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   ©Comédie-Française
 
 
1773
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1773,
premier centenaire de la mort de Molière

 
 

La date de la naissance de Molière ne fut connue qu'en 1821, et le 15 janvier 1721 passa inaperçu à la Comédie-Française. Mais, aux approches du centenaire de la mort du poète (de « la centenaire », comme on disait alors), les Comédiens songèrent à commémorer avec solennité le deuil qui avait frappé le théâtre le 17 février 1673.

Deux écrivains obscurs, l'abbé Le Beau de Schosne, puis Artaud, soumirent aux Comédiens de petites comédies en un acte, en vers, qui furent reçues l'une et l'autre, faute de mieux sans doute, et mises à l'étude sur-le-champ. C'est alors que le tragédien Lekain conçut l'idée de rendre à Molière un hommage durable. Après s'être assuré de l'approbation des ducs de Richelieu et de Duras, qui exerçaient l'autorité royale sur la Comédie, il fit part de son projet à ses camarades, au cours de l'assemblée du 15 février 1773. Approuvé à la pluralité des voix, ce projet fut annoncé au public le soir même par Lekain, à l'issue de la représentation du Cid, dans les termes suivants :

« Messieurs, mercredi prochain, nous aurons l'honneur de vous donner une représentation de Tartuffe suivie de L'Assemblée, petite comédie nouvelle en un acte et en vers faite à l'occasion de la centenaire de Molière.

« A ce sujet, Messieurs, nous croyons devoir vous instruire que nous avons délibéré, sous le bon plaisir de nos Supérieurs, de consacrer le bénéfice entier de cette représentation à l'érection de la statue de Molière, de cet homme unique en son genre, et le plus grand peut-être qu'ait produit la littérature française.

« II y a longtemps, Messieurs, que vos suffrages lui ont conféré le droit à l'Immortalité ; ainsi, en contemplant de plus près le monument que nous allons élever à sa gloire, vous verrez exaucer les voeux des Nations éclairées, ceux de vos prédécesseurs et les vôtres, et, pour ce qui nous regarde le plus particulièrement, le tribut le plus noble de la piété filiale ».

II était alors question de bâtir de façon imminente une nouvelle salle de spectacle pour les Comédiens français provisoirement réfugiés au Théâtre des Tuileries, et la statue de Molière en devait orner le foyer. Dans la Préface à l'édition de L'Assemblée, l'abbé de Schosne, "de l'Académie royale de Nîmes et de la Société des Sciences et Belles-Lettres d'Auxerre", disputa à Lekain - sans le nommer - la gloire d'avoir conçu le premier ce projet de statue.

L'abbé habitait la maison de Lekain, et sa pièce doit clairement beaucoup aux conversations favorisées par ce voisinage. L'idée n'en est pas mauvaise. II imagina de présenter L'Apothéose de Molière - c'était le premier titre de sa pièce -, comme la suite naturelle et impromptue d'une assemblée des Comédiens français. La comédie fut créée le 17 février 1773, et la scène se passe sur le théâtre ce même jour. Le semainier s'impatiente ; il a convoqué ses camarades pour cinq heures et personne n'est encore venu. « Ils sont tous allés chez le sculpteur Pigalle pour voir la statue de Voltaire », dit Madame Armand, la concierge. Robert, un employé du théâtre, profite de son tête-à-tête avec le semainier pour lui recommander un poète famélique qu'il a servi jadis, par amour de la rime, avant d'être Polichinelle, moucheur de chandelles, contrôleur, receveur, décorateur, afficheur et souffleur à la Comédie... Mme Armand se répand en commentaires acides sur les réformes de la scène et le nouveau style des costumes de théâtre... Les Comédiens arrivent enfin, échangent mots aimables ou propos aigres-doux... L'auteur, M. de Songe-Creux, est introduit, et quelque peu tourné en ridicule pour son maintien « moitié gendarme et moitié pédantesque. II déclare cependant avec assurance que son ouvrage sera infailliblement reçu par les Comédiens, car c'est « un petit monument... au créateur de l'art charmant par qui vous savez plaire », à Molière. Les Comédiennes, d'enthousiasme, acceptent la pièce mais elles s'inquiètent lorsque l'auteur révèle qu'elle n'est qu'un « canevas » et qu'il faudra jouer à l'impromptu sur un thème qu'il expose : l'art comique est en pleine décadence et les Comédiens désespérés recourent à une magicienne qui conjure l'ombre de Molière. Le poète apparaît, aimable et familier et les Comédiens lui adressent leurs plaintes:

 Divin Molière, on ne rit plus en France;

Plus de plaisirs, plus de réjouissance.

En acquérant un air de dignité,

Notre théâtre a perdu sa gaieté.

Pour mieux faire comprendre leurs soucis, ils jouent devant Molière quelques-unes des meilleures scènes du théâtre contemporain. « Elles sont brillantes, reconnaît Molière, mais sans aucune vérité. Si j'ai su, mieux que d'autres, peindre les hommes, dit-il, c'est que, pour les observer, mes yeux avaient le secours de la lorgnette magique/ Dont se servait Térence l'Africain/ Quand il voulait sonder le coeur humain ». Ce gage héréditaire, il promet aux Comédiens de le leur faire parvenir. La foudre gronde, l'image de Molière s'évanouit, le théâtre change en un décor de forêt, la statue du poète apparaît, posée sur un piédestal aux angles duquel sont enchaînés Tartuffe, un médecin, Pourceaugnac, Scapin, la Comtesse d'Escarbagnas, Mme Jourdain et les Précieuses. Le grand prêtre et la grande prêtresse d'Apollon chantent les louanges de Molière et couronnent sa tête de lauriers. La grande prêtresse déclama une Ode au Temps, - « assez mai », mais c'était Mlle Raucourt et « elle était belle comme l'Amour »... Un interminable Ballet héroïque conclut l'Apothéose.

La pièce fut jugée fort plate, mais les esprits étaient bien disposés et elle eut du succès, grâce à Dugazon surtout: qui joua de façon très amusante et très gaie le rôle de Songe-Creux. Plusieurs scènes que nous connaissons par l'édition furent supprimées à la représentation, notamment la scène de querelle entre Mlle Saint-Val et Mme Vestris, dont la vivacité réaliste étonne. L'abbé s'est autorisé de la liberté critique de Molière dans L'Impromptu de Versailles pour faire jouer aux Comédiens leurs propres travers, et, à deux siècles de distance, il est amusant pour nous de trouver là confirmation de la réputation de galanterie de Molé, du sérieux et de la pudeur de Mlle Doligny, du mauvais caractère de Mme Vestris, de la légèreté de Mlle Hus... et de la propension générale des Comédiens à prendre des congés. Mais l'abbé de Schosne n'était pas Molière, et les Comédiens trouvèrent sans aucun doute ses remarques déplacées et hors de propos.

Le second hommage à Molière, la Centenaire, de Artaud, « Bibliothécaire de Mgr le Duc de Duras », fut créé le 18 février, à la suite de la représentation du Misanthrope. On y vit Momus déguisé en médecin et Thalie déguisée en Nuit, à la recherche, sur notre terre, de quelque personnage original susceptible de distraire Jupiter en son Olympe. Les clients se pressent à l'audience de Momus qui consulte « gratis », mais qui sont-ils ? Sosie, Lélie l'Etourdi, Tartuffe, Harpagon, Trissotin, Alceste George Dandin, Angélique, Claudine et Clitandre, Mme Pernelle et sa servante, M. Jourdain.

« Quoi donc, s'écrie Momus, quand nous cherchons un nouveau caractère, Nous ne verrons ici que des gens à Molière ? ».

Car, si cent ans ont passé, les caractères des hommes n'ont pas changé. Tartuffe, Alceste, Harpagon sont éternels. Thalie découvre la statue de Molière et tous les acteurs se pressent autour de leur « père ». Lekain, en habit de Rodrigue, l'épée à la main, entre en scène à la tête de la troupe tragique, et Brizard, en costume d'Auguste, de Cinna, pose sa couronne sur la tête du poète. Toute la Comédie s'assemble sur la scène en habits des caractères de Molière, ainsi que les danseurs, les soldats figurants et les Gardes françaises. Préville, en Sosie, sa lanterne à la main, commence la marche générale. Un ballet des divertissements des pièces de Molière est dansé tandis que Momus, Thalie, Sosie, Mme Pernelle, M. Jourdain et Alceste chantent des couplets de vaudevilles repris par le choeur des Comédiens :

Dans les cours amis des talents,

Que sa place soit la première;

Et qu'on redise après cent ans:

Vive la gaieté de Molière !

La pièce fut très applaudie. Le public demanda l'auteur, qui parut sur la scène. Préville-Sosie lui sauta au cou, familiarité qui semble avoir choqué le public.

Artaud n'avait pas fait preuve de grande imagination et la Correspondance littéraire ne manqua pas de signaler que sa Centenaire était un démarquage de l'Ombre de Molière de Brécourt. Elle relève cependant quelques mots heureux. Thalie, veuve de Molière depuis cent ans, ne s'est pas remariée, mais elle a eu quelques amis. Un Joueur (de Regnard), un Glorieux (de Destouches) ont su lui plaire, M. de l'Empyrée surtout (le poète de la très populaire Métromanie de Piron) a failli lui tourner la tête tout de bon...

Ces deux à-propos, dont l'attrait principal était la présence de tous les Comédiens en scène un même soir, furent repris jusqu'au 24 mars et joués ce jour-là l'un et l'autre, l'Assemblée pour la cinquième fois, la Centenaire pour la douzième. Artaud avait eu sur l'abbé de Schosne, son rival, l'avantage d'être joué à la Cour le 2 mars.

Ainsi se terminèrent les fêtes du premier centenaire de Molière. La recette du 17 février,

3 045 livres , avait été bonne, mais environ dix fois trop faible pour statue si ardemment désirée par Lekain et ses amis. Observation plus amère encore : la salle du théâtre et les trois quarts des petites loges restèrent vides aux soirs des représentations de L'Assemblée et de La Centenaire pendant toute la première partie du spectacle. Or, que jouait-on ? Tartuffe, Le Misanthrope, Le Dépit amoureux, L'Etourdi, L'Ecole des femmes, L'Avare...

 

Sylvie Chevalley,
in Revue de la Comédie-Française, n°16
(février 1973), p. 19-20.

De quoi parlait-on en février 1773 ?

De la fête donnée par Mlle Clairon pour l'inauguration du buste de Voltaire.

De la mort que Piron accueillit sans se départir de sa gaieté et de son esprit caustique, déplorant seulement de quitter la vie avant Voltaire qu'il détestait. De la comédie annoncée par Beaumarchais, comédie fort gaie intitulée le Barbier de Séville.

De l'Epître au Roi ou la Voix des pauvres, dans laquelle Marmontel plaide ardemment en faveur de la réforme de l'Hôpital général.

Du sujet du Prix d'éloquence proposé par l'Université de Paris pour 1773, formulé en latin de telle façon qu'il dit précisément le contraire de ce que son auteur voulait dire, à savoir que la philosophie moderne n'est pas moins ennemie de Dieu que des rois.

De la publication du Système social d'Holbach.

De la persécution des spectacles des boulevards et des Foires de Paris par l'Opéra, la Comédie-Française et la Comédie Italienne qui défendent farouchement leurs anciens privilèges.

De la célébration à la Comédie-Française, du premier centenaire de la mort de Molière.

 

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