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Le "mentir-vrai" d'Argan,
malade pour rire et pour faire rire

 
 

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Le Malade imaginaire n'avait pas huit jours que son créateur mourut en l'incarnant. Cette triste coïncidence qui fit tant couler d'encre ne serait qu'anecdotique, pathétique et poétique, si elle ne symbolisait aussi, par le Prodigieux mélange du vrai et du faux qu'elle figure, l'essence du théâtre et la clef, égale également, de la dernière pièce de Molière et du personnage mis en scène par elle. Après tout, pouvait-on en attendre moins du dramaturge qui s'était battu six ans pour faire représenter sur son théâtre le double jeu de Tartuffe ? de celui qui s'était emporté, sous le masque d'Alceste, contre tous les tartuffes de la terre, leurs grimaces et leurs faux-semblants ? On ne serait pas loin de penser qu'il était fatal, dans ces conditions que Molière mourût de maladie sous le masque d'un malade imaginaire - d'un malade pour rire aux deux sens de la formule. Mais le meilleur hommage que l'on puisse rendre à cet acharnement de vérité poussé jusqu'au don de soi par fidélité au mentir-vrai de la scène, c'est peut-être de comprendre, par son truchement, la fulgurante intuition qui impulsa l'invention du caractère d'Argan.

Molière n'avait pas lu Freud - et pour cause... Comment donc parvint-il avec les moyens du bord, ceux de son temps, à concevoir cette improbable aberration : l'autosuggestion fantasmée d'un esprit qui s'illusionne de la meilleure foi du monde sur l'état non pas de la société, non pas d'autrui, non pas même de ses propres biens ou de ses actes, mais sur l'état de ce qui lui est le plus proche, qui n'est pas même en relation de proximité mais de totale fusion avec lui puisque c'est lui-même, bref sur l'état de son corps, de cet Autre qui est son Moi ? On avait bien vu des toqués, des chimériques et des hallucinés sur la scène de Molière, entichés d'argent, de noblesse, de science, de religion, de belles manières... En silhouettant un entêté de médecine, le poète ne faisait pas qu'ajouter à la liste. Il sommait l'addition en retournant le mentir-vrai de son dernier visionnaire sur la plus intime des relations fausses que l'on puisse entretenir avec soi-même: celle qui implique, dans le mystère du mensonge involontaire, ces enjeux absolus, ces évidences apparemment les plus tangibles, que sont pour un être humain l'impression physique de la douleur et l'intuition intime de la mort. Or, il se trouve que cette intuition se rencontrait avec l'une des plus extraordinaires sugges­tions de l'ancienne médecine, tant décriée, mais subtile et suggestive plus qu'on ne le croit, plus que Molière même ne l'a dit. Depuis l' Antiquité, les médecins nommaient mélancolie, et spécifiquement « mélancolie hypocondriaque», ces folies délirantes qui s'obstinent sur un seul sujet tout en laissant le patient fort raisonnable sur tout le reste, et propulsent dans les méandres du rêve (ou du cauchemar) éveillé son esprit ému par la bile noire, qu'on tenait pour l'agent responsable de cet état de prostration triste et craintive. La bile noire a disparu de notre horizon scientifique, mais les « idées noires » du moins nous sont restées. L'époque de Molière, éprise de rationalité, commençait elle aussi à douter de l'existence de cette prétendue atrabile, surtout depuis qu'Harvey, un demi-siècle plus tôt, avait définitivement établi la circulation du sang: le mythe des quatre humeurs, dont la bile noire n'était pas la moindre, en avait été bien ébranlé. Reste que Molière connaissait bien cette sombre humeur et s'en était fait l'écho, fût-ce pour s'en rire. II en avait exposé la stricte doctrine dans Monsieur de Pourceaugnac. Et le fielleux pamphlet de Le Boulanger de Chalussay qui brocardait le poète sous l'anagramme d'Elomirehypocondre s'était autorisé de cette patho­logie suspecte pour faire entendre que Molière était moins malade que fou et relevait de l'ellébore, médication appropriée à la démenée mélancolique. Tout cela, joint au caractère d'Alceste, réputé atrabilaire par son auteur même, constitue un faisceau de présomptions qui suggèrent pour origine au cas d'Argan cette maladie hypocondriaque.

On peut supposer que Molière, construisant on personnage à partir de la doctrine mélancolique, en aura éradiqué, par un tour d'audace intellectuelle, le substrat prétendument scientifique, la présence de cette improbable bile noire, seule capable d'expliquer, dans l'état des connaissances d'alors, l'hallucination d' Argan. Aussi fallait-il, dès lors, proposer un substitut à ce ténébreux agent morbide et mortifère, pour expliquer l'illusion du malade imaginaire, en un temps où l'autosuggestion d'origine inconsciente n'était pas à l'ordre du jour, et pas même l'aliénation mentale, qui attendrait encore plus d'un siècle pour être formulée. Or, heureux substitut à cette carence scientifique, voici que la tradition comique qu'exploitait la comédie lui suggérait un agent diabolique pour remplacer l'humeur noire défaillante : tout de noir vêtu, le médecin s'offrait à jouer le rôle de l'atrabile, aussi âcre, aussi obscur, aussi venimeux, aussi âpre, aussi mortifère, aussi trompeur qu'elle. Hypocondriaque, Argan ? Oui, mais bien portant comme un autre, pas plus engorgé d'atrabile que d'autre chose, sinon de ses remèdes dont il finira par crever: son mal, c'est la médecine ; son venin, une vaine croyance dans les vertus magique d'un mensonge patenté ; son virus, c'est son médecin ! Et Béralde ne se fait pas faute de le lui dire : la plupart des hommes meurent de leurs remèdes plutôt que de maladie. Par un trait prodigieux de lucidité critique, d'obser­vation satirique et de fantaisie poétique, Molière a posé cet axiome lumineux : que la maladie d'Argan, c'est la médecine, qui le rend fou. Et la logique même de ce simple montage induit la psychothérapie qui fait le dénouement de la pièce, comme par anticipation de nos modernes cures : à une pathologie fondée sur un cercle vicieux (la « maladie des médecins », dit Toinette), il fallait bien une thérapie de même nature - et donc le malade par hallucination sera fait médecin par illusion. Dans l'intervalle, Molière aura silhouetté le portrait de l'hypocondriaque moderne.

Codicille à ce testament insolite et perspicace : cinquante ans plus tard, le grand Boissier de Sauvages, dans sa célèbre Nosologie, devait proposer parmi les catégories de la mélancolie, désormais réduite à des manifestation psychologiques accompagnées de désordres physiologiques d'origine mentale, nerveuse ou imaginaire, une variété qu'il baptise « Melancholia argantis. Mélancolie d'Argan ou Maladie imaginaire». Et de renvoyer au théâtre de Molière. Sommet de cet édifice du vrai-faux, voici le pourfendeur de la médecine reconnu et enrôlé par elle comme découvre d'une variété de maladie qui prend un nom donné par lui : c'est Argan une seconde fois intronisé par la Faculté !

 

Patrick Dandrey,
in Journal des trois théâtres, n°3
(6 janvier - 11 mars 2003).

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