Édito

Éric RufOn croit souvent que la troupe de la Comédie-Française, dont les comédiens sont pour la plupart issus des plus grandes écoles de théâtre, serait avant tout spécialiste de l'interprétation du répertoire classique. De là l'impression malheureuse qu'elle devrait s’y cantonner, n’étant pas taillée pour des routes plus buissonnières ou contemporaines. C’est mal connaître l’histoire de cette Maison qui a suivi et provoqué nombre de révolutions esthétiques et littéraires. Il n’existe pas d’acteurs classiques que la formation et l’appétence pour la stylistique opposeraient à des acteurs contemporains, supposés plus libres ou polyvalents. Non. Il n’y a que de grands acteurs. Des acteurs justement capables de passer d'un répertoire à un autre, de mettre dans les oeuvres classiques ce qu’il faut de rapport au présent et dans le théâtre contemporain la rigueur indispensable aux grands spectacles.Il y a la Troupe.

 

Pour l’administrateur général, cette exception est une force vive absolue dont j’ai toujours pensé qu’elle engage à ne pas choisir de camp et invite au contraire à travailler et à présenter tous les théâtres. Le répertoire de la Comédie-Française s’augmente régulièrement de nouveaux titres et ne s’est jamais cantonné à un seul canon littéraire, intégrant depuis plus de trois siècles les dramaturgies qui sont le reflet de leur époque. Il ne s’agit donc pas pour nous de marquer un territoire, mais de les parcourir tous.
La saison nouvelle est l’expression de cette souplesse et de cette nécessaire curiosité. Nous aborderons des titres injustement oubliés ou curieusement absents du Répertoire et des ouvrages peu répertoriés faisant appel à des techniques de représentation moins coutumières de nos plateaux. Je sais d’expérience qu’un spectacle réussi est rarement le fruit d'une commande mais plutôt celui d’une rencontre entre un artiste et une oeuvre, d’une vieille obsession ou d’un angle de lecture marginal. J’y suis toujours sensible et attentif car c’est le gage d’une lecture éclairée. De grands metteurs en scène étrangers côtoieront de jeunes artistes, des pères fondateurs et des compagnons de route, multipliant et confrontant ainsi les méthodes et les points de vue. Pour révéler cette richesse, il faut toute la force et l’engagement de celles et ceux qui, derrière le rideau, oeuvrent quotidiennement à ce qu’il se lève près de huit cents fois par an. Si notre volonté est d’arpenter le spectre infini du verbe et de ses incarnations, la permanence de la Comédie-Française vient aussi de sa capacité à suivre les méandres de notre histoire commune. Quand les peurs et les extrêmes semblent chaque jour un peu plus s’alimenter mutuellement, la vertu du théâtre est de nous renvoyer à nos contradictions, nous rappelant aux enseignements de l’Histoire mais sans didactisme ni leçons assénées. Le théâtre se contente de brasser la complexité de notre monde et de nos natures, en nous tendant, sans jugement mais avec une santé et une joie impitoyables, un miroir que nous aimerions quelquefois plus déformant.

 

Heureuse singularité, une carrière de comédien et une carrière de spectateur peuvent ici se vivre en commun, parallèlement, de saison en saison. Nous sommes finalement au terme de ces parcours aussi observateurs et ébahis de notre monde les uns que les autres. Acteurs-spectateurs ou spectateursacteurs peu importe, si nous partageons le même désir d'être transformés.

 

Éric Ruf

On croit souvent que la troupe
de la Comédie-Française,
dont les comédiens sont
pour la plupart issus
des plus grandes écoles
de théâtre, serait avant tout spécialiste de
l'interprétation du répertoire classique. De là
l'impression malheureuse qu'elle devrait s’y
cantonner, n’étant pas taillée pour des routes plus
buissonnières ou contemporaines. C’est mal
connaître l’histoire de cette Maison qui a suivi
et provoqué nombre de révolutions esthétiques et
littéraires. Il n’existe pas d’acteurs classiques que
la formation et l’appétence pour la stylistique
opposeraient à des acteurs contemporains, supposés
plus libres ou polyvalents. Non. Il n’y a que de grands
acteurs. Des acteurs justement capables de passer
d'un répertoire à un autre, de mettre dans les oeuvres
classiques ce qu’il faut de rapport au présent et
dans le théâtre contemporain la rigueur indispensable
aux grands spectacles. Il y a la Troupe.
Pour l’administrateur général, cette exception est
une force vive absolue dont j’ai toujours pensé qu’elle
engage à ne pas choisir de camp et invite au contraire
à travailler et à présenter tous les théâtres.
Le répertoire de la Comédie-Française s’augmente
régulièrement de nouveaux titres et ne s’est jamais
cantonné à un seul canon littéraire, intégrant depuis
plus de trois siècles les dramaturgies qui sont le reflet
de leur époque. Il ne s’agit donc pas pour nous de
marquer un territoire, mais de les parcourir tous.
La saison nouvelle est l’expression de cette
souplesse et de cette nécessaire curiosité. Nous
aborderons des titres injustement oubliés ou
curieusement absents du Répertoire et des ouvrages
peu répertoriés faisant appel à des techniques de
représentation moins coutumières de nos plateaux.
Je sais d’expérience qu’un spectacle réussi est
rarement le fruit d'une commande mais plutôt celui
d’une rencontre entre un artiste et une oeuvre, d’une
vieille obsession ou d’un angle de lecture marginal.
J’y suis toujours sensible et attentif car c’est le gage
d’une lecture éclairée. De grands metteurs en scène
étrangers côtoieront de jeunes artistes, des pères
fondateurs et des compagnons de route, multipliant
et confrontant ainsi les méthodes et les points de vue.
Pour révéler cette richesse, il faut toute la force et
l’engagement de celles et ceux qui, derrière le rideau,
oeuvrent quotidiennement à ce qu’il se lève près
de huit cents fois par an.
Si notre volonté est d’arpenter le spectre infini du
verbe et de ses incarnations, la permanence de la
Comédie-Française vient aussi de sa capacité à suivre
les méandres de notre histoire commune. Quand les
peurs et les extrêmes semblent chaque jour un peu
plus s’alimenter mutuellement, la vertu du théâtre
est de nous renvoyer à nos contradictions, nous
rappelant aux enseignements de l’Histoire mais sans
didactisme ni leçons assénées. Le théâtre se contente
de brasser la complexité de notre monde et de nos
natures, en nous tendant, sans jugement mais avec
une santé et une joie impitoyables, un miroir que nous
aimerions quelquefois plus déformant.
Heureuse singularité, une carrière de comédien
et une carrière de spectateur peuvent ici se vivre en
commun, parallèlement, de saison en saison. Nous
sommes finalement au terme de ces parcours aussi
observateurs et ébahis de notre monde les uns que
les autres. Acteurs-spectateurs ou spectateursacteurs
peu importe, si nous partageons le même
désir d'être transformés.