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Maurice Béjart créé Le Molière imaginaire
à la Comédie-Française

 
 

Les 3, 4 et 5 décembre [1973], le Théâtre Royal de la Monnaie présentera, salle Richelieu, en création mondiale, le Molière imaginaire, ballet-comédie de Maurice Béjart, interprété par le Ballet du XXe siècle-Yantra, et Robert Hirsch.

Chorégraphie et mise en scène de Maurice Béjart, décors et costumes de Joëlle Roustan et Roger Bernard, musique originale de Nino Rota.

 

Pourquoi un Molière imaginaire? Parce qu'il s'agit d'une " biographie onirique », répond Béjart. Et parce que le chorégraphe qui nous a déjà proposé sa vision de Baudelaire et de Nijinsky, présente cette fois une suite d'images tirées de la vie et de l'oeuvre de Molière. Celles-ci sont d'ailleurs intimement liées: La Grange n'affirme-t-il pas que Molière s'est servi, dans ses pièces, de sa vie, plus qu'on ne pourrait l'imaginer ? Béjart est donc parti à la recherche de Molière, comme il était parti, il y a quatorze ans, à la recherche de don Juan. Sur la scène vide un comédien contemporain s'avance. Son regard ne rencontre que le fauteuil où Jean-Baptiste mourut, et un piano auquel est assise la Mort - sous les traits de madame de Maintenon. C'est elle qui le guidera à travers l'enfance, l'adolescence, la carrière de Poquelin. La Vie, elle, renverra aux oeuvres: les Fourberies de Scapin (quand il faut payer les dettes de Molière), le Misanthrope (le dialogue d'Alceste et de Célimène ne fait-il pas écho aux démêlés de Molière et d'Armande ?), Tartuffe (pour illustrer le combat de Molière contre les hypocrites), le Malade imaginaire (quand Molière souffrant a affaire aux médecins). Et Molière meurt mais- rebondissant Scapin -, comme Scapin, il ressuscite.

Tous les textes du spectacle sont empruntés aux pièces immortelles. Ils ont libéré Béjart du souci de raconter ou d'expliquer l'action, et de ce fait ils lui ont permis de donner à la Danse la part la plus large et la plus resplendissante. La construction du spectacle observe Béjart, s'inspire de celle des opéras anciens : récitatifs parlés pour tisser le fil de l'action, grands airs pour le plaisir de l'art.

La musique de Nino Rota, à qui Béjart s'est adressé parce qu'il apprécie beaucoup celle qu'il composa notamment pour les films de Fellini, sans jamais tomber dans le pastiche de la musique ancienne, comporte une série de thèmes liés aux personnages (Madeleine, Tartuffe) ou par des situations (la jalousie, les médecins), mais le thème de Molière lui-même revient régulièrement comme pour irriguer l'oeuvre entière. Elle est écrite, en outre, de façon à serrer de près le découpage des scènes: l' expérience cinématographique du compositeur italien s'est révélée précieuse à cet égard.

Les costumes et les décors ont été conçus par Joëlle Roustan et Roger Bernard qui ont déjà souvent travaillé avec Maurice Béjart. Ce sont lés décorateurs de Nijinsky, Baudelaire, I triomfi del Petrarca et de nombreux autres ballets.

Comment mieux définir le spectacle de Béjart qu'en inversant les termes de comédie-ballet communément utile pour tant de pièces de Molière : Georges Dandin, le Bourgeois gentilhomme, l'Amour médecin, les Amants magnifiques, le Sicilien ou l Amour peintre etc., toutes oeuvres qu'on remonte guère avec les parties dansées qui les accompagnaient et qui avaient souvent une importance égale à celle des parties jouées? Faut-il rappeler que Louis XIV a dansé fréquemment dans les pièces Molière ? Oserait-on dès lors qualifier les passages chorégraphiques de simples intermèdes? Et qui se souvient encore que la Du Parc, qui sera l'Andromaque de Racine, fut engagée par Molière comme acrobate et danseuse, et que c'est lui qui lui apprit à jouer la comédie?

Pourquoi Molière s'est-il imposé aujourd'hui à l'imagination de Béjart? Non seulement, répond celui-ci, parce j'ai beaucoup lu et beaucoup aimé Molière, quand j'étais enfant à Marseille ­mais parce que je me retrouve un homme qui fut toute sa vie un directeur de compagnie. Molière estimait que son vrai métier était celui de comédien, qu'écrire était accessoire. Il écrivait d'ailleurs ses pièces pour ses interprètes, ou en fonction d'eux, utilisant aussi bien leurs talents que leurs défauts. Cet animateur de troupe - dont on connaît la célèbre interrogation alors qu'on le pressait de ne pas jouer à cause son état de santé : « Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre. Que feront-ils si l'on ne joue pas ? » - pouvait-il ne pas séduire l'homme qui dirige depuis seize ans le Ballet du XXe siècle à Bruxel­les?

Parmi les nombreux personnages qui envahiront le plateau de la Maison de Molière, et qui évolueront autour du « Patron » de l'Illustre Théâtre, il faut attirer l'attention sur la Nourrice, qui symbolise toutes les femmes « saines » et de bon sens des comédies de Molière, et en qui Béjart incarne Dame Nature. Les deux mots qui reviennent peut-être le plus souvent sous la plume de Molière, relève Béjart, sont: Nature et Imposture. L'auteur du Misanthrope, qui adorait la campagne, n'a pas cessé de prêcher la nécessité du retour au « naturel » contre ses bêtes noires: les marquis, les précieuses, les médecins, les faux dévots, en lesquels il voyait autant d'imposteurs.

Enfin, Béjart a été sensible à l'amour de Molière pour la jeunesse, à laquelle, dans sa dernière pièce, il adresse encore ce message:

Profitez du printemps - De vos beaux ans­

Aimable jeunesse... - Ne perdez point ces précieux moments...

 Cet amour de Molière pour la jeunesse, la jeunesse le lui rend bien. Eternel Molière. Eternelle jeunesse. Eternelle jeunesse de Molière.

 

Jacques Franck,
in Revue de la Comédie-Française, n°53
(novembre - décembre 1973), p. 26-27.

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