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300 ans M pas mort
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300 ans que Molière n'est pas mort

 
 

Plus que jamais, en cette année du Tricentenaire, Molière est avec nous. D'abord grâce aux Comédiens français qui, dans sa Maison même, l'expriment et l'honorent. Mais il y a aussi ceux, plus nombreux qu'on le croit, qui n'ont pas encore eu le privilège de le jouer. Auquel de ses personnages rêvent-ils ?... Confidences à l'emporte-pièce mêlées aux témoignages que portent sur Molière, de plus loin et dans une extrême diversité, ceux qui, en répondant à la question : « Molière, pour vous, qui est-ce ? », le situent et nous le rendent plus proche...

Mme Simone

Molière ? Eh bien, non, je ne l'ai jamais joué ! Pourtant j'aurais aimé l'agréable rôle de Célimène. M. Guitry m'avait demandé de jouer le Misanthrope avec lui. Je répétais Judith, et dus y renoncer à mon très vif re­gret. Maïs le rôle a été bien joué et l'est encore dans la Maison (sauf par Mme Sorel, toujours ridicule avec ses casques et ses plumes !).

Raymond Gerome

Les deux plus beaux rôles, à mes yeux, sont Hamlet pour un jeune et Alceste pour un homme mûr. Peut-être le seul rôle de Molière que j'aimerais jouer ! Tout ce que je peux avoir envie de dire en tant qu'homme, il le dit. Ses autres personnages, il les montre en plein soleil ; ils manqueraient d'ombre... Dieu sait si j'admire Molière, tout ce qu'il nous a apporté et d'où nous venons ! Mais ce n'est pas un auteur souterrain. Pardon, j'allais oublier Dom Juan, ce rôle magique, que j'aime pour les mêmes raisons qu'Alceste.

Loleh Bellon

Moi, honnêtement, j'aurais préféré les rôles d'hommes. Je les trouve plus beaux. Dom Juan, tenez ! Celui-là, j'aurais bien aimé le jouer. Mais raisonnablement, je choisis Elmire.

Robert Dhery

Quel est, je vous le demande, le personnage de Molière qu'on n'aurait pas envie de jouer ? Pour sortir de cet embarras, je choisis Sganarelle (le plus proche de moi ?).

Christian Allers

J'aimerais jouer Philinte, ce juste milieu, ce véritable honnête homme, ce tolérant... Son personnage s'enrichit sans même qu'il ait besoin de parler. II se devine d'un bout à l'autre de la pièce...

Rolf Liebermann

J'ai été tellement frappé par cette représentation de Jouvet dans le décor de Bérard, que cela m'a donné envie de mettre en musique l'Ecole des femmes.

François Billetdoux

Mes rôles d'élection ? Tartuffe, Alceste, puis le Malade. Mais je voudrais signaler qu'à propos de Molière, on enseigne bien des erreurs, notamment dans les lycées. Faire croire qu'il défend le bon sens, alors que c'est l'homme de la démesure ! Com­me Descartes et Rimbaud, d'ailleurs ! Et jusqu'à ses raisonneurs, qui sont tous des excessifs de la raison !

Jacques Faizant

Molière est le plus grand. Et aussi parce qu'il est très en avance sur son temps. Par la liberté de son expression, à une époque où à cet égard rien n'était très facile, et par l'intelligence qu'il y a mise. Et puis il a attiré l'attention sur la difficulté qu'il y a à amuser les honnêtes gens : « C'est une étrange entreprise... » Car le plus difficile n'est pas de faire pleurer, mais de faire rire. Et c'est souvent la honte d'avoir ri qui fait qu'on se venge un peu en dénigrant les amuseurs - ce qui est surtout vrai dans les pays latins !

Louis Ducreux

Aurais-je aimé composer un ouvrage lyrique sur une pièce de Molière ? Vous savez que c'est atrocement dif­ficile, et je ne m'en sens pas l'envergure. Gounod, avec le Médecin malgré lui, avait choisi une farce. Mais on ignore souvent que pour mettre une oeuvre littéraire en musique, il faut hélas ! couper la moitié du texte. Alors... on hésite ! Cependant Rolf Liebermann a composé une Ecole des femmes que l'on a montée et représentée à Tours fin avril.

Edwige Feuillère

Dans ma toute jeunesse, j'aurais aimé jouer Célimène, ce petit oiseau bavard, cruel... Mais il faut être appelé pour jouer Molière ! En tous cas, je suis une spectatrice parfaite, une merveilleuse lectrice de Molière, et c'est déjà un très beau rôle.

Marcel Achard

Molière, bafoué, berné, enterré au petit jour en conspirateur de la tendresse qui n'a pas, comme Shakespeare, besoin de cadavres, ni d'alouettes ni de sorcières, idoles de la canaille et des petits marquis, dont les meilleures répliques sont des coups de bâton. Molière au coeur infatigable, à l'intraitable bon sens, à la compassion goguenarde, Molière que nous aimons et que nous vénérons!

Salvador Dali

Après Dali, Molière est celui qui a été préservé en premier lieu, il y a à peu près trois millions d'années, de la dérive des continents. Grâce à la gare de Perpignan.

Félicien Marceau

Molière est l'exemple, le modèle de la liberté. II a osé s'attaquer à tout. Nullement prisonnier de lui-même d'ailleurs, comme le sont les auteurs d'aujourd'hui, tenus de toujours écrire comme l'année précédente. L'étiquette, dont nous souffrons tous ! Tandis que Pourceaugnac et Dom Juan semblent signés de deux auteurs différents. Mais Molière savait que le comique est un langage, comme le français et le finlandais. Comique et tragique, aujourd'hui mélangés, sont du même matériau. Simple question de regard... On dit bien: “Rire aux larmes » ! Tandis que Racine et Molière ont porté la tragédie et la comédie, nettement séparées, à un tel degré de perfection qu'elles sont pour nous deux héritages... qui contribuent peut-être à nous diviser.

José-Maria Flotats

Je ne jouerais pas un jeune premier. Du moins pas encore ! Mais Alceste, celui que je préfère d'ailleurs au niveau de l'écriture. Et, pour nous, le plus contemporain. II n'y a rien à transposer. C'est maintenant aussi.

Colette Brosset

C'est Angélique de George Dandin ou encore Arsinoé la fabuleuse, et sur­tout Armande la sous-estimée, malheureuse et belle, que j'aimerais jouer. Mais ce Molière, que je crois le plus grand comique, reste aussi un immense point d'interrogation... Qui nous dira comment il se jouait?

Henri Sauguet

J'ai composé les musiques de scène de Scapin, de Dom Juan et de Tartuffe pour Jouvet, du Sicilien pour la télévision en approchant le texte du plus près. Eh bien, je n'ai jamais été gêné par l'époque. J'ai toujours considéré Molière comme un de nos contemporains. Racine, Corneille appartiennent à leur temps. Molière est actuel pour tous.

Gilbert Bécaud

Je me sens incapable de parler de Molière en trois phrases. Ah ! si vous me demandiez de le mettre en musique !

Michel Serrault

Choisir, quel embarras ! C'est que je n'ai pas d'emploi très précis. Di­sons Alceste ! Mais on est tenté par tous les rôles. Et puis Molière, c'est la Bible du comédien. Et il est tellement puissant et divers que chacun, au départ, s'imagine pouvoir y appor­ter quelque chose de neuf.

Marcel Jouhandeau

C'est Molière qui a donné le « la » à la littérature française. Personne n'a témoigné d'autant de justesse et d'éclat dans le vocabulaire. C'est l'hu­main dans un siècle inhumain. Et quel langage ! Celui qui m'enchante le plus avec celui de La Fontaine. Vous savez qu'admirer et aimer sont deux choses très différentes ? Eh bien ! pour Molière, l'estime va de l'homme à l'oeuvre (ce qu'on ne saurait dire évidemment de Bossuet, que j'admire beaucoup).

Vinaver

Aujourd'hui, le comique provient surtout d'un langage décalé. C'est par les mots, et la gestuelle aussi, qu'on le fait surgir des situations les plus banales. Rien de tel chez Molière, fort à l'aise dans le véhicule de son langage et chez qui le comique émane de la situation même. Nous, nous vivons dans l'hétéroclite, dans une sorte d'entre-deux ; et c'est par les fissures que passe le rire. Si bien qu'on peut se demander si le comique de situation de Molière serait aussi efficace à présent qu'il le fut autrefois.

André Roussin

Molière est le phénomène théâtral. II a tout apporté dans la comédie. Quand on pense à ce qui se faisait avant lui ! II réalise le rêve de tout auteur : éblouir les plus exigeants des gens cultivés (malgré Rousseau et Baudelaire !) et plaire à ce qu'on appelait le parterre. Personnage aussi des plus touchants avec son acharnement au travail, le souci professionnel de ses comédiens, de sa charge envers eux... au point qu'il en est mort. Exemple parfait de l'homme de théâtre complet. Par chance, on peut l'aimer aussi en tant qu'homme !

La marchande de journaux

L'année Molière ? Mais c'est très important ! Et les gens s'en rendent compte. Je le vois bien, moi qui suis tout près du théâtre. En tous cas, j'y emmène mon fils, 13 ans, en cinquième. Nous voyons toutes ses comédies. C'est que, vous savez, madame, il faut pas que ça se perde, tout ça !

Enquête réalisée par Claude Cezan
Article publié dans la Revue de la Comédie-Française, n°19
(mai 1973), p. 19-20.

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