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« Ayant observé que depuis quelques années
les représentations des comédies de Molière
sont entièrement abandonnées par le public, et ne pouvant
attribuer cet abandon qu'à l'inconvénient dans lequel les
Comédiens sont tombés de les jouer trop souvent et
par là de lasser les spectateurs, voulant essayer de ranimer le
goût du public pour des ouvrages qui font le principal fonds de
la Comédie-Française, ordonnons aux Comédiens français
de Sa Majesté qu'à compter du jour du présent ordre
il ne sera plus représenté sur leur théâtre
aucune des comédies de Molière en cinq actes jusqu'à
ce qu'il en soit par Nous autrement ordonné. »
C'était la désaffection du public à
l'égard de Molière et non l'abandon de son répertoire
par les Comédiens, qui faisait l'objet des préoccupations
du duc d'Aumont. Dès la fondation de la Comédie-Française,
les piéèces de Molière avaient tenu une place considérable
dans le répertoire général. En 1703, une pièce
sur deux est une pièce de Molière. Au cours des années
qui précèdent l'ordre du duc d'Aumont, les Comédiens
jouent Molière 88 fois en 1741, 102 en 1742, 107 en 1743, 77 en
1744, 121 en 1745. Est-ce par une dilection particulière pour des
oeuvres clairement sans égales dans le répertoire contemporain
? Est-ce par paresse ? Par économie ? Tout comédien savait
Molière par coeur et était prêt à le jouer
sur l'heure, sans frais, alors que la création d'une pièce
nouvelle demandait du travail, entraînait des dépenses de
production et amputait la recette des droits versés aux auteurs.
Mais le public ne venait en foule qu'aux pièces
nouvelles. Consultons les registres, au hasard. Le 23 septembre 1744,
on joue l'Avare devant 85 spectateurs ; le 23 mai 1745, Tartuffe
devant 84 ; le 13 août 1745, l'Ecole des femmes est représentée
devant 16 personnes ; le 6 mai 1746, Amphitryon et la Comtesse
d'Escarbagnas n'attirent que 50 spectateurs ! Le nombre total des
spectateurs à la Comédie-Française, en avril 1746
est de 5 181 ; 360 seulement ont été attirés au théâtre
par une des grandes pièces de Molière. En mai, on compte
6 187 spectateurs, dont 272 aux grandes pièces de Molière.
En juin, 8 749, dont 764 amis de Molière. Dans les dix jours de
juillet qui précèdent l'ordre du duc d'Aumont, la Comédie
reçoit 3 195 spectateurs dont 244 aux représentations de
l'Ecole des femmes et de Tartuffe. Au cours de ces premiers
mois de la saison 1746-1747, les grandes pièces de Molière
ont donc attiré 1 640 spectateurs, alors que les pièces
des autres auteurs en attiraient 21 672. Le potentiel d'attraction
des pièces de Molière, qui, pour la même période,
en 1703, était de 1,019 à 1 (13948 spectateurs pour les
grandes pièces de Molière, 13 686 pour l'ensemble des autres),
tombé de façon spectaculaire, n'était plus que de
1 à 13,21...
La décision du duc d'Aumont était donc
parfaitement justifiée. Eut-elle quelque effet ? L'Ecole des
femmes reparut au répertoire deux mois plus tard, le 15 septembre,
et attira 762 spectateurs ! Tartuffe fut repris le 4 novembre
avec 190 spectateurs seulement mais 594 le 13 novembre ! le Misanthrope
le 6, avec 555 spectateurs. Mais ces chiffres encourageants fléchirent
bientôt. Le grand public continuait à se presser aux pièces
de La Chaussée, Gresset, Destouches, Voltaire, produites avec le
soin accordé aux ouvrages nouveaux.
La solution n'était peut-être pas dans la
raréfaction des représentations, mais dans leur qualité.
En juin 1772, les Comédiens, reconnaissant que le répertoire
de Molière était souvent joué de façon fort
négligée, décidèrent que, dorénavant,
tous les rôles seraient tenus par les acteurs en chef « II
n'en sera point parmi eux - dit le procès-verbal de l'assemblée
- qui ne se fassent un devoir flatteur de remplir un rôle,
quelque médiocre qu'il soit, dans des représentations
choisies pour honorer le premier de leurs auteurs... et le public,
transporté de l'ouvrage, verra du moins qu'ils n'ont rien négligé
pour en rendre la représentation digne de lui et de l'homme immortel
qu'ils ont à transmettre à la postérité ».
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