| Le premier, celui de Molière. Plus de sourcils charbonnés, ni de moustaches à la Scaramouche, Molière paraît à visage découvert. Il a quarante-quatre ans. La maladie, si grave que Paris redouta de perdre celui que le gazetier Robinet appelle « le Dieu des Ris », le marque encore. Depuis quatre ans, il est l'époux de la très jeune, très séduisante Armande Béjart que son talent a placée d'emblée à la tête de la troupe féminine du Théâtre du Palais-Royal; époux jaloux, diton, mais il n'avait pas été nécessaire à Molière de s'éprendre d'elle pour connaître les ravages de la jalousie, et Alceste, plus d'une fois, empruntera à Dom Garcie de Navarre l'expression de sa malheureuse passion. Quelle surprise pour les spectateurs que la découverte de ce nouveau Molière, vêtu avec élégance ! Une élégance que Molière accentuera au cours des années qui suivirent, si l'on en juge par le costume d'Alceste sur le frontispice de l'édition de 1667, puis de l'édition de 1682. La description de ce dernier costume nous est connue par l'inventaire fait après la mort de Molière, en février 1673 : «une boîte où sont les habits de la représentation du Misanthrope, consistant en haut-de-chausse et juste-au-corps de brocart rayé or et soie gris, doublé de tabis, garni de ruban vert, la veste de brocart d'or, les bas de soie et jarretières...» Costume semblable à celui de Philinte, mais plus sobre en matière de rubans. Du jeu de Molière, nous savons bien peu de choses. Le témoignage le plus sûr dans sa brièveté est celui de Donneau de Visé dans sa Lettre écrite sur la comédie du Misanthrope. « Le héros est plaisant, dit-il, sans être trop ridicule ». Plaisant, car il est excessif. Ses sentiments, en amitié, en inimitié, en amour, s'expriment avec une véhémence qui paraît comique tant elle outrepasse les normes sociales. Mais il est sincère, farouchement sincère, et son refus de toutes les complaisances inspire l'estime, en dépit de sa « bizarrerie ». Eliante, la très sage Eliante, fait « grand cas » de lui... Un tel rôle exige un interprète ardent, fougueux, mais dont la distinction naturelle empêchera toujours que, dans ses plus grands excès, il ne devienne « trop ridicule ». On sourit d'Alceste, on ne se moque pas de lui. Ces qualités, Molière les trouva chez Michel Baron, et, dès octobre 1672, il se fait remplacer dans le rôle d'Alceste par le plus jeune comédien de sa troupe, comblé par la nature de tous les dons. Une note, dans le registre de comptes du théâtre indique, le 13 novembre, le paiement de trois livres à Mr. Baron « pour rubans verts ». Baron n'avait pas encore vingt ans, et Molière, en confiant Alceste à un homme jeune, indiquait à la postérité comment il concevait l'image idéale du personnage en lequel il avait mis tant de son âme. Lorsque le Théâtre du Palais-Royal rouvrira, avec le Misanthrope, le 24 février 1673, trois jours après l'inhumation de Molière, La Grange notera dans son registre : « Mr. Baron joua le rôle.» L'esprit de Molière survivait. Alceste resta l'un des rôles favoris de Baron. A son retour à la Comédie, en 1720, après des années de retraite, Baron, à nouveau, joua Alceste, et nous avons la bonne fortune de posséder sur son interprétation - certainement très fidèle à l'enseignement de Molière qu'il révérait - le témoignage d'un spectateur, document si exceptionnel par sa rareté et sa qualité qu'il vaut d'être largement cité : « Je vais vous rapporter la manière dont Baron jouait le rôle d'Alceste... Il mettait non seulement beaucoup de noblesse et de dignité, mais il y joignait encore une politesse délicate et un fonds d'humanité qui faisaient aimer le Misanthrope... Il se permettait quelques brusqueries et de l'humeur, mais toujours ennoblies par ses tons et par son jeu. Rien d'impoli, rien de grossier ne lui échappait.:. Baron jugeait avec raison qu'il était nécessaire que l'acteur prît le ton du grand monde. Par ce motif sensé, il adoucissait ce rôle, au lieu de le pousser trop loin et de l'outrer. « Baron faisait des a parte des choses trop dures, telles que celle-ci : « Tout ce raisonnement est plein d'impertinence ! ». Ménageant, en homme qui a de l'usage, l'amour-propre d'Oronte, il intéressait le spectateur par la franchise, le ton poli et la bonhomie qu'il mettait dans la critique des vers d'Oronte. Il ne prenait de l'humeur que quand ce dernier lui dit : « Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage ? « . C'est alors que, d'un air tout à la fois comique et noble, il répliquait : « Si je louais vos vers, j'en aurais davantage. » Il ne déclamait jamais, il parlait. II jouait avec sentiment la scène du quatrième acte avec Célimène : il conservait toujours, même dans sa fureur, les égards et la politesse que l'on doit aux femmes, lors même qu'elles n'en méritent point...» Très grand seigneur à la ville comme à la scène, il est probable que Baron, fort âgé, gommait quelque peu la verdeur du jeu de Molière, et ce rire sifflant dont il accompagnait sa réplique aux marquis : «Par la sang bleu ! Messieurs, je ne croyais pas être / Si plaisant que je suis...» Si Baron avait été l'héritier choisi par Molière, ce n'est pas lui, cependant, qui joua Alceste dans la troupe qui survécut à la mort du « patron », car il l'avait abandonnée pour entrer dans la troupe rivale, à l'Hôtel de Bourgogne. Il semble que ce soit La Grange - parfait comédien, mais plus désigné par son caractère pour jouer Philinte - qui recueillit le rôle, le 1er août 1673, trois semaines après l'ouverture de l'Hôtel Guénégaud; il en était encore titulaire à sa mort, en 1692. Dancourt, acteur de haute comédie, puis Quinault l'aîné et son frère Quinault-Dufresne, qui excellaient comme Baron dans la comédie et la tragédie, tirèrent certainement le rôle vers l'interprétation noble, moins soucieux que Molière de souligner la « bizarrerie » du personnage. Grandval, dont la distinction et l'élégance rendaient jaloux les petits-maîtres, joua Alceste « avec une rare perfection ». Soucieux de marquer, dès la première scène, la violence du caractère du Misanthrope, il saisissait un fauteuil, le projetait à l'autre bout de la scène et s'asseyait, le dos tourné à Philinte. Le Roy, en 1918, reprit cette tradition, que Baron n'aurait certainement pas approuvée. A la retraite de Grandval, en 1768, le beau Bellecour devint titulaire du rôle d'Alceste. Jugé parfois « un peu lourd et un peu froid », il eut cependant beaucoup de succès et fut souvent mentionné avec éloge. En 1777, il permit à Larive de s'essayer dans le rôle d'Alceste. D'une remarquable beauté physique, le jeune tragédien, déjà célèbre pour la puissance et la passion de son jeu, effrayé sans doute par ce redoutable rôle, le joua en raisonneur; il s'y montra bien supérieur lors d'un second essai, en 1790. Le véritable successeur de Bellecour dans le rôle d'Alceste fut Molé. Il joua le Misanthrope pour la première fois à quarante-deux ans et ne récolta pas que des éloges. Rejetant la tradition d'un Alceste de bon ton, aux manières nobles, il joua Alceste comme un forcené, brisant une chaise à chaque représentation. Vingt ans plus tard, toujours jeune d'allure, et maître de son talent, il recueillait les éloges enthousiastes du plus difficile des critiques. Au lendemain d'une représentation au Théâtre Français de la rue de Louvois - refuge des Comédiens français privés de leur théâtre par un décret du Comité de Salut public en 1793 -, Grimod de la Reynière loue le jeu « sublime et profond » de Molé; il dépeint le comédien tour à tour emporté, faible, amant passionné et jaloux, il admire sa véhémence, la variété de sa diction, sa subtile gradation de l'ironie, la force, la richesse d'expression, le feu brûlant de son interprétation. Quelle épreuve pour un acteur, que de succéder à un tel ouragan de passion ! Baptiste aîné, comédien très distingué, mais réservé, parut glacial. Fleury lui-même, avec tout son charme, son intelligence, son grand talent fait de vérité et de mesure, ne fit pas oublier Molé. Damas, sous la Restauration, ne s'embarrassa pas des élégances d'Ancien Régime. Son Alceste n'eut rien à envier à celui de Molé pour la vigueur, mais, dépourvu de distinction naturelle, sa violence devint brutalité. Perrier eut le privilège de restituer à la scène un Alceste en costume XVIIe siècle, le roi ayant fait ouvrir la garde-robe royale en faveur des Comédiens français. En 1842, Geffroy proposa un Alceste marqué par un sombre romantisme. Il poussait son humeur noire et sa brusquerie outre-mesure, « au point de rendre le personnage d'une tristesse douloureuse et d'une violence assourdissante...» A la fin du XIXe siècle, l'aimable Delaunay, l'incomparable Fortunio, prit fantaisie de jouer « un philosophe grinchu ». L'amertume était totalement contraire à sa nature, et le grand moment de son interprétation fut celui de la chanson du roi Henri, où il charma public et critique. C'est Worms, semblet-il, qui fut le plus intéressant Alceste du siècle. Par son aspect physique, son visage émacié, son geste sobre, par là passion concentrée de son coeur chaleureux, il était sans doute très près de Molière. Mais une note comique manquait. Célimène devenait impardonnable. Vingt-quatre comédiens, depuis Worms, ont offert au public le visage honnête et tourmenté d'Alceste. Aux divers types d'interprétation indiqués par leurs grands camarades des trois siècles précédents, chacun ajouta sa note personnelle. Assez rares de tous temps, semble-t-il, furent les comédiens qui, se souciant avant tout de la vision de Molière, ont incarné Alceste, au terme d'une longue réflexion, «sans se soucier du comique, du tragique, de traditions particulières, en disant simplement chaque phrase telle qu'il (s) la sentai (en) t, avec la sincérité la plus totale.» Je veux qu'on soit sincère... |