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Ecrivains admirateurs de Molière

 
 

Sainte-Beuve

"Aimer Molière", par Sainte-Beuve (1863), texte extrait des Nouveaux Lundis.

Aimer Molière, j'entends l'aimer sincèrement et de tout son coeur, c'est, savez-vous, avoir une garantie en soi, contre bien des défauts, bien des travers et des vices d'esprit. C'est ne pas aimer, d'abord, tout ce qui est incompa­tible avec Molière, tout ce qui lui était contraire en son temps, ce qui lui eût été insupportable du nôtre.

Aimer Molière, c'est être guéri à jamais, je ne dis pas de la basse et infâme hypocrisie, mais du fanatisme, de l'intolérance et de la dureté en ce genre, de ce qui fait anathématiser et maudire ; c'est apporter un correctif à l'admiration pour Bossuet et pour ceux qui, à son image, triomphent, ne fût-ce qu'en paroles, de leur ennemi mort ou mourant ; qui usurpent je ne sais quel langage sacré, et se supposent involontairement, le tonnerre en main, aux lieu et place du Très-Haut. Gens éloquents et sublimes, vous l'êtes beaucoup trop pour moi. [...]

Aimer Molière, c'est être assuré de ne pas aller donner dans l'admiration béate, et sans limite, pour une Huma­nité qui s'idolâtre, et qui oublie de quelle étoffe elle est faite, et qu'elle n'est toujours, quoiqu'elle fasse, que l'humaine et chétive nature. C'est ne pas la mépriser trop pourtant, cette commune humanité dont on rit, dont on est, et dans laquelle on se replonge chaque fois, avec lui, par une hilarité bienfaisante.

Aimer et chérir Molière, c'est être antipathique à toute matière dans le langage et dans l'expression ; c'est ne pas s'amuser et s'attarder aux grâces mignardes, aux finesses cherchées, aux coups de pinceau léchés, au marivaudage en aucun genre, au style miroitant et artificiel.

Aimer Molière, c'est n'être disposé à aimer ni le faux bel esprit, ni la science pédante ; c'est savoir reconnaître à première vue nos Trissotins et nos Vadius jusque sous leurs airs galants et rajeunis ; c'est ne pas se laisser prendre, aujourd'hui plus qu'autrefois, à l'éternelle Philaminte, cette précieuse de tous les temps, dont la forme seulement change, et dont le plumage se renouvelle sans cesse ; c'est aimer la santé et le droit sens de l'esprit, chez les autres, comme pour soi.

Déridons-nous avec Molière. On se lasse et on s'ennuie de tout ; on se lasse d'entendre louer M. de Turenne, d'entendre dire que le grand siècle est le grand siècle, Louis XIV un grand roi, que Bossuet est l'éloquence en per­sonne, Boileau le bons sens, Mme de Sévigné la grâce, Mme de Maintenon la raison. À la longue on se rassasie même du miel, dit Pindare, même des fleurs enchanteresses d'Aphrodite. Il y a une seule chose en France dont on ne paraît pas près de se déshabituer et de se lasser, c'est d'entendre dire du bien de Molière.

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Victor Hugo

Extrait de Promontorium somnii,fragment du reliquat de William Shakespeare (1864).

Dans le monde mystérieux de l'art, il y a la cime du rêve. Toute une poésie singulière en découle. D'un côté le fantastique ; de l'autre le fantasque, qui n'est autre chose que le fantastique riant. C'est de cette cime que s'envolent les océanides d'Eschyle, les chérubins de Jérémie, les ménades d'Horace, les larves de Dante, les andryades de Cer­vantès, les démons de Milton et les matassins de Molière.

Si quelque chose pouvait démontrer la puissance du rêve dans l'art, ce serait de le voir envahir Molière. Le prophète, le jour où les montagnes se mirent à sauter comme des béliers, résista à l'effarement du prodige jusqu'à l'instant où il vit le mont Ararat lui-même entrer en danse. Eh bien, Molière aussi, de même que tous les autres poètes, entre en rêve.

Molière est Poquelin, comme Voltaire est Arouet ; Molière est le produit du pilier des Halles, il est élève de Gas­sendi, il est l'essayeur d'une traduction de Lucrèce, il est sceptique, il est le critique perpétuel de son propre enthousiasme ; il est Alceste, mais il est Philinte ; Molière est le grand raisonneur qui, heureusement, n'a pas, comme Voltaire, poussé le raisonnement jusqu'au point où le raisonnement fait évanouir la comédie ; Molière est homme de génie, valet de chambre, tapissier... N'importe, ce désillusionné, ce philosophe qui fait le lit d'un roi est, à ses heures, chimérique. "Le lune, comme dit Othello, vient de passer trop près de la terre". C'est fait, Molière est atteint, comme un simple Shakespeare. Brusquement, tout à coup, Molière est ivre. Il est ivre de la grande ivresse sombre qui pousse la tragédie à l'abattoir et la comédie au tréteau. Abattoir sublime ; tréteau splendide. Molière, subitement éperdu, chancelle du trop plein de la coupe divine, et comme Horace, il dit : Ohée ! Dicit Horatius : Ohée! Ce sage devient fou ; et voilà le fantasque qui arrive, et le grotesque, et le bouffon, et la parodie, et la caricature, et l'excentrique, et l'excessif; Boileau, glacé d'horreur, "ne reconnaît plus" Molière ; les intermèdes font irruption, la farce fait éclater la comédie ; la bouche du mascaron Thalie s'ouvre jusqu'aux oreilles et vomit les satyres dansants, les sauvages dansants, les cyclopes dansants, les furies dansantes, les procureurs dansants, les importuns dansants, les espagnols chantants, les turcs bâtonnants, les lutins faisant des sauts périlleux, le muphti et les dervis, les matamores parlant patois, et l'ours et Moron sur l'arbre et Scapin avec son sac, et Jupiter dans son nuage, et Mercure dans Sosie, et Sbrigani, et Pourceaugnac, et Diafoirus, et Desfonandrès; Le Bourgeois gentilhomme et Le Malade imaginaire donnent la réplique aux révérences ironiques, Argan se coiffe d'un pot de chambre idéal, le latin sorbonnesque fait rage, le mamamouchi baragouine, les tiares de chandelles s'allument, les seringues tourbillonnent, l'apothéose des apothicaires flamboie ; et toute cette folie, ô Molière, ajoute à ta sagesse !

Une signification sérieuse et forte se dégage de ces lupercales de l'art. C'est le vice accentué, c'est le ridicule barbouillé de lui-même, c'est la lie au front de l'ivrogne. Le laid devient grotesque. La grimace souligne la figure. C'est la physionomie poussée au noir. Qui n'était que poltron est lâche, qui n'était que pédant est idiot, qui n'était que bête est sot, qui n'était que vil est abject. Toute une philosophie sort de la bouffonnerie. C'est le défaut marqué par l'excès. II semble que la farce délie Molière. Ses cris les plus hardis, c'est là qu'il les jette ; ses conseils les plus profonds, c'est là peut-être qu'il les donne.

Oui, loin d'être un défaut, comme le croient les critiques de surface, cette quantité de rêve inhérente au poète est un don suprême.

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Mikhaïl Boulgakov

Extrait du Roman de Monsieur de Molière, traduit du russe par Michel Pétris (1933).

Éditions Champ libre, coll. Folio, 1972.

Une accoucheuse qui avait appris son art à la maternité de l'Hôtel-Dieu de Paris sous la direction de la fameuse Louise Bourgeois, délivra le 13 janvier 1622 la très aimable madame Poquelin, née Cressé, d'un premier enfant, un prématuré de sexe masculin.

Je peux dire sans crainte de me tromper que si j'avais pu expliquer à l'honorable sage-femme qui était celui qu'elle mettait au monde, elle eût pu d'émotion causer quelque dommage au nourrisson, et du même coup à la France. [...] Ce bébé deviendra plus célèbre que [le] roi régnant Louis XIII, plus renommé que le roi suivant, et ce roi sera appelé Louis le Grand ou le Roi-Soleil! [...]

Celui qui gouvernait la terre n'enlevait jamais son chapeau devant personne, si ce n'est devant les dames, et ne serait pas allé au chevet de Molière mourant. Et en fait il n'y est pas allé, de même qu'aucun prince n'y est allé. Celui qui gouvernait la terre se considérait comme immortel, mais je crois que là il se trompait. Il était mortel, comme tout le monde, et par conséquent aveugle. S'il n'avait pas été aveugle, il serait peut-être allé voir le mourant ; il aurait vu dans le futur des choses intéressantes et aurait pu manifester le désir de s'associer à la véritable immortalité.

II aurait vu à cet endroit de Paris actuel où se rejoignent à angle aigu les rues de Richelieu, Thérèse et Molière, un homme assis immobile entre des colonnes. En dessous de cet homme, deux femmes de marbre clair avec des rouleaux à la main. Encore en dessous, des têtes de lion et, en bas, la vasque asséchée de la fontaine.

Le voilà, le Gaulois rusé et charmeur, le comédien et dramaturge royal ! Il est là, coiffé d'une perruque de bronze, avec des rubans de bronze à ses chaussures ! Il est là, le roi de la dramaturgie française !

[...] Comprenez que cet enfant que vous mettez aujourd'hui au monde dans la maison des Poquelin n'est autre que monsieur Molière !

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Jean Cocteau

Texte écrit pour l'inauguration de la salle Luxembourg (Odéon), rattachée à la Comédie Française, le 20 novembre 1946 et repris pour l'hommage à Molière du 15 janvier 1947, salle Richelieu.

Mes chers amis,

Le roi vient de nouer ensemble deux forces qui n'attendaient que ce lien pour vivre. Mais comment parler de vie ? J'ose à peine employer ce terme. Molière est mort. La vie est morte. Voilà le drame qui se présente au premier aspect. Il en existe un autre, et cette fois n'écoutez plus ma bouche, regardez à peine mes yeux, je mets les mains dans mes poches comme on nous l'enseigne au théâtre. Je refuse de vous distraire par quelque geste. Je demande que vous fermiez les yeux, que vous bouchiez vos oreilles, que vous ne vous rendiez plus accessibles qu'aux effluves qui me sortent du coeur.

La langue que je vous parle est celle des poètes, c'est-à-dire de ceux qui disent la vérité dont l'homme ne voit que les costumes, la langue trop rapide et trop directe pour que ceux qui la reçoivent en ressentent les magnifiques ravages. Et vous savez, sans que je prononce son nom, quel est celui qui nous l'apporte et nous l'apportera toujours : Molière ! Il est mort. Est-il mort ? Non Messieurs, non Mesdames. Dans le fauteuil où débute son agonie, la scène nous offre l'exemple d'un grand mystère que toute la nature nous prouve, mais que nous oublions parce que la mort frappe de cette pompe funeste dont l'affublent les hommes.

Il faut que Molière vive et vive en nous. Il faut qu'il subisse sa métamorphose. Il faut que la grande énigme se produise. II faut qu'il devienne le pain et le vin. Et c'est la mort qui s'en charge. [...]

Certes il est dur, pour nous autres, d'imaginer la voie douloureuse que notre maître a parcourue de ce fauteuil public à sa petite chambre. Mais nous devons l'oublier puisque sa gloire l'exige. Sa substance était limitée à sa per­sonne, à sa moustache étincelante comme un coup d'oeil, comme un signe d'intelligence, aux boucles de sa perruque où se tordaient, se nouaient les intrigues, à sa voix qui nous grondait et nous encourageait, son encre qui devenait nos paroles. II meurt. Il plonge. Il déplonge. Il traverse un tunnel d'ombre et débouche dans un rayonnement d'aurore. Où est-il, cet homme qui était ici et là ? Sa substance est enfin libre. II n'est plus ici et là, ici ou là. Il est partout : dans ce fauteuil du Malade, dans le moindre meuble qu'un acteur touche, dans les espaliers de têtes humaines de notre auditoire, dans les chandelles, dans le lustre, dans la salle, dans les coulisses, dans nos loges, dans nos grimes, dans la rue, dans le lit où nos succès et nos insuccès nous retournent et nous empêchent de dormir. Que dis-je ? Il est dans nos veines. II y coule. II y pétille, II y charrie les pépites d'or, il y brasse l'or et le rouge sans lesquels un théâtre n'est pas un théâtre.

Ce sang invisible que notre âme saigne sur les planches et dont les traces sont l'honneur de notre profession, c'est encore son sang qui coule. Car il ne pouvait habiter le monde, féconder, se multiplier, se diviser, de telle sorte que chacun le possède, sans susciter la jalousie des autres; il ne pouvait se dissoudre et reprendre jusqu'à la forme des maisons d'où sortent ses créatures et des petites places publiques où elles exposent leurs vices ne pouvait sortir intensément de nos doigts, de nos jambes, de nos yeux et de nos gorges, que par l'opération funèbre qui nous scandalise. Saluons joyeusement la mort de Molière et puisque le Roi nous donne un ordre qui est l'ordre et accepte de poser la première pierre d'un bâtisse profonde, adoptons le vieux rite royal à notre usage, et crions tous ensemble : Molière est mort ! Vive Molière !

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Jean Anouilh

Hommage à Molière, écrit pour le 15 janvier 1959.

C'est sans doute au pied des monuments qu'on dit le plus de bêtises... Peut-être y a-t-il un vague sentiment d'impunité : c'est si patient les morts...

[...]

Pourtant nous que voici tous encore une fois déguisés, dans des costumes approximatifs, au pied de cette pierre taillée qui n'est probablement pas ressemblante, je n'ai pas le sentiment que nous soyons odieux, ni grotesques.

D'où vient qu'il reste quelque chose d'inexplicablement gentil dans cette cérémonie annuelle d'hommage à Molière ? D'où vient que celui qui a su le mieux percer et buriner, en quatre traits, les petits ridicules des hommes, ne sourit sans doute pas de nous en ce moment ? De la seule chose qui sauve toujours les hommes d'eux-mêmes, en fin de compte: d'un peu d'amour.

[...]

Je crois que ce dont nous remercions surtout Molière, ici ce soir, et chaque fois que nous pensons à lui dans le secret de nos coeurs, c'est d'avoir été un homme.

Et il faut croire que c'est une qualité assez rare chez un homme de lettres, pour avoir suscité tant d'amour, d'étonnement et de fidélité.

Quelqu'un a dit un jour, qui ne pensait pas à lui, l'homme est un animal inconsolable et gai. Et, jamais, en voulant définir l'homme, personne n'a trouvé deux mots plus justes pour définir Molière.

Molière, dans un moule de comédie raisonnable, a écrit le théâtre le plus noir de la littérature de tous les temps.

Molière a épinglé l'animal-homme comme un insecte et, avec une pince délicate, il fait jouer ses réflexes. Et l'insecte-homme n'en a qu'un, toujours le même, qui fait tressaillir sa maigre patte, au moindre attouchement ; celui de l'égoïsme.

[...]

Qui donc est bon chez Molière ? Qui aime ? Qui donne à un autre qu'à lui ?

Pas de réponse à cette question. Les personnages de Molière se regardent gênés, et se taisent.

Seul peut-être le plus horrible d'entre eux, dont nous n'avons pas envie de rire et qui rejoint la grandeur shakespea­rienne, seul Dom Juan, échappé un jour à Molière dans la hâte d'une improvisation et aussitôt retiré de l'affiche, est presque innocent et sympathique. Son cas à lui relève de Dieu.

Mais le cas de l'homme qui a réussi seulement à déchaîner ce rire énorme, ce rire heureux, sans grincement, ce rire innocent devant son absurdité, sa petitesse et sa laideur, de qui relève-t-il ? De l'homme, son frère, qui le pèse, le jauge, éclate de rire, et lui tend tout de même la main.

Quelle acceptation, dans ce rire viril et tendre, et quel pardon !

Nous pouvons nous blesser, nous trahir, nous massacrer sous des prétextes plus ou moins nobles, nous enfler de grandeurs supposées : Nous sommes drôles. Pas autre chose, tous autant que nous sommes, y compris ceux que nous appelons nos héros.

Que les philosophes ennuyeux du désespoir, qui découvrent périodiquement et un peu ingénument l'horreur de la condition humaine, et qui voudraient nous empêcher de nous divertir au théâtre se fassent une raison : Nous sommes drôles !

Et c'est encore plus affreux, en fin de compte, que leurs horribles descriptions de notre néant.

Grâce à Molière, le vrai théâtre français est le seul où on ne dise pas la messe, mais où on rit, comme des hommes à la guerre - les pieds dans la boue, la soupe chaude au ventre et l'arme à la main -, de notre misère et de notre horreur. Cette gaillardise est un des grands messages français au monde.

Nous vous en remercions, Monsieur.

 

Extrait du Portfolio Molière,
Paris, Hachette, 1994.

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