Vers la mi-novembre de l'année 1657, Molière et ses compagnons se trouvaient à Avignon, venant de Pézenas, se rendant à Lyon, comédiens de campagne, toujours nomades. Ils avaient besoin d'une salle, et comme à l'habitude louèrent le jeu de paume, seul local dont les dimensions et l'aménagement pouvaient convenir à des représentations théâtrales.
Le jeu de paume appartenait au peintre Nicolas Mignard,
que son mariage avec la fille du paumier avait fixé à
Avignon. Son frère Pierre, que son long séjour à
Rome fit surnommer "Mignard le Romain", comme lui voisina avec
les comédiens et se lia d'amitié avec Molière. Esquisses
et portraits naquirent de cette heureuse rencontre. A Nicolas - "Mignard
d'Avignon" - on doit la belle toile ronde de «Mars et Vénus»
signée et datée d'Avignon, 1658, et le portrait de Molière,
sans nom ni date, que nous reproduisons ici. |
Cette toile (0,79 x 0,62 m), accrochée
dans son vieux cadre doré au Foyer des artistes de la Comédie-Française,
est aussi intéressante qu'émouvante. Molière a trente-six
ans à peine. Quelques mois plus tard, il jouera devant le jeune
roi, à Paris, et ayant su plaire il obtiendra l'autorisation de
s'installer au Petit-Bourbon avec sa troupe. Que jouait Molière
à Avignon? Ses propres comédies, certainement, l'Etourdi,
Le Dépit amoureux, et quelques farces outre le répertoire
des auteurs à la mode : Corneille, Rotrou, Tristan L'Hermitte...
Premier acteur de la troupe, Molière jouait Mascarille, mais aussi
des princes de tragédie. Quel acteur comique n'a rêvé
de vêtir le pompeux costume des empereurs romains !
Voici Molière dans le rôle de César
(La Mort de Pompée). Il porte une tunique bleu outremer
ornée d'une magnifique plaque d'or où est ciselé
un masque de lion. La chlamyde rouge est agrafée sur l'épaule
par un bijou. La tête est ceinte d'une couronne de laurier posée
sur l'abondante perruque curieusement agrémentée, sur le
devant, d'un noeud de ruban rouge. A la main droite, César tient
un bâton de commandement richement orné. La fermeté
et la douceur du jeune visage, l'intensité du regard, très
direct, enchantent et fascinent.
Certes, la province applaudit le tragédien Molière ; mais Paris ne ratifia pas son jugement : César fut cruellement sifflé. Et en 1663, c'est un portrait satirique de Molière dans le rôle de César qu'Antoine de Montfleury livre au public dans son Impromptu de l'Hôtel de Condé :
...Il vient le nez au vent,
Les pieds en parenthèses, et épaule en avant,
Sa perruque qui le suit du coté qu'il avance,
Plus pleine de laurier qu'un jambon de Mayence,
Ses mains sur les cotés d'un air un peu négligé,
Sa tête sur le dos comme un mulet chargé,
Ses yeux fort égarés, puis débitant ses rôles,
D'un hoquet éternel sépare ses paroles,
Et lorsque l'on lui dit : « et commandez ici »,
Il répond :
« Connaissez-vous César de lui parler ainsi ? »
C'est bien l'expression du visage l'attitude du comédien au moment de cette réplique que Nicolas Mignard a fixées ici, mais avec une chaleur d'amitié et une admiration qu'on ne peut s'attendre à trouver sous la plume du fils du célèbre tragédien de l'Hôtel de Bourgogne, durement malmené par Molière dans son Impromptu de Versailles.
Ce portrait de Molière fut acheté par les
Comédiens français le 19 février 1868, à la
vente du Cabinet de M. Vital pour 6 500 francs. La somme parut énorme,
et l'administrateur Edouard Thierry tint à collaborer en personne
à l'entrée dans les Collections de «ce précieux
portrait». |