Le Misanthrope

Comédie en 5 actes en vers de Molière

 

 

 
Distribution de l'entrée au répertoire

Théâtre du Palais-Royal, mardi 27 août 1680 (distribution restituée d'après le Répertoire des pièces qui se peuvent représenter en 1685)

Alceste : La Grange
Philinte : Guérin
Oronte : Du Croisy
Acaste : Hubert
Clitandre : Villiers
Célimène : Mlle Guérin
Éliante : Mlle Guiot
Arsinoé : Mlle De Brie
Basque : un laquais
Le garde : Rosimond
Dubois : Brécourt ou Beauval



Distribution de la création

Théâtre du Palais-Royal, vendredi 4 juin 1666 :

Alceste : Molière
Philinte : La Thorillière
Oronte : Du Croisy
Acaste : La Grange
Clitandre : Hubert
Célimène : Armande Béjart, dite Mlle Molière
Éliante : Mlle De Brie
Arsinoé : Mlle Du Parc
Le garde : De Brie
Dubois : Béjart

Recette : 1447 livres 10 sols

Décor : « Le théâtre est une chambre. Il faut six chaises, trois lettres, des bottes. »

Robinet, Lettre en vers..., 12 juin 1666 :

Le Misanthrope enfin se joueJe le vis dimanche et j'avoue,Que Molière, son auteur,N'a rien fait de cette hauteur.Les Expressions en sont belles,Et vigoureuses et nouvelles.Le plaisant et le sérieux,Y sont assaisonnés des mieux,Et ce Misanthrope est si sage,En frondant les mœurs de notre âge,
Que l'on diroit ( Benoît Lecteur)Qu'on entend un Prédicateur.Aucune morale Chrétienne,N'est plus louable que la sienne,Et l'on connoît évidemment,Que dans son noble emportement,Le vice est l'objet de sa haine,Et nullement la race humaine,Comme elle était à ce Timon,Dont l'histoire a gardé le nom,Comme d'un monstre de nature.Chacun voit donc là sa peinture,Mais de qui tous les traits censeurs,Le rendent confus de ses mœurs,
Le piquent de la belle envie,
De mener toute une autre vie.
Au reste chacun des Acteurs,
Charme et ravit les Spectateurs
Et l'on y peut voir les trois Grâces,
Menant les amours sur leurs traces,
Sous le visage et les attraits,
De trois objets jeunes et frais,
Molière, Du Parc et De Brie,
Allez voir si c'est menterie.

Subligny, La Muse Dauphine, 17 juin 1666 :

Pour changer un peu de discours,
Une chose de fort grand cours,
Et de beauté très singulière,
Est une Pièce de Molière :
Toute la Cour en dit du bien,
Après son Misanthrope, il ne faut plus voir rien.
C'est un chef-d'œuvre inimitable :
Mais moi, bien loin de l'estimer,
Je soutiens, pour le mieux blâmer,
Qu'il est fait en dépit du diable.
Ce n'est pas que les vers n'en soient ingénieux ;
Ils sont les plus charmants du monde,
Leur tour,  leur force, est sans seconde,
Et seroit fin qui feroit mieux.
Mais je prouve ainsi ma censure.
Il peint si bien tous les péchés
Que le diable fait faire à toute la nature,
Que ceux qui s'en croiront tachés,
Les haïront sur sa peinture ;
Et qu'ainsi les diables à cu,
N'y gagneront plus un fétu.
Il daube encor si fort le Marquis ridicule,
Que de l'être on fera scrupule ;
Et ce n'est pas un petit tort,
Que cela feroit à nos Princes,
Qui de ces Marquis de Provinces,
Par fois se divertiront fort.
Cela me fait dire en colère,
Ce qu'autrefois j'ai dit,
Qu'on devroit défendre à Molière,
D'avoir désormais tant d'esprit.

Le costume de Molière (d'après son Inventaire après décès) :
« Une autre boîte où sont les habits de la représentation du Misanthrope, consistant en haut-de-chausses et juste-au-corps de brocart rayé or et soie gris, doublé de tabis, garni de ruban vert la veste de brocart d'or, les bas de soie et jarretières ; prisé trente livres. »



Vie de l'auteur

L'année 1666 commence pour la troupe de Molière par une longue fermeture du théâtre. Dès le 27 décembre 1665, les représentations cessent. Molière, affecté par la trahison de Racine et brouillé avec Armande, tombe gravement malade d'une broncho-pneumonie que n'arrangent pas sa neurasthénie chronique et une prédisposition à la tuberculose. Il s'installe dans sa maison d'Auteuil, où les médecins l'assignent au repos et au régime lacté censé lui redonner des forces. La maladie et la mort de la Reine-mère prolongent la fermeture du théâtre jusqu'au 21 février 1666.
Deux créations importantes suivent cette période d'inactivité. Le 4 juin, création du Misanthrope, qui, malgré la légende, remporte un véritable succès et fait remonter la recette. Le 6 août, Molière donne une de ses farces les plus réussies, le Médecin malgré lui. En décembre, il dirige à Saint-Germain-en-Laye les fêtes du ballet des Muses et y crée Mélicerte, pastorale héroïque qui sera donnée à Paris le 10 juin 1667.
Le jeune Baron, en qui Molière a décelé des dons exceptionnels et qu'il a pris sous sa protection, le quitte en décembre, peut-être à la suite d'une querelle un peu vive avec Armande. Il ne reprendra sa place dans la troupe qu'en 1670.
C'est dans le courant de cette année 1666 que le peintre Pierre Mignard fait le portrait de Molière. La première édition des œuvres de Molière paraît en deux volumes in-12, chez Gabriel Quinet. Les frontispices de Chauveau représentent Molière dans les rôles de Mascarille et d'Arnolphe.

 

Paysage politique et culturel

Le 20 janvier 1666 disparaît la reine Anne d'Autriche, qui fut régente du royaume pendant la minorité de Louis XIV. Une alliance franco-hollandaise se constitue contre l'Angleterre, à laquelle Louis XIV déclare la guerre. Un gigantesque incendie détruit une bonne partie de Londres, tandis que l'Angleterre est ravagée par une terrible épidémie de peste.

Boileau publie ses Satires I à VI, Antoine Furetière, le Roman bourgeois. Racine se brouille avec Port-Royal par sa Lettre à l'auteur des Hérésies imaginaires et des Visionnaires, destinée à Nicole. Tandis que l'Agésilas de Pierre Corneille échoue, son jeune frère Thomas réussit avec Antiochus. Bossuet prêche le carême à Saint-Germain. D'août à décembre 1666 se développe la querelle de la moralité du théâtre, entre l'abbé d'Aubignac et le prince de Conti, qui meurt à Pézenas à la fin de l'année.

La construction de l'église du Val de Grâce s'achève. L'Académie des Sciences est installée et le savant hollandais Huyghens est appelé à Paris. En Angleterre Isaac Newton fait ses premières expériences sur les lois de la gravitation.

 

Quantièmes

2254 représentations depuis la fondation de la Comédie-Française

Nombre de représentations du vivant de l'auteur :

35 représentations en 1666, dont 21 à la suite. Interruption au mois d'août, reprise le 3 septembre jusqu'au 1er décembre, date du départ de la troupe pour Saint-Germain. Le Misanthrope figure à l'affiche de la troupe de Molière 4 fois en 1667, 2 fois en 1668, 6 fois en 1669, 7 fois en 1670, 4 fois en 1671 et 5 fois en 1672, soit en tout 63 représentations du vivant de Molière.

Si l'on en croit une note de frais dans le Registre journalier de la troupe, tenu par le comédien Hubert en 1672-1673, faisant état de l'achat de rubans verts pour M. Baron, Molière, souffrant ou trop occupé par la préparation du Malade imaginaire, aurait confié à son élève préféré le rôle d'Alceste pour les 4 représentations d'octobre et novembre 1672. Baron sait en tout cas parfaitement le rôle, puisque, après la mort de Molière, c'est lui qui le reprend à la réouverture du théâtre le 24 février 1673.

Nombre de représentations avant la constitution de la Comédie-Française :
29 représentations

Les deux représentations de février 1673 sont assurées par Baron dans le rôle d'Alceste. Mais, engagé par les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, Baron quitte la troupe de Molière et c'est le fidèle La Grange qui joue Alceste, en août 1674, trois semaines après l'ouverture de l'Hôtel Guénégaud. Il gardera le rôle jusqu'à sa mort en 1692, peut-être en alternance avec Baron, revenu dans la troupe lors de la fusion de 1680. Baron se retire onze ans plus tard pour une longue éclipse de trente ans. Lorsqu'il revient, en 1720, il reprend tout naturellement le rôle d'Alceste, qui lui avait été « donné » par Molière lui-même, et dans lequel il s'est fait la réputation d'une interprétation supérieure, dans le registre noble et naturel qui lui était propre.

Date de l'entrée au répertoire : 27 août 1680

Répartition des quantièmes :
2254 représentations qui se répartissent comme suit :

XVIIe siècle : 165
XVIIIe siècle : 431
XIXe siècle : 614
XXe siècle (jusqu'en 1996) : 1044



Représentations jusqu'en 1850

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on joue Molière en costumes contemporains, sans recherche particulière. Les distributions exactes ne sont notées dans les Registres qu'à partir de 1765, date avant laquelle on est souvent réduit aux conjectures, en raison de la forte alternance des rôles pratiquée dans la troupe, selon la stricte hiérarchie des « chefs d'emploi », « emplois en second », etc.

Les interprètes du Misanthrope, jusqu'aux trois-quarts du XVIIIe siècle, des frères Quinault à Bellecour, ont suivi la tradition imposée par Baron d'un Alceste plus bilieux que passionné, montrant plus de morgue que de véhémence, et justifiant l'opinion de Voltaire selon laquelle « (le) Misanthrope hait les hommes encore plus par humeur que par raison », vision courte, intellectuelle, qui assimile le Misanthrope à une satire à la Boileau.
Seul l'acteur Grandval, titulaire du rôle pendant près de trente ans (1740 - 1768), ose lui donner quelque violence : Alceste entrait en scène, jetait à travers le décor le fauteuil où il finissait par s'asseoir. Il faut attendre Molé et sa prise de rôle définitive en 1778, à la mort de Bellecour, pour voir évoluer d'une manière significative l'interprétation d'un personnage que Jean-Jacques Rousseau avait remis en évidence vingt ans plus tôt, dans sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles.
La polémique créée entre les gens de lettres ne s'est apparemment répercutée dans la pratique du théâtre que lorsque les comédiens ont pris conscience qu'il fallait renouveler l'interprétation des pièces de Molière. Molé fut donc le premier à jouer Alceste en forcené, cassant une chaise à son entrée en scène et insistant sur la violence des sentiments du personnage. Fleury, qui lui succéda, n'ayant ni les moyens physiques ni les moyens vocaux de son prédécesseur, en donna une interprétation plus policée.

La première distribution complète inscrite dans les registres est celle du Vendredi 6 juin 1766 :

Alceste : Grandval
Philinte : Bellemont
Oronte : Dauberval
Acaste : Molé
Clitandre : Vellenne
Célimène : Mlle D'Épinay (future Mme Molé)
Éliante : Mlle Doligny
Arsinoé : Mlle Brillant
Le garde : Bouret
Dubois : Augé

Lundi 3 juin 1799 : première représentation de la pièce après la réunion des comédiens

Alceste : Baptiste aîné
Philinte : Lacave
Oronte : Florence
Acaste : Dupont
Clitandre : Armand
Célimène : Mlle Mézeray
Éliante : Mlle Mars
Arsinoé : Mme Suin
Basque : Marchand
Dubois : La Rochelle

Pendant la première moitié du XIXe siècle, Molière, avec son bon sens et ses dénouements convenus, ennuie le public gâté par les extravagantes intrigues du mélodrame et les plaisanteries faciles du vaudeville. Les Comédiens Français eux-mêmes, gardiens et tenants de ce répertoire, ne mettent pas à jouer Molière la flamme et la conviction nécessaires. Tradition, routine, incompréhension, font des représentations sans éclat compensées seulement par la performance de tel ou telle que l'on vient applaudir dans un rôle (c'est le cas de Mlle Mars dans Elmire de Tartuffe ou Célimène du Misanthrope).
Les conditions matérielles de la représentation ne portent pas les interprètes à se surpasser : pour décor, un éternel salon, rouge ou vert, dit « chambre de Molière » dans les inventaires, le plus souvent repeint, rafistolé, mais guère renouvelé depuis la reconstitution de la troupe en 1799, et pour les costumes, la disparate la plus étonnante. Jouslin de La Salle, directeur-gérant de la Comédie-Française entre 1833 et 1837, évoque ses impressions à propos des débuts officiels du jeune comédien Volnys en septembre 1835 dans le rôle d'Alceste « J'assistais à cette représentation du Misanthrope où jouait l'élite de la Comédie, et, pour la première fois, je fus frappé de ce mélange grotesque, de cette bigarrure d'habits les plus ridicules.
En effet, Alceste, Oronte, Acaste, Philinte, Clitandre, portaient des habits du temps de Louis XV et de Louis XVI, et Éliante, Célimène portaient naïvement sur la scène des robes, châles, ajustements d'après le Journal des modes publié dans la semaine. Ces costumes d'une autre époque exigeaient des changements dans le texte de l'auteur... » (Souvenirs sur le Théâtre-Français, annotés et publiés par G. Monval et le comte Fleury, Paris, Émile-Paul, 1900).

Mardi 13 juin 1837 : nouvelle présentation dans les « costumes du temps », avec tonnelets et brassières dessinés par Paul Lormier pour la représentation donnée à Versailles le 10 juin 1837, à l'occasion de l'inauguration du Musée du Château de Versailles.
Ces coûteux costumes, payés vingt-deux mille francs sur la cassette du roi Louis-Philippe, n'eurent pas l'heur de plaire au public parisien. À la troisième représentation l'effet de curiosité avait déjà cessé et l'on revint ensuite à l'habit « carré » plus facile à porter.

Alceste : Perrier
Philinte : Provost
Oronte : Samson
Acaste : Firmin
Clitandre : Menjaud
Célimène : Mlle Mars
Éliante : Mlle Plessy
Arsinoé : Mlle Mante
Basque : Armand Dailly
Le garde : Regnier
Dubois : Monrose

À propos de la représentation de Versailles :

(Voir : Molière en « costumes du temps », reproduction des maquettes dessinées par Paul Lormier pour la représentation du Misanthrope au château de Versailles le 10 juin 1837, à l'occasion de l'inauguration du musée. Dossier réalisé et présenté par Noëlle Guibert et Jacqueline Razgonnikoff. (Paris - Argenton-sur-Creuse, Imprimerie de l'Indre)

Le samedi 10 juin 1837, la fête réunit à Versailles toutes les personnalités littéraires et artistiques du moment : Alexandre Dumas, Victor Hugo, Alfred de Musset, Honoré de Balzac, Eugène Delacroix, Sainte-Beuve, Prosper Mérimée, Théophile Gautier, Arsène Houssaye pour ne citer que les plus connus. Visites du château restauré, bals et banquets précédèrent le spectacle, donné dans la salle de théâtre du château « redorée à neuf ». Tous les récits s'accordent à dire que la représentation fut « froide »... Guizot, alors ministre de l'Instruction publique, en a laissé une relation tout à fait précise (Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, t.IV) : « La fête dramatique qui termina la journée eut aussi ses contrastes. L'ancienne salle de spectacle du château, tout récemment restaurée, était resplendissante de couleur et de lumière ; le Roi avait voulu que le chef-d'œuvre de Molière, le Misanthrope, y fût représenté sans aucune altération et sans que rien n'y manquât ; pas un vers ne fut omis ; l'ameublement de la scène était bien du XVIIe siècle ; des costumes fidèles et préparés pour ce jour-là avaient été donnés aux acteurs ; tout le matériel de la représentation, dans la salle et sur le théâtre, était excellent, et probablement bien meilleur qu'il n'avait jamais été sous les yeux de Louis XIV et par les soins de Molière. Mais la représentation elle-même fut médiocre et froide, par défaut de vérité encore plus que de talent ; les acteurs n'avaient aucun sentiment ni des mœurs générales du XVIIe siècle, ni du caractère simplement aristocratique des personnages, de leur esprit toujours franc, de leur langage toujours naturel au milieu des raffinements et des frivolités subtiles de leur vie mondaine. Les manières étaient en désaccord avec les habits et l'accent avec les paroles. Mlle Mars joua Célimène en coquette de Marivaux, non en contemporaine de Mme de Sablé et de Mme de Montespan. Et l'infidélité était plus choquante à Versailles et dans le palais de Louis XIV qu'à Paris, et sur le théâtre de la rue de Richelieu. »

Revue du Théâtre, juin 1837, article du journaliste Édouard Thierry, futur administrateur de la Comédie-Française :
« Eh bien, c'est sur les dessins de Molière que ces costumes ont été taillés. Costumes étincelants : pourpoints de velours brodés d'or, brusquement coupés au creux de l'estomac, hauts-de-chausses de même étoffe et de même couleur couronnés de rubans pareils, tombant de la hanche au genou ; un flot de beau linge, blanc comme lait écrémé entre le haut-de-chausse et le pourpoint ; bas de soie blanche dans des souliers de satin blanc, et perdus depuis la jarretière dans un luxe touffu de dentelles empesées ; les manches du pourpoint courtes, celles de la chemise amples, gonflées à bouillons avec trois bracelets de rubans et des manchettes de dentelles ; le rabat de la bonne faiseuse ; des glands d'or au rabat, et le manteau de velours, chatoyant d'arabesques d'or sur les marges, doublé de satin chatoyant. [...] J'ai tort sans doute ; mais les costumes vrais m'ont dépaysé, je n'ai pas reconnu Molière. Ajoutez que, pour ne pas froisser les amours-propres, tous les costumes sont du même éclat, de la même richesse, de la même élégance ; la couleur seule diffère ; ce qui me semble blâmable au plus haut point. Alceste ne doit pas être vêtu comme Acaste, Clitandre comme Philinte ; Oronte comme Alceste, Philinte, Acaste et Clitandre ; il faut que le costume habille non pas l'acteur, mais le rôle ; il faut que le costume soit une exposition saisissante et donnée d'abord aux yeux, une enseigne pour ainsi dire du caractère qui se développera plus tard, à loisir selon le dessein de l'action. C'est là une des fâcheuses conséquences du costume vrai. »

Sur la représentation du Misanthrope en 1840 (sans doute celle du 14 juillet 1840) : voir Alfred de Musset, Une soirée perdue, poème publié dans la Revue des deux mondes en août 1840 :

J'étais seul, l'autre soir, au Théâtre-Français,
Ou presque seul ; l'auteur n'avait pas grand succès.
Ce n'était que Molière, et nous savons de reste
Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste,
Ignora le bel air de chatouiller l'esprit
Et de servir à point un dénoûment bien cuit.
Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode,
Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode
Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston,
Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.

J'écoutais cependant cette simple harmonie,
Et comme le bon sens fait parler le génie.
J'admirais quel amour pour l'âpre vérité
Eut cet homme si fier en sa naïveté,
Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,
Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde
Que lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer !

[...]

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)
Que l'antique franchise, à ce point délaissée,
Avec notre finesse et notre esprit moqueur,
Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur ;
Que c'était une triste et honteuse misère
Que cette solitude à l'entour de Molière,
Et qu'il est pourtant temps, comme dit la chanson,
De sortir de ce siècle ou d'en avoir raison ;

[...]

Ah ! j'oserais parler, si je croyais bien dire,
J'oserais ramasser le fouet de la satire,
Et l'habiller de noir, cet homme aux rubans verts,
Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers.
S'il rentrait aujourd'hui dans Paris, la grand'ville,
Il y trouverait mieux pour échauffer sa bile
Qu'une méchante femme et qu'un méchant sonnet ;
Nous avons autre chose à mettre au cabinet.
Ô notre maître à tous, si ta tombe est fermée,
Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée,
Trouver une étincelle, et je vais t'imiter !
J'en aurai fait assez si je le puis tenter.
Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie,
Parlait la vérité, ta seule passion,
Et, pour me faire entendre, à défaut du génie,
J'en aurai le courage et l'indignation !


Vendredi 8 avril 1842 : Reprise, nombreux changements de distribution, prise du rôle d'Alceste par Edmond Geffroy, dont l'interprétation sombre et romantique porte la marque de son époque, et débuts de Mlle Naptal-Arnault, dite aussi Mlle Planat.

Alceste : Geffroy
Philinte : Mainvielle
Oronte : Mirecour
Acaste : Leroux
Clitandre : Drouville
Célimène : Mlle Naptal-Arnault
Éliante : Mlle Denain
Arsinoé : Mlle Mante
Basque : Jules Riché
Le garde : Robert
Dubois : Regnier



Mises en scène depuis 1850

Lundi 14 janvier 1878 : Présentation nouvelle, mise en scène d'Émile Perrin, costumes de Paul Lormier

Pour cette nouvelle présentation qui se veut prestigieuse, l'administrateur Émile Perrin va rechercher ou fait refaire à l'identique, d'après les dessins de Lormier, les fameux « costumes du temps » réalisés pour l'inauguration du Musée de Versailles. Delaunay, créateur des personnages de Musset, fait d'Alceste un « amoureux ».

À propos des costumes :

Les coûteux costumes de Lormier, peu appréciés du public de 1837, ont été pieusement conservés dans le magasin de costumes de la Comédie-Française et on les retrouve fidèlement décrits dans l'inventaire réalisé en 1850 :

N°102 : Alceste : « un pourpoint en velours de soie noir, brodé tout autour en lames d'or ; manteau idem, doublé de satin vert, avec larges broderies à lames or ; un cordon avec deux glands or pour le manteau ; un tonnelet en velours idem, avec une large broderie au bas ; culotte de satin vert sous le tonnelet. »

N°105 et 105bis : les « petits marquis » : un pourpoint, un manteau, et un tonnelet en velours de soie vert, doublés de satin blanc, brodés à lames or ; baudrier en tissu or fin, avec galons et petite frange or ; un cordon, avec deux glands or. Une culotte satin blanc. Le même en velours bleu.

Oronte : « un petit pourpoint, un manteau et un tonnelet en velours de soie cerise, doublés en satin bouton d'or et brodés à lames or très riches ; un baudrier en tissu or fin, avec galons et petite frange or ; un cordon avec deux glands or ; culotte de satin vert sous le tonnelet. »

Philinte : « un petit pourpoint, un manteau et un tonnelet en velours de soie grenat, doublés de satin ponceau, brodés à lames or, culotte de satin ponceau. »

Arsinoé : Robe en velours de soie violet avec une petite broderie or sur soie violette, appliquée sur les devants et le tour du bas de la robe. » : signalée comme ayant servi à faire une cape pour Geffroy dans les Contes de la Reine de Navarre, de Scribe et Legouvé.

Alceste : Delaunay
Philinte : Thiron
Oronte : Coquelin aîné
Acaste : Prudhon
Clitandre : Boucher
Célimène : Sophie Croizette
Éliante : Émilie Broisat
Arsinoé : Maria Favart
Basque : Masquillier
Le garde : Tronchet
Dubois : Coquelin cadet

Vendredi 7 mai 1886 : reprise avec de nombreux changements de distributions. Prise du rôle d'Alceste par Gustave Worms, considéré comme un des meilleurs de son temps.

Alceste : Gustave Worms
Philinte : Baillet
Oronte : Prudhon
Acaste : Henry Samary
Clitandre : Gravollet
Célimène : Mlle Marsy
Éliante : Émilie Broisat
Arsinoé : Mlle Fayolle
Le garde : Falconnier
Dubois : Joliet

Dimanche 19 mai 1901 : Présentation nouvelle, mise en scène d'Eugène Silvain

Alceste : Silvain
Philinte : Baillet
Oronte : Prudhon
Acaste : Boucher
Clitandre : Esquier
Célimène : Louise Silvain
Éliante : Henriette Fouquier
Arsinoé : Mme Amel
Basque : Laty
Le garde : Falconnier
Dubois : Joliet

Lundi 22 juin 1908 : Reprise, sous la direction de Jules Truffier, dans un nouveau décor de Marcel Jambon. Débuts de Berthe Cerny dans le rôle de Célimène, en compagnie de Jules Leitner, excellent Alceste.

Alceste : Leitner
Philinte : Mayer
Oronte : Truffier
Acaste : Boucher
Clitandre : Granval
Célimène : Berthe Cerny
Éliante : Marcelle Géniat
Arsinoé : Renée Du Minil
Basque : Falconnier
Le garde : Hamel
Dubois : André Brunot

Lundi 7 juillet 1936 : Présentation nouvelle, mise en scène de Jacques Copeau, costumes de Charles Bétout. La robe de Marie Bell est du couturier Molyneux.

Alceste : Aimé Clariond
Philinte : Jean Debucourt
Oronte : Pierre Bertin
Acaste : Jean Weber
Clitandre : Claude Lehman
Célimène : Marie Bell
Éliante : Mary Morgan
Arsinoé : Béatrice Bretty
Basque : Échourin
Le garde : Jean le Goff
Dubois : Dorival

Mercredi 8 octobre 1947 : Présentation nouvelle, mise en scène de Pierre Dux, décor de Louis Suë

Alceste : Pierre Dux
Philinte : Jean Debucourt
Oronte : Jacques Charon
Acaste : Jean Weber
Clitandre : Jean Marsan
Célimène : Annie Ducaux, puis Mony Dalmès
Éliante : Yvonne Gaudeau
Arsinoé : Louise Conte
Basque : Georges Poulot
Le garde : Jean-François Calvé
Dubois : Louis Seigner

Samedi 8 mars 1958 : Reprise, avec d'importants changements de distribution

Alceste : Jacques Dumesnil
Philinte : François Chaumette
Oronte : Aimé Clariond
Acaste : Michel Le Royer
Clitandre : Jacques Sereys
Célimène : Marie Sabouret
Éliante : Gisèle Casadesus
Arsinoé : Louise Conte
Basque : Jean-Laurent Cochet
Le garde : René Arrieu
Dubois : Henri Tisot

Mercredi 3 avril 1963 : Présentation nouvelle, mise en scène de Jacques Charon, décor et costumes de Suzanne Lalique

Alceste : Paul-Émile Deiber
Philinte : Jacques Toja
Oronte : Jacques Charon
Acaste : Jean-Louis Jemma
Clitandre : Alain Feydeau
Célimène : Yvonne Gaudeau
Éliante : Geneviève Casile
Arsinoé : Louise Conte
Basque : Alain Franco
Le garde : Jean Brian
Dubois : Jean-Laurent Cochet

En tournée sous le chapiteau des Tréteaux de France, mardi 4 mars 1975 : Présentation nouvelle, mise en scène de Catherine Hiegel et Jean-Luc Boutté. Décor et costumes de Dominique Borg. (Cette production n'a jamais été jouée salle Richelieu)

Alceste : Jean-Luc Boutté
Philinte : Patrice Kerbrat
Oronte : Simon Eine
Acaste : Richard Berry
Clitandre : Francis Huster
Célimène : Catherine Salviat
Éliante : Catherine Ferran
Arsinoé : Fanny Delbrice
Basque : Alain Bertheau
Le garde : Jean-Noël Sissia
Dubois : Jérôme Deschamps

Samedi 7 mai 1977 : Présentation nouvelle. Mise en scène de Pierre Dux. Décor et costumes de Jacques Marillier

Alceste : Georges Descrières, puis François Beaulieu
Philinte : Michel Duchaussoy
Oronte : Bernard Dhéran
Acaste : Guy Michel
Clitandre : Philippe Rondest
Célimène : Béatrice Agenin
Éliante : Dominique Constanza
Arsinoé : Bérengère Dautun
Basque : Gérard Giroudon
Le garde : Georges Riquier
Dubois : Gérard Caillaud

Mercredi 11 juillet 1984 : Présentation nouvelle. Mise en scène de Jean-Pierre Vincent. Décor de Jean-Paul Chambas. Costumes de Patrice Cauchetier.

Alceste : Michel Aumont
Philinte : Simon Eine
Oronte : Dominique Rozan
Acaste : Gérard Chaillou
Clitandre : Jean-François Lapalus
Célimène : Ludmilla Mikaël
Éliante : Christine Murillo
Arsinoé : Geneviève Casile
Basque : Rémy Riflade
Le garde : Jean-François Rémi
Dubois : Hubert Gignoux

Samedi 15 avril 1989 : Présentation nouvelle. Mise en scène de Simon Eine. Décor de Charlie Mangel. Costumes de Jean-Patrick Godry.

Alceste : Simon Eine
Philinte : Nicolas Silberg
Oronte : François Beaulieu
Acaste : Thierry Hancisse
Clitandre : François-Xavier Barbin
Célimène : Catherine Sauval
Éliante : Sylvia Bergé
Arsinoé : Martine Chevallier
Basque : Véronique Vella
Le garde : Marc Arian
Dubois : Yves Gasc

Vendredi 22 décembre 1995 : Reprise avec d'importants changements de distribution

Alceste : Thibaut de Montalembert
Philinte : Alain Pralon
Oronte : François Beaulieu
Acaste : Jean-Pierre Michaël
Clitandre : Thierry Hancisse
Célimène : Catherine Sauval
Éliante : Sylvia Bergé
Arsinoé : Martine Chevallier
Basque : Olivier Pariset
Le garde : Pierre Vial
Dubois : Yves Gasc

6 septembre 1996Reprise, avec Simon Eine dans le rôle d'Alceste et Claire Vernet dans celui d'Arsinoé.

Jeudi 20 janvier 2000 : Nouvelle présentation au Théâtre du Vieux Colombier, mise en scène de Jean-Pierre Miquel, décor et costumes de Pierre-Yves Leprince.

Alceste : Denis Podalydès
Philinte : Laurent Natrella
Oronte : Michel Favory
Acaste : Christian Gonon
Clitandre : Laurent d'Olce
Célimène : Clotilde de Bayser
Eliante : Isabelle Gardien
Arsinoé : Alberte Aveline
Le Garde et Dubois : Guillaume Gallienne
Basque : Alain Lahaye



Personnages

À propos d'Alceste :

Le nom d'Alceste est d'abord celui d'une célèbre héroïne d'Euripide, qui a inspiré de nombreuses oeuvres lyriques et dramatiques.
À titre de nom commun, il signifie en grec : fort, courageux.
Avant Molière, plusieurs héros de théâtre ou de roman se sont ainsi appelés : les Admirables faits d'armes d'Alceste servant l'infidèle Lydie, de Des Escuteaux, et surtout, en 1623, dans un épisode de la Polyxène de F.H. de Molière d'Essertines, un personnage nommé Alceste est présenté comme jaloux et querelleur. Dans la Suite de Polyxène, publiée par Charles Sorel en 1634, on trouve, rencontre peut-être fortuite, un personnage nommé Philinte. Ces deux noms font sans doute partie de l'inconscient culturel de Molière qui ne peut avoir manqué d'avoir lu ces romans fort célèbres en son temps.Les « modèles » ne manquent pas à Molière, qu'il s'agisse de lui-même pour la bile et la jalousie, de son ami Boileau, pour la critique littéraire, du duc de Montausier pour la rigueur des mœurs.

Le duc de Montausier avait déjà servi de modèle au personnage de Mégabate dans Artamène ou le Grand Cyrus de Madeleine de Scudéry (1653) :

« Mégabate, quoique d'un naturel fort violent, est pourtant souverainement équitable ; et je suis fermement persuadé que rien ne peut lui faire faire une chose qu'il croirait choquer la justice. Comme il est fort juste, il est ennemi déclaré de la flatterie. Il ne peut louer ce qu'il ne croit point digne de louanges, et ne peut abaisser son âme à dire ce qu'il ne croit pas, aimant beaucoup mieux passer pour sévère auprès de ceux qui ne connaissent point la véritable vertu, que de s'exposer à passer pour flatteur. Je suis même persuadé que, s'il eût été amoureux de quelque dame qui eût eu quelques légers défauts, ou en sa beauté, ou en son esprit, ou en son humeur, toute la violence de sa passion n'eût pu l'obliger à trahir ses sentiments. En effet, je crois que, s'il eût eu une maîtresse pâle, il n'eût jamais pu dire qu'elle eût été blanche. S'il en eût eu une mélancolique, il n'eût pu dire, pour adoucir la chose, qu'elle eût été sérieuse. Aussi ceux qui cherchent le plus à reprendre en lui ne l'accusent que de soutenir ses opinions avec trop de chaleur, et d'être si difficile que les moindres imperfections le choquent. Cela est causé par la parfaite connaissance qu'il a des choses. Il faut souffrir sa critique comme un effet de sa justice. Mais il faut dire encore que Mégabate écrit bien en vers et en prose, et que personne ne parle plus fortement ni plus agréablement que lui quand il est avec des gens qui lui plaisent, et qui ne l'obligent pas à garder le silence froid et sévère qu'il garde avec ceux qui ne lui plaisent pas. » (Artamène ou le Grand Cyrus, tome VII, p.307) 

La Bruyère, Caractères, De l'homme :

« Dire d'un homme colère, inégal, querelleur, chagrin, pointilleux, capricieux, c'est son humeur, n'est pas l'excuser, comme on le croit, mais avouer sans y penser que de si grands défauts sont irrémédiables. »


À propos de Philinte :

Le nom de Philinte se signale étymologiquement comme marqué par la bienveillance, venant du verbe grec qui signifie « aimer ».

Sa philosophie du juste milieu s'apparente à celle de Montaigne, Essais, I, 30, « Soyez sobrement sages », maxime empruntée à l'Épître aux Romains, de Saint Paul.

La Bruyère, Caractères, De la cour, 2 :

« Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux, et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, agit contre ses sentiments. »

Jean-Jacques Rousseau, Lettre à d'Alembert sur les spectacles, 1758 :

« Ce Philinte est le sage de la pièce : un de ces honnêtes gens du grand monde, dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons, de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne ; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien fermée, verraient piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d'une douceur très méritoire à supporter les malheurs d'autrui. »


Cette conception cynique du personnage de Philinte a donné naissance à la pièce de Fabre d'Eglantine, le Philinte de Molière, 1790.


À propos d'Oronte :

Le sonnet galant, terminé par une « pointe », est un exercice prisé des auteurs précieux de la première moitié du XVIIe siècle. Parmi les nombreux exemples de ce genre, le sonnet du poète Lyzante , à la scène de l'acte II de la comédie d'Antoine Mareschal, le Railleur (1635) :

Pour vous rendre, Clytie, un assez doux hommage,
Il n'est rien ici-bas de sortable à vos yeux,
On ne peut vous donner que le nom précieux
D'être enfin la merveille et l'honneur de notre âge.

Vous voir, et s'éblouir, n'aimer que son dommage,
Ce sont de nos transports les plus officieux ;
Nous faisons ce que fait le soleil dans les cieux,
Qui, sans parler, en vous admire son image.

Que cet original vous cède en tout ses traits !
Vous avez ses rayons, il n'a pas vos attraits,
Ni la blancheur du teint, ni les grâces encore.

Je vous trouve pourtant semblables en un point,
C'est que ces deux objets que la nature adore,
Enflamment tout le monde et ne s'échauffent point.


Autre exemple, emprunté à Vincent Voiture, 1649 :

Sous un habit de fleurs, la Nymphe que j'adore
L'autre soir apparut si brillante en ces lieux,
Qu'à l'éclat de son teint et celui de ses yeux,
Tout le monde la prit pour la naissante aurore.

La terre en la voyant fit mille fleurs éclore,
L'air fut partout rempli de chants mélodieux ,
Et les feux de la nuit pâlirent dans les cieux,
Et crurent que le jour recommençait encore.

Le Soleil qui tombait dans le sein de Thétis,
Rallumant tout à coup ses rayons amortis,
Fit tourner ses chevaux pour aller après elle,

Et l'empire des flots ne l'eût su retenir ;
Mais la regardant mieux et la voyant si belle,
Il se cacha sous l'onde et n'osa revenir.


Certains contemporains attribuèrent même le sonnet à Bensérade, qui se garda bien d'en réclamer la paternité.

La « pointe » finale, ou « chute » du sonnet, est empruntée à une pièce espagnole apparentée au thème de Dom Juan et souvent attribuée à Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla (El Combidado de piedra). Il s'agit du refrain d'une chanson :
« El que un ben gozar esperan
Quanto espera desespera »
(Celui qui espère bien jouir, quand il espère, désespère.)

Ce jeu sur les mots avait déjà inspiré Ronsard :
« Un désespoir où toujours on espère
Un espérer où l'on se désespère. »


À propos de Célimène :

Félix de Juvenel, Le portrait de la coquette ou La Lettre d'Aristandre à Timagène, Pézenas, 1659 :

« Les coquettes sont les femmes qui emploient l'artifice ou qui mettent en usage les belles qualités qu'elles ont reçues de la nature pour se faire aimer des hommes.

[...]

Ces coquettes sont très dangereuses, car par les charmes qu'elles possèdent elles peuvent facilement gagner les coeurs ; et par leur esprit elles peuvent assurément les conserver. Ceux qui sont assez malheureux pour tomber entre leurs mains ne peuvent se défendre de faire une infinité de sottises, car jamais les plus fiers tyrans n'ont exercé un empire si absolu sur ceux qui ont été assujettis à leur puissance.

[...]

Ces coquettes se vendent tous les jours si elles peuvent, mais elles ne se livrent que rarement. Elles sont bien aises de faire naître un violent désir de les posséder chez ceux qui ont de l'amour pour elles ; mais elles sont bien aises de retarder autant qu'elles peuvent l'accomplissement de leurs désirs...

[...]

Je me souviens d'en avoir connu une qui, s'étant rencontrée dans un cadeau avec quatre de ses galants, les renvoya tous contents. Dans le même temps qu'elle parlait au premier, elle jetait les yeux sur le second, présentait quelque chose à manger au troisième, et marchait sur le pied du quatrième.

[...]

(et lorsque la coquette vieillit) ... Ce temps n'arrive ordinairement que sur le déclin de sa beauté, car alors se voyant forcée de renoncer à la qualité de coquette, elle se range au nombre des précieuses. Pour vous faire entendre clairement comment les coquettes se métamorphosent en précieuses, il faut que vous sachiez que, se voyant dans un temps et dans un âge où elles n'osent plus se servir, pour donner de l'amour, de mille petits artifices qui ne sont agréables que dans les jeunes personnes, elles prennent ordinairement l'un de ces trois partis. Les unes se jettent dans une dévotion véritable ou feinte ; les autres deviennent de bonnes femmes fort commodes, et ce sont celles dont j'ai déjà parlé, qui conservent pour amis par leur complaisance et leur bonne humeur ceux qu'elles avaient auparavant pour galants ; enfin la troisième branche de coquettes réformées sont les précieuses. Celles-là s'imaginent faire une retraite plus belle que les autres ; car, en renonçant aux artifices des femmes coquettes, elles ne renoncent pas à toutes sortes de moyens de donner de l'amour, elles changent seulement de batterie : au lieu d'employer leurs soins pour paraître des Vénus, elles font ce qu'elles peuvent pour paraître des Pallas ; mais ce sont des Pallas trompeuses, dont la science ne consiste que dans l'intention ou dans la réforme de quelque mot... »

La Bruyère, Les Caractères ou les Moeurs de ce siècle, Des Femmes, 1696 :

« Une femme galante veut qu'on l'aime, il suffit à une coquette d'être trouvée aimable et de passer pour belle ; celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de plaire : la première passe successivement d'un engagement à un autre, la seconde a plusieurs amusements tout à la fois : ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir, et dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté : la galanterie est un faible du coeur ou peut-être un vice de la complexion ; la coquetterie est un dérèglement de l'esprit : la femme galante se fait craindre, et la coquette se fait haïr. »


À propos d'Arsinoé :

Le nom d'Arsinoé, qui désigne à la fois plusieurs princesses égyptiennes et plusieurs villes de l'Antiquité a déjà été utilisé par Corneille pour désigner, dans Nicomède (1651) la femme de Prusias, qui, sous des dehors doucereux, se révèle une marâtre ambitieuse et pleine de fiel.

Abbé de Pure, La Prétieuse, 1654 :

« La prude est une femme entre deux âges, qui a toute l'ardeur de ses premières complexions, mais qui, par le temps et le bon usage des occasions, s'est acquis l'art de les si bien déguiser qu'elles ne paraissent point ; de sorte qu'elle est toujours la même dans la vérité, mais néanmoins toute différente dans l'apparence et dans l'opinion. »