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La tenue d'un registre journal est une coutume très
ancienne dans les troupes de comédiens. Chappuzeau la mentionne
dans son Théâtre François, en 1674, et ajoute :
« Le secrétaire tient Registre et couche dessus la recette
du jour et la distribution des frais.» Le registre journal, c'est
le « livre de bord » d'un théâtre. La troupe
de Molière eut le sien, sans aucun doute, dès les débuts
de L'Illustre Théâtre. Qu'est-il devenu ? On ne sait. Que
sont devenus tous les registres tenus pendant les treize années
des pérégrinations en province ? pendant les quinze saisons
de Molière à Paris? Trois de ces registres seulement subsistent,
et c'est au « Livre » personnel du comédien La Grange
que nous devons presque tout ce que nous savons de Molière, de
1659 à sa mort en 1673.
Le plus ancien registre journal de la Troupe de Molière
à Paris s'ouvre à la date du vendredi 6 avril 1663 et se
termine le dimanche 6 janvier 1664. II est généralement
connu sous le nom de « Premier Registre de La Thorillière
».
François Le Noir, sieur de La Thorillière,
ancien officier au régiment de Lorraine, avait quitté les
camps pour les « planches » après son mariage,
en 1658, avec la fille de La Roque, comédien du Marais. Depuis
juin 1662, il faisait partie de la troupe de Molière, dite
« Troupe de Monsieur, frère unique du Roi », et, dernier
arrivé, il était chargé de la corvée comptable
quotidienne. Sur plusieurs pages, on lit : « Retiré par moy
La Thorillière », ou « dû à moy La Thorillière » ;
cependant, on reconnaît en maints endroits l'écriture de
La Grange, et même celle de quelques autres de ses camarades.
Le Registre de La Thorillière, recouvert de parchemin
bruni par le temps, mesure 33 centimètres de haut sur 21,5 de large.
Quatre lanières de cuir, aujourd'hui cassées, en assuraient
la fermeture. Sur le plat de la couverture, est écrit : «
Registre / De la Troupe des Comédiens / du Roy au pallais Royal
/ 1663 ». Cette inscription, de la main de La Grange, est nécessairement
postérieure à 1665, car ce n'est qu'en août 1665 que
la « Troupe de Monsieur » passa sous la protection du roi,
avec la dénomination ci-dessus.
Les quatre-vingt-dix-neuf feuillets, cousus en cahiers,
qui constituent ce registre, sont de beau papier filigrané. Ils
avaient été préparés spécialement par
l'imprimeur pour la commodité du teneur de livre du théâtre
du Palais Royal. En dessous d'un très joli bandeau gravé
se trouve une ligne réservée à la date : «
Le iour de 166 ». Puis viennent les recettes, dont l'origine est
spécifiée : recette au parterre d'une part, recette aux
loges, l'amphithéâtre, aux places sur la scène d'autre
part. Suivent vingt-deux catégories d'entrées pour les frais,
où se mêlent de façon pittoresque les noms de personnes,
les professions et les chapitres de dépenses. La Thorillière
trouva sans doute ce formulaire quotidien trop contraignant. II retourna
le registre et utilisa le verso des pages resté blanc.
Une page est consacrée à chaque jour de
spectacle : 99 feuillets - 99 représentations. La troupe joue trois
fois par semaine, les mardi, vendredi, dimanche. II arrive qu'elle fasse
défaut au public, appelée par le prince de Condé
pour un séjour à Chantilly, ou par le roi à Versailles.
Quelques jours de relâche en août pourraient être dus
à la chaleur. La troupe ne joue pas le jour de Noël, bien
entendu, mais les comédiens célèbrent la fête
en famille, et La Thorillière note le 28 une dépense de
38 livres pour « la colation (sic) chez Mr Moliere ».
La trésorerie de la troupe était très
simple. On faisait les comptes chaque soir. Sur la recette, on payait
les frais journaliers fixes, les frais extraordinaires afférant
à la représentation du jour; on réglait les dépenses
faites pour le feu, les menues réparations, le louage d'une chaise
à porteurs ou d'un carrosse ; et parfois on devait acquitter les
honoraires du médecin appelé pour soigner le portier blessé
! II fallait aussi défalquer la perte sur les pièces d'or
rognées, ou fausses. La somme restante était partagée
en seize parts, deux pour l'auteur lorsqu'on jouait une pièce nouvelle,
une pour chacun des quatorze comédiens.
Les recettes étaient très variables. La
plus faible notée dans ce Registre est celle du mardi 29 mai 1663
; on jouait le Menteur de Corneille : 100 livres. La plus forte
est celle du jour de représentation suivant, le vendredi ler juin,
pour l'Ecole des femmes suivie de la première de !a
Critique de l'Ecole des femmes: 1357 livres. Les parts des comédiens
variaient en conséquence : 3 livres un jour, 74 livres 15 sols
le surlendemain.
Les frais ordinaires comprenaient les gages des petits
employés du théâtre. On découvre les noms de
certains d'entre eux au hasard des pages : le décorateur Crosnier;
le portier Gilot; le copiste Lapierre; le menuisier Denis; le moucheur
de chandelles Chrestien, Ulric et César, assistants ; les Provost,
ouvreurs de loges, etc.
Le Registre nous livre aussi les noms des habitués
du théâtre, souvent en retard pour payer leurs places
: M. de Beaufort, le duc de Brissac, Boileau Puimorin, Saint-Aignan, Turenne.
Ces menues indications, ces « comptes de ménage »,
donnent une curieuse réalité, une sorte de présence
charnelle à ces comédiens qui, dans les histoires de la
littérature, ne sont que des noms.
Sylvie Chevalley,
in Revue de la Comédie-Française, n°12
(octobre 1972), p. 18.
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