« N’y a-t-il pas quelque danger à contrefaire le mort ? »
« Par la mort du diable ! Si j’étais les médecins, je me vengerais de
son impertinence, et je le laisserais mourir sans recours. Il aurait beau
faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée,
le moindre petit lavement, et je lui dirais : crève ! crève ! Cela t’apprendra
une autre fois à te jouer de la faculté. » (Le Malade imaginaire,
acte III, sc.3)
Charles de La Grange, le fidèle compagnon, dans le fameux Registre qu’il
tint dès son engagement dans la troupe de Molière, écrit, à la date du
17 février 1673 :
« Ce même jour, après la comédie sur les dix heures du soir, Monsieur
de Molière mourut dans sa maison rue de Richelieu, ayant joué le rôle
dudit Malade imaginaire fort incommodé d’un rhume et fluxion sur la poitrine
qui lui causait une grande toux de sorte que dans les grands efforts qu’il
fit pour cracher il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas
demi heure ou trois quarts d’heure depuis ladite veine rompue. Son corps
est enterré à Saint-Joseph, aide de la paroisse Saint-Eustache. Il y a
une tombe élevée d’un pied hors de terre. »
On sent percer dans le sobre récit de La Grange le sentiment d’humiliation
infligé aux comédiens exclus par l’Église gallicane, si connus, si fêtés,
si protégés par le pouvoir soient-ils. La Grange écrit après coup, et
chaque mot semble peser du poids de la chair douloureuse du comédien-poète,
du sang qu’il vomit par la bouche, de tout ce qu’il aurait encore à dénoncer
parmi les défauts de son siècle… et du nôtre.
Revenons aux faits. En ce mois de février 1673, Molière, malade, amaigri,
fatigué, meurtri par la désaffection croissante du roi entiché de Lully,
qui, après huit années de collaboration féconde, lui fait aujourd’hui
la guerre, Molière répète une nouvelle comédie-ballet, dont il a demandé
la partition à Marc-Antoine Charpentier. Le Malade imaginaire,
comédie-ballet en 3 actes, sur le canevas connu du père monomaniaque allant
contre les sentiments de sa fille pour satisfaire sa propre manie, avec
interventions burlesques de médecins marrons et d’apothicaires véreux,
avec son raisonneur, sa servante forte en gueule, sa perfide épouse, est
à lui seul une somme de l’oeuvre de Molière et une mise en abyme de ses
problèmes personnels.
La pièce est présentée au public du Palais-Royal le 10 février 1673, puis
le 12 et le 14. Le vendredi 17, jour de la quatrième représentation, si
l’on en croit Grimarest, le premier biographe de Molière1,
on fut à deux doigts de ne pas jouer. Mais Molière, épuisé, refusa
de priver « cinquante ouvriers » d’une journée de salaire. Sa seule exigence
fut que le rideau fût levé avec exactitude à quatre heures. Le spectacle
était long et le prince de Condé, fidèle supporter de Molière, était dans
la salle. La Grange, dans sa préface aux Oeuvres complètes de Molière
en 1682, précise qu’il eut de la peine à jouer son rôle et « ne l’acheva
qu’en souffrant beaucoup ». Dans la fièvre de la cérémonie finale, tandis
que tournoient médecins et apothicaires, Molière sent monter la quinte
de toux qui se perd dans un crachat sanglant. Il grimace. Heureusement
la pièce est finie, et le rideau est rapidement baissé, sans que le public
s’aperçoive de la tragédie qui se joue sur la scène comique. Molière,
enveloppé dans sa robe de chambre, est aussitôt transporté en chaise à
porteurs jusqu’à sa demeure, à quelques centaines de mètres du théâtre,
rue de Richelieu. La Grange, Baron, l’accompagnent, puis Armande. Molière
refuse le bouillon trop corsé que lui propose sa femme et picore un morceau
de parmesan avec un peu de pain. Il se met au lit, la tête posée sur un
oreiller rempli d’une drogue soporifique. Mais un nouveau flot de sang
jaillit de sa bouche. Impossible d’arrêter l’hémoptysie qui l’étouffe.
Par hasard, la maison héberge, comme cela est de coutume, deux religieuses
itinérantes de l’ordre des clarisses d’Annecy, venues à Paris pour la
quête du carême. Elles accourent. Aubry, le beau-frère de Molière, envoie
chercher un prêtre à Saint-Eustache. Les abbés Lenfant et Lechat refusent
de se déplacer pour un comédien. Aubry en colère court lui-même à la paroisse
et parvient à faire lever un troisième prêtre, nommé Paysant. Quand il
le ramène rue de Richelieu, il est trop tard. Molière est mort, étouffé,
les religieuses à son chevet. Il a sans doute succombé à une congestion
pulmonaire (tuberculose ?) compliqué d’un ulcère à l’estomac (cancer ?).
Mais surtout, il est mort sans confession, mort sans avoir pu abjurer
la profession de comédien, démarches exigées par l’Église. Molière, tout
esprit libre qu’il nous paraisse aujourd’hui, après avoir conçu Tartuffe,
lutté pour sa représentation, écrit Dom Juan, et s’être vu traité,
par Pierre Roullé, curé de Saint-Barthélemy, de « démon vêtu de chair
et habillé en homme », de « plus signalé impie et libertin qui fût jamais
dans les siècles passés », était un bon chrétien, en apparence du moins,
car il était difficile de faire autrement dans l’entourage direct du roi.
Le Recueil de Tralage, qui distribue les satisfecit de bonnes mœurs
aux comédiens contemporains, le compte, avec La Grange, parmi les personnes
assidues aux offices (au contraire de Mlle Molière, sa femme).
Molière avait pour confesseur le père Bernard, et pour ami le père François
Loiseau, curé d’Auteuil où il avait sa maison de campagne. Molière avait
fait ses Pâques en 1672. Devant l’obstination des prêtres de Saint-Eustache
à refuser une cérémonie chrétienne à la dépouille du comédien, Armande
Béjart envoie, le 18 février, une supplique à l’archevêque de Paris, Harlay
de Champvalon, qui ne veut rien entendre, bien que Molière fût valet de
chambre du roi. Elle court alors se jeter aux pieds du roi à Saint-Germain.
Pour éviter tout scandale, elle obtiendra une courte cérémonie à l’entrée
de Saint-Eustache, sans aucune pompe, à la nuit tombée, dans l’intimité.
À quoi tient la situation paradoxale de l’Église à l’égard des comédiens
en France, pays où le roi lui-même, Louis XIII, a pris la peine de spécifier,
en 1641, après avoir dûment interdit « de représenter aucunes actions
malhonnêtes, etc. », que « leur exercice, qui peut innocemment divertir
nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé
à blâme, ni préjudice à leur réputation dans le commerce public » ?
Les pères de l’Église, et Tertullien, choqués par la grossièreté des pantomimes
et atellanes héritées de Rome, avaient jeté l’anathème sur les spectacles,
comme incompatibles avec la vie chrétienne. Dès le concile d’Elvire, en
305, s’inscrit la règle selon laquelle les acteurs ne sont admis dans
la communauté chrétienne qu’à la condition de renoncer à leur art. En
397, l’excommunication s’étendra aux spectateurs qui assisteraient à un
spectacle un dimanche ou jour de fête. Saint Augustin, conscient de la
jouissance qu’ils procurent, n’en condamne que plus sévèrement ceux qui
pratiquent le théâtre ou y assistent. Si, au Moyen Âge, une sorte de tolérance
du clergé s’instaure avec l’émergence de représentations édifiantes ou
semi-liturgiques, si Thomas d’Aquin affirme que « le jeu [étant] une nécessité
pour la nature humaine […] les comédiens ne sont pas en état de péché
pourvu qu’ils pratiquent le jeu avec modération, c’est-à-dire en n’y employant
pas de propos ou d’actions illicites, et en ne s’y livrant pas en des
circonstances et des temps défendus » (IIa IIae, qu. 168, art.3), si le
concile de Trente, au XVIe siècle,
garde une prudente réserve et considère la comédie « indifférente », si
les jésuites utilisent le théâtre à des fins pédagogiques, si la politique
du cardinal de Richelieu encourage et protège l’art théâtral, de violentes
controverses vont secouer toute la seconde moitié du XVIIe
siècle à ce sujet, reflet des querelles religieuses qui agitent le pays.
Richelieu favorise la réforme de la comédie, le bannissement de toute
violence de la scène et l’application des fameuses règles, pousse Louis
XIII à signer l’édit du 16 avril 1641 qui semble lever l’opprobre frappant
les comédiens ; il encourage l’abbé d’Aubignac dans ses écrits théoriques
(Pratique du théâtre, 1657, suivie de Projet pour le rétablissement
du théâtre français) ; il applaudit à la multiplication des sujets
bibliques et religieux. Mais le clergé gallican ne l’entend guère de cette
oreille, et, à peine l’Illustre Théâtre est-il installé au Jeu de paume
des Métayers, en 1643, que le curé de Saint-Sulpice, Jean-Jacques Olier,
célèbre pour son intransigeance envers les huguenots, les jansénistes
et les libertins, tonne contre les comédiens. Anne d’Autriche se fait
tancer par ses confesseurs pour son goût des spectacles. Différents prélats
lancent des mandements contre les comédiens. Et pourtant, à la même époque,
sans doute dans la foulée de l’édit de Louis XIII, et des déclarations
tolérantes de François de Sales, on voit les comédiens se marier à l’église,
faire baptiser leurs enfants, être enterrés religieusement. Les ecclésiastiques
ne refusent pas de s’asseoir sur « le banc des évêques » lorsque la comédie
est donnée à la cour... Les querelles entre jésuites et jansénistes, jansénistes
et Mazarin, Mazarin et les princes, huguenots et papistes interfèrent
dans cette profusion d’ouvrages relatifs à la condamnation et à la défense
du théâtre publiés dans la seconde moitié du siècle, surtout après la
parution de la traduction française du traité de saint Charles Borromée
contre les bals, immédiatement étendus par le clergé français à la comédie
(1664). Se profile également derrière cet acharnement la toute-puissante
et occulte Compagnie du Saint-Sacrement créée en 1629, et dont l’influence
a lourdement pesé sur les interdictions successives de Tartuffe.
La contestation culmine avec l’affaire du père Caffaro, ce malheureux
théatin accablé des foudres de Bossuet et de l’archevêché de Paris pour
avoir préfacé avec indulgence les oeuvres d’Edme Boursault, et obligé
de venir à résipiscence auprès de ses supérieurs.
L’honnête Samuel Chappuzeau, dans sa petite somme publiée l’année même
de la mort de Molière 2
, livre avec mesure ses propres « réflexions sur les sentiments
des Pères et des Conciles » : « [la comédie] n’a rien de sale,
si le poète ne sort des bornes que la bienséance lui prescrit ; et ce
n’est proprement que contre les spectacles ou sanglants ou déshonnêtes,
qui combattent la charité et la pureté du Christianisme, que les Conciles
et les Pères se sont déclarés. »
Le bon sens de La Bruyère remettrait tout le monde d’accord, si le bon
sens était mieux partagé… : « Quelle idée plus bizarre que de se représenter
une foule de chrétiens de l’un et l’autre sexe, qui se rassemblent à certains
jours dans une salle pour y applaudir à une troupe d’excommuniés, qui
ne le sont que par le plaisir qu’ils leur donnent, et qui est payé d’avance
? Il me semble qu’il faudrait ou fermer les théâtres ou prononcer moins
sévèrement sur l’état des comédiens. » 3
Mais à l’heure où paraissent les Caractères, on est encore
loin de cette sagesse. Il faudra attendre le XIXe
siècle pour que l’Église ne rejette plus les comédiens et le XXe
pour que cela soit reconnu officiellement. J.R.
Jacqueline Razgonnikoff,
in Journal des trois théâtres, n°15
(mai 2005), p. 15-19.
Jacqueline Razgonnikoff est bibliothécaire à la bibliothèque-musée de la Comédie-Française.
_____________________________________
1
Grimarest, La Vie de M. de Molière, 1705.
2 Le
Théâtre français, Lyon, 1673.
3 Les
Caractères, De quelques usages, 21. 1688-1696.
|