Édito

ÉditoLa Comédie-Française
bataille !

La saison dernière, nous prîmes un temps pour défier l’éternité. Le Théâtre éphémère abrita l’alternance, ses spectacles et son répertoire. Il est avec bonheur un lieu vrai de représentations, d’émotions et de partages, authentique comme son bois, accueillant, vibrant, vivant... Heureuse et forte aujourd’hui d’avoir avec vous relevé le gant, la Comédie-Française nourrit pour cette saison nouvelle l’ambition de nouveaux défis et la résonance d’autres prolongements conquérants. Car si tradition il y a en ce théâtre, elle n’est pas à rechercher dans le classicisme de ses propositions – l’époque des chandelles et d’un jeu déclamatoire est en effet révolue – mais bien plutôt dans sa capacité à se faire artistiquement violence aux fins de livrer BATAILLE. Des batailles littéraires, intellectuelles, politiques et esthétiques, des batailles placées sur le terrain de la conscience collective. Molière, patron de la troupe, fut d’ailleurs de ceux qui portèrent à leur siècle les estocades vivifiantes du contradictoire et, de Dom Juan au Tartuffe, du Misanthrope à L’École des femmes, insuffla à son oeuvre le sel permanent d’une saine et indispensable confrontation des esprits. Dans nos murs, il y eut plus tard la bataille de Sémiramis, la bataille du Mariage de Figaro, la bataille d’Hernani, la bataille de Thermidor et tant d’autres encore… Mais qu’on ne s’y trompe pas, les batailles dont il s’agit ne fomentent pas la guerre. Elles servent au contraire la paix et la promesse d’universels armistices. C’est en effet lorsque nous ne lâchons pas et que nous faisons valoir nos convictions, lorsque avec elles nous avons le courage de parler et de nous confronter à l’autre, le courage d’avoir foi en nos valeurs ou en nos curiosités, que le dialogue entre les hommes partout avance, gagne et perdure. Et c’est à l’inverse lorsque l’on n’y croit plus, lorsque l’on ne se bat plus, lorsque se répand la soumission au silence, à l’étroite bêtise et à la peur, qu’alors nos sociétés se lézardent sous le poids de l’effondrement. C’est alors qu’en désespérance, comme un dernier recours, se cabrent les chevaux en armes et se déchirent à nos portes les ravages guerriers.

Mais pourquoi le théâtre, ici, aurait-il plus à dire ? Et de quelles diplomaties userait-il donc ? Et comment pourraitil agir, d’ailleurs, dans cette société dépourvue de repères où tout est immédiatement accessible, et où les querelles intéressantes se règlent bien souvent d’un revers de main, à coup de billets d’humeur, de j’aime ou j’aime pas et autres traits lapidaires numérisés ? Eh bien peut-être, précisément, parce que ce temps gagné par l’entremise de la vitesse est inutilisable pour le bonheur théâtral. En réalité (et en fiction), sa magie millénaire, aussi implacable qu’enfantine, demeure à ce jour inchangée. Des comédiens bataillent, avec leurs doutes et les fragilités de leur art, pour représenter sur la scène les plus extrêmes passions et les plus grandes tragédies humaines. Le public, qui lui aussi quotidiennement bataille contre les violences et les injustices de la vie moderne, se met en regard et en présence. Et, le temps suspendu d’un spectacle, toutes leurs batailles se rejoignent pour en livrer une autre, au nom de l’intelligence et de la réflexion, de l’imaginaire et de la rêverie. Et, dans la simplicité de l’écoute et du jeu, ils parviennent ensemble à différer les pressions du monde extérieur pour à la fois les enrichir et les transcender. Jouer à la bataille, comme disent les enfants, pour que nos idées avancent. Et puis au théâtre il y a des auteurs. Des hommes et des femmes qui, au prix d’une bataille avec eux-mêmes, écrivent pour vivre en cohérence avec les émotions ou les craintes qui les inspirent. Et leurs oeuvres, bien souvent, loin de faire impunément dans la distraction, sans pour autant se priver de l’humour et du rire, puisent d’abord aux racines des maux, des passions, du fait divers, de la folie ou de l’infâme. Aux artistes et aux metteurs en scène, alors, d’en donner une lecture en livrant bataille, eux aussi et là encore, pour les faire résonner au présent et pour qu’à la surface du monde affleurent leur actualité et leur pertinence.

La saison qui s’annonce est donc une conviction autant qu’un engagement. C’est la volonté de s’adresser au plus grand nombre et de le faire au sommet de son art, sans rien dévoyer ni de la bataille intellectuelle, ni de la dimension du plaisir et du divertissement. C’est permettre au public de tisser une confiance sur des titres qu’il connaît mais qu’il n’a pas forcément vus, ou du moins pas sous cet éclairage, et lui donner l’envie de revenir pour des spectacles plus rares ou inédits. Cette année, nous laisserons donc notre imagination s’en prendre à toutes les violences. Déguisements de l’héroïsme et haute trahison sous la plume shakespearienne (Troïlus et Cressida) ; non-renoncement à ses idées jusqu’au sacrifice avec l’Antigone d’Anouilh qui, jadis, déclencha la bataille ; Dom Juan de Molière, pièce aujourd’hui majeure mais dont le simple « je crois que 2 et 2 font 4 » entraîna l’interdiction pendant près de deux siècles ; La Tête des autres de Marcel Aymé, sur l’arbitraire et la condamnation à mort de l’homme par l’homme. Un arbitraire contre lequel en son temps s’éleva aussi Voltaire dont nous jouerons Candide. Entrera aussi pour la première fois au répertoire un texte de langue arabe, Rituel pour une métamorphose du dramaturge syrien Saadallah Wannous, une fable militante d’une grande force poétique, entre désirs intimes des individus et angoisses enfouies d’une société en crise. Deux comédies également, La Place royale de Corneille, méditation sur l’amour, la liberté et leurs extravagances, Un chapeau de paille d’Italie d’Eugène Labiche, une épopée champêtre aux frontières de l’absurde et du burlesque. Nous aurons la bataille du coeur et du corps avec Phèdre… Enfin, à la faveur de la reprise de L’École des femmes, nous interrogerons avec un grand texte et des mots qui font sens la place et le rôle de la femme…

Simul et singulis, plus que jamais cette saison la Comédie-Française répond : « avec le théâtre », pour la plus belle des batailles, celle qui échappe aux guerres, celle du coeur et de l’esprit.


Muriel Mayette
Administratrice générale de la Comédie-Française