Monsieur de Pourceaugnac , comédie-ballet
en trois actes en prose, agrémentée de musique et de danse,
a été joué pour la première fois le 6 octobre
1669 au château de Chambord. Versailles n'était encore
qu'un vaste chantier et la cour nomade du jeune roi Louis XIV cherchait
les forêts giboyeuses pour s'adonner au « divertissement
de la chasse », sport automnal favori des gentilshommes. Afin
de délasser cette brillante compagnie, on avait aussi coutume de
lui donner le divertissement des spectacles. La querelle du Tartuffe
était désormais terminée et la faveur du roi, totalement
acquise à Molière. On fit donc appel à la troupe
du Roi, qui quitta Paris le 17 septembre pour passer un mois. dans la
résidence royale. Naturellement le talent de Lully fut aussi mis
à contribution pour les nombreux spectacles de ce séjour.
Le décor, construction éphémère
de fête, était simple, si l'on en croit le Mémoire
de Mahelot : « Il faut deux maisons sur le devant et le
reste du théâtre est une ville ». Pas de mobilier
sinon les « trois chaises ou tabourets » pour asseoir
Pourceaugnac entre ses médecins. Ce qui compte, en revanche, c'est
l'attirail médical, neuf « seringues »,
et les deux « mousquetons » des Suisses. Molière,
qui joue le rôle principal, est vêtu d'un costume aux
couleurs criardes, « consistant en un haut-de-chausses de damas
rouge garni de dentelle, un juste-au-corps de velours bleu garni d'or
faux, un ceinturon à frange, des jarretières vertes, un
chapeau gris garni d'une plume verte [...] » et
pour le déguisement de l'acte III « une jupe de
taffetas vert garni de dentelle et un manteau de taffetas noir ».
La mascarade pouvait commencer. Elle était inspirée sans
doute de canevas de la commedia dell'arte, comme Le
dizgracie di Pulcinella ou Pulchinella burlato. Celui qui
tire les ficelles, Sbrigani, n'est il pas Napolitain ? La musique
et la chorégraphie relayaient les lazzis et donnaient aussi le
rythme de ce tourbillon carnavalesque, où Lully lui-même,
interprète d'un des deux musiciens italiens en médecins
grotesques, participa aux poursuites endiablées, armé d'un
seringue à clystère.
Molière éblouit la cour, il l'étourdit.
Il la fit rire aussi, non seulement grâce aux performances physiques
des comédiens, mais aussi à un comique de farce très
caustique. En effet, quoi de plus efficace pour plaire à la haute
aristocratie que de lui exposer les déconvenues d'un hobereau
de province égaré dans la capitale, victime de sa crédulité
et de la grossièreté de son éducation ? Ne dit-on
pas d'un « homme venu depuis peu de la Province, qu'il
encore l'air de la Province, pour dire qu'il n'a pas
encore pris l'air du grand monde et de la Cour » ?
Molière avait déjà raillé la province à
travers Georges Dandin et ses beaux-parents, monsieur et madame de Sottenville.
Il se sert du même ressort dramatique en forçant le trait
avec Léonard de Pourceaugnac. Grimarest rapporte qu'il s'est
inspiré d'un « gentilhomme limousin, qui, un jour
de spectacle et dans une querelle qu'il eut sur le théâtre
avec les comédiens, étala une partie du ridicule dont il
était chargé. » Mais Pourceaugnac n'est
pas le seul à détonner. D'autres types provinciaux
agrémentent la pièce : Lucette, la Languedocienne et
Nérine, la Picarde, que leur dialecte dénonce. Si l'on
y ajoute l'italien et le français déformés
de Sbrigani et des Suisses, le jargon des médecins et des juristes,
le spectacle forme un ensemble bigarré et grotesque propre à
égayer le public de Chambord , mais aussi celui de Paris où
la pièce fut présentée à partir du 15 novembre
avec succès. A la Cour et à la Ville, on se pique de parler
un français bien différent, conforme aux règles de
« l'usage » que définissent progressivement
la jeune Académie française, des hommes de lettres comme
Vaugelas ou Ménage et les salons comme celui de Madame de Rambouillet.
Par la langue, « l'honnête homme » se
distingue du commun.
Après Monsieur de Pourceaugnac, outre
le remboursement des frais occasionnés à la troupe, le Roi
accorde à Molière une gratification exceptionnelle de mille
livres « en considération de son application aux belles-lettres
et des pièces qu'il donne au public. » Les trois
comédies suivantes sont encore créées à la
cour : Les Amants magnifiques à Saint-Germain-en-Laye,
Le Bourgeois gentilhomme à Chambord et Psyché
aux Tuileries. Mais il y a une ombre dans ce fastueux tableau : Molière
fait des envieux et Molière est malade. En janvier 1670 paraît
une comédie de M. le Boulanger de Chalussay, intitulée Elomire
hypocondre ou les médecins vengés. L'anagramme
ne cache pas la véritable identité de celui qui est portraituré
dans cette pièce. Une correspondance cruelle s'établit
entre la physionomie d'Elomire « les yeux enfoncés »,
« le visage blême », un corps qui n'a
« presque plus rien de vivant et qui n'est presque plus
qu'un squelette mouvant » et « cette habitude
du corps, menue, grêle, noire et velue » de Pourceaugnac
(I, 8). La farce, attaque féroce contre les médecins, est
aussi l'oeuvre d'un homme que sa maladie tourmente, situation
que le public retrouvera, trois ans plus tard, avec Le Malade imaginaire.
Depuis 1680, Monsieur de Pourceaugnac a été
joué 892 fois à la Comédie-Française. Au XIXe
siècle, Monrose, Samson, Edmond Got et Coquelin Cadet. En 1948,
Jean Meyer demandait à Jacques Charon de prendre le rôle
pour sa nouvelle mise en scène. Mais, comme il le dit lui-même,
« le jeune Charon n'était pas Pourceaugnac. Il
jouait les fantaisistes légers, les Arlequins. », incarner
ce bouffon de farce lui semblait impossible. Enrôlé « malgré
lui », le jeune sociétaire fut par la suite pendant
plus de vingt ans un Pourceaugnac emplumé et enrubanné irrésistible,
aux côtés notamment de Béatrice Bretty, Catherine
Samie et Françoise Seigner (Nérine), Micheline Boudet et
Bérengère Dautun (Lucette) et Jean Meyer, Jean-Laurent Cochet
et Jean-Claude Arnaud (Sbrigani). En 1987, Pierre Mondy mit en scène
à son tour la pièce. Jacques Sereys était aux prises
avec la « bande à Sbrigani » que menait Roger
Mirmont. Ce spectacle, «conçu comme une énorme arnaque »
contre Pourceaugnac rassemblait Claude Lochy, puis Louis Arbessier (Oronte),
Thierry Hancisse (Eraste), Jean-François Rémi (Apothicaire),
Véronique Vella (Julie), Paule Noëlle (Nérine) et Bérengère
Dautun (Lucette). Il fut joué pour la dernière fois le 10
octobre 1988. |