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Nikolaï Gogol
1809-1852 Le milieu provincial et superstitieux dans lequel Gogol est élevé n'est sans doute pas étranger à la familiarité précoce qu'il entretient avec le diable. Il appartient à une famille de petits propriétaires fonciers d'Ukraine, et son père se pique de littérature, composant même des comédies légères. Mais ce père qui meurt en 1825, quand Gogol a seize ans, ne semble pas avoir eu une grande influence sur son enfance. Sa mère, en revanche, dévote et passionnément attachée à son fils, exerce sur lui une influence religieuse et morale dont il ne s'affranchira jamais. Gogol presse sa mère de l'envoyer dans la capitale, car il veut « servir » son pays, c'est-à-dire, en bon noble russe, devenir fonctionnaire. Cependant, servir de cette manière ne le satisfait pas. Il renonce bientôt à sa carrière et quitte le ministère des Apanages, et pense alors trouver dans la littérature le seul service patriotique qui soit à sa portée. Il a l'idée d'une mission dont il serait chargé au nom de la Russie, et toute sa vie il se voudra le poète exemplaire de son peuple. En 1831, Gogol publie, sous un pseudonyme, la première partie des Veillées à la ferme de Dikan'ka, peinture de la vie villageoise, mêlée à des diableries où sorcières et lutins interviennent, d'une façon plus conventionnelle que cruelle. Mais dans d'autres récits, comme Ivan Fedorovitch Schponka et sa tante, apparaît déjà le mélange de réalisme et d'humour qui caractérisera les uvres de la maturité. Le livre plaît, et du jour au lendemain Gogol se retrouve célèbre. En 1834, des uvres comme Mirgorod et Tarass Boulba ravissent le public. Il publie également Les Arabesques, recueil de trois nouvelles comportant notamment Le Journal d'un fou dans lequel on retrouve le problème crucial de toute la littérature de Gogol : celui du diable ; mais la vraie nature du diable se révèle ici : il s'appelle humiliation, envie ; il est tout ce qui écrase le petit fonctionnaire bafoué qui n'a jamais pris la parole, à qui personne ne demande rien, et qui ne trouve de remède à son mal que dans l'orgueil de la démence. À la même époque, Gogol publie Le Nez et commence Le Manteau. C'est avec Le Manteau que Gogol a exercé la plus grande influence sur la littérature russe de son époque : « Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol » s'écrie Dostoïevski. Mais le premier grand événement de la vie publique de Gogol est la représentation, le 19 avril 1836, du Révizor qui reçut un accueil retentissant. Les libéraux se montrent enthousiastes et félicitent l'auteur de dénoncer avec tant de force les institutions pourries qu'eux-mêmes combattent. Mais dans les cercles réactionnaires de Pétersbourg, Gogol est accusé de saper les bases mêmes de la société, et de vouloir, sous le couvert d'une simple satire s'attaquer au régime lui-même. Gogol s'étonne d'abord, puis s'épouvante devant les réactions que provoque Le Révizor car, ainsi qu'il ne cesse de l'affirmer, il veut condamner des vices, non des institutions. Brusquement, il se sent incompris, calomnié, trahi, par tout le monde. Il prétend n'avoir voulu qu'une seule chose : chacun porte en lui un Khlestakov et le seul scandale est de ne pas le reconnaître. On peut dater de la représentation du Révizor la crise intérieure qui va bouleverser la carrière littéraire de Gogol et l'équilibre même de sa vie. Sa première idée est de fuir ce pays qui le comprend si mal, et il part brusquement pour l'Allemagne, puis à Rome, sans même revoir ses amis Joukovski et Pouchkine. Quand il entreprend d'écrire Les Âmes mortes, Gogol est loin de pressentir la portée de cette uvre. Il écrit à Pouchkine : « Ce sujet prend les proportions d'un grand roman qui, je crois, sera très gai. » Si les préoccupations religieuses prennent déjà une grande place dans son esprit, elles ne l'empêchent pas encore de travailler. Il remanie sans cesse Les Âmes mortes et, la première partie de son roman achevé, il rentre à Moscou, en septembre 1841, pour le faire éditer. Son inquiétude se transforme en rage quand le Comité moscovite de censure le refuse. Mais les amis du poète interviennent, et après quelques remaniements, le livre paraît sous le titre Les Aventures de Tchitchikov ou les Âmes mortes, le 9 mars 1842. La publication des Âmes mortes coïncide dans la vie de Gogol avec le moment où celui-ci se trouble et perd pied. Il passe ses journées à étudier les Evangiles, à s'interroger sur la nécessité de rentrer au couvent, à projeter un voyage à Jérusalem. À Rome, où il veut désormais travailler au salut de son âme en écrivant une uvre lumineuse (la seconde partie des Âmes mortes), il prend connaissance des jugements très divers portés sur cette uvre : pour certains il est un farceur, pour d'autres il est un renégat. Seuls les slavophiles qui proclament la pourriture de l'Occident s'enthousiasment pour les digressions lyriques et les tirades nationales du livre. Gogol s'inquiète et s'agite. Il a beau s'appliquer, travailler, il doit reconnaître que les personnages vertueux qu'il veut maintenant dépeindre risquent beaucoup de n'être que des fantoches. De plus, des doutes lui viennent sur la manière dont il remplit sa mission. Ce sont toutes ces hésitations, toutes ces irritations, qui l'amèneront cinq ans plus tard, en 1847, à publier Extraits d'une correspondance avec mes amis (demi-réels, demi-imaginaires, avec lesquels il discute et devant lesquels il se justifie sous couvert de s'accuser). Après avoir accompli son pèlerinage à Jérusalem, qui ne l'a pas convaincu de la nécessité de renoncer à la littérature pour son salut, il passe à partir de 1849 par des états extrêmes d'exaltation et de dépression. Il note : « Le temps me fait défaut ; c'est comme si le Malin me le volait ». Le 7 février 1852, alors que, démuni de toutes ressources, il habite à Moscou chez le comte Alexis Tolstoï, il brûle le manuscrit entier de la seconde partie des Âmes mortes. Épuisé par les jeûnes, il s'alite et le 20 février on décide de l'alimenter de force. Le jour même il entre en agonie et meurt le 21 au matin. Ses dernières paroles auraient été : « Une échelle ! Vite, une échelle ! ». |