Adresse aux acteurs par Arnaud Desplechin

« Angels in America » de Tony Kushner. Texte français Pierre Laville. Version scénique et mise en scène Arnaud Desplechin.
Du 18 janvier au 27 mars 2020, Salle Richelieu.

Choisir de monter « Angels in America »

«… Tony Kushner. Juif, homosexuel et marxiste. » C’est ainsi que l’auteur d’Angels in America entrait en matière, lorsqu’il se présentait à Pierre Laville, qui signe ici le texte français de sa pièce.
J’ai vu les Angels in America en 1996, je crois, au théâtre d’Aubervilliers, un dimanche – la création à Avignon datait de 1994. Où fut représenté Le Millenium approche.
La mise en scène était de Brigitte Jaques-Wajeman, et j’ai été ébloui. Le temps a passé, j’ai découvert en DVD américain l’adaptation de Mike Nichols et écrite par Tony Kushner, que j’ai aimée un temps. Aujourd’hui, cette version télévisuelle ne compte plus pour moi, mais la mémoire de la mise en scène de Brigitte reste toujours aussi vivante, choquante, enthousiasmante.

Je vous disais : le temps a passé. Mais la pièce restait tapie dans mon esprit.

Kushner avait 30 ans quand il a écrit Le Millenium approche.
C’est la première de ses pièces qui rencontrera un succès aussi phénoménal. Dans la foulée, lui est passé commande d’écrire la suite, et c’est Perestroïka, qui fut écrite dans la fièvre en 1989 et montée en 1992.
Ce n’est pas pour autant une pièce de jeune homme. Je fus même étonné de voir combien Kushner avait écrit de pièces inconnues ici, en France, avant le triomphe des Angels. François Regnault rappelle aussi qu’un des travaux de Kushner fut l’adaptation en américain de l’Illusion comique, et je lis partout dans Angels in America le goût des mises en abyme, d’une magie théâtrale, du théâtre vu comme une grotte, soit : un éloge du songe, qui vient aussi du travail de Kushner sur Corneille…

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Les années ont passé, et un jour, Trump a été élu.
Comme bien des aveugles, j’avais eu la folie de ne pas croire en cette élection. Je ne croyais pas plus à la victoire d’Hillary Clinton. Mais enfin, le succès de Trump, quand même, je n’y croyais pas. À ce point que la veille au soir, j’avais promis à mon fils inquiet – il avait neuf ans – que bien sûr, Trump perdrait ces élections. Au matin, je devais lui annoncer au petit déjeuner que les adultes ont parfois tort. Un ami américain m’avait écrit dans la nuit : « this is a great opportunity to learn ». Et j’essayais de traduire ces mots rassurants à mon fils…
Je crois que c’est ce jour-là, ce matin-là, que le projet de revenir visiter les Angels est né.

Qu’est-ce qu’il reste des combats d’hier ? Éclairent-ils les combats d’aujourd’hui ?

Hier, Reagan avait été élu. Aujourd’hui Trump, après les années Obama. L’histoire est bien étrange. Que faire de cette étrangeté ? Du théâtre, bien sûr.

À Aubervilliers, j’avais vu une pièce si joyeusement scandaleuse, j’avais été emporté par sa puissance de subversion. Et l’idée d’apporter cette subversion sur la scène Richelieu, au cœur de Paris, dans le théâtre de Molière, aujourd’hui, je trouvais cela parfait.

J’ai relu le texte de Kushner. Mon appétit était intact. Et le désir d’une adaptation pour votre scène m’est arrivé.

Sur Père, j’ai traversé une crise de légitimité vivifiante. Qu’est-ce qui m’autorisait à venir visiter le théâtre ? Je m’en sortais avec un nom et un seul : Bergman, Ingmar. Ce nom venait éclairer Strindberg.
Bien sûr, je n’aurai jamais votre savoir de théâtre, mais moi, j’avais assez vu les films de Bergman pour venir offrir aux acteurs mon savoir cinéphile en échange.

Qu’est-ce qui, aujourd’hui, vient m’autoriser, devant vous, à venir diriger cette pièce-monde ? Cela tient en un mot : l’impureté.

Parmi les phrases fétiches d’André Bazin, le théoricien du cinéma, créateur des Cahiers du cinéma, il y a celle-ci qui m’a marqué à vie : « le cinéma est un art impur ».
Et c’est l’impureté de la poétique de Kushner dont je suis absolument fou. Ici, plus de différence entre le noble et le populaire, l’art le plus haut ou le plus trivial.
Oui, les Angels sont un mélange détonnant, avec un œil sur Shakespeare, un autre sur les sagas des O’Neil, un troisième œil sur le boulevard – La Cage aux folles est citée dès la scène 2. Un œil essentiel, le quatrième, reste rivé sur Brecht. Je vous ai déjà parlé de Corneille, j’ai évoqué les triangles amoureux de Marivaux. Mais je pense aussi aux séries télé, et aux films de cinéma. Prior, se maquillant, cite Sunset Boulevard de Billy Wilder, avec Gloria Swanson…

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C’est comme si la pièce venait faire concurrence au cinéma ! « Ah, le cinéma sait tout représenter ? Eh bien, les planches le peuvent aussi. »

Adapter « Angels in America »

Si j’ai voulu garder la structure de la pièce, pour autant que j’aie pu, j’ai procédé bel et bien à une adaptation. Un travail de condensation.
Il y a deux versants, trois même, à cette adaptation du texte de Kushner.
Le premier versant, c’est la faisabilité du projet. Sans adaptation, pas de Salle Richelieu, et je vous disais combien il m’importait d’amener le scandale Kushner dans cette salle si singulière entre toutes.
Il y a aussi un souci poétique et politique : il me semblait, il me semble heureux de voir ce qui reste de la pièce aujourd’hui, le dépôt du temps sur une œuvre. De voir comment des bribes de souvenir viennent travailler le spectateur…
Dit autrement, dans les années Reagan, il y avait urgence à monter l’intégralité du texte, qui est aussi un texte d’intervention, une prise de parole politique. Dans les années Trump, il m’a semblé heureux d’épurer le texte jusqu’à son os.
Dans la version télévisée écrite par Kushner lui-même, pas un mot sur l’effondrement de l’URSS, pas de monologue du dernier communiste, pas d’allusion à la tragédie de Tchernobyl.
J’ai essayé moi de… tout garder ! De coller le plus possible, autant que faire se peut, à la structure initiale.

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Mes coupes, donc, ont été opérées à l’intérieur des scènes.
J’ai principalement condensé les dialogues, ou les monologues.
Et je crois, je parie que cette condensation fait entendre, plus vibrante encore aujourd’hui, la poétique Kushner.
Il y a un troisième versant sur lequel s’appuie cette adaptation, c’est la fièvre amoureuse.
Louis – prononcer Louissss, c’est important – est un beau parleur. Très sûrement, il représente l’auteur dans la pièce. Mais noyé dans ses digressions politiques, j’oubliais parfois en relisant la version complète le moteur même de Louis : son désir de vivre, sa maladresse à aimer, et sa culpabilité.
J’écrivais cette adaptation et j’ai eu l’impression que le triangle amoureux, le quatuor amoureux, même, avec Harper, qui n’est pas qu’une solitude, le quintet amoureux, avec Belize, puisqu’il fut l’amant de Prior, oui, le quintet amoureux m’a semblé s’enflammer.
Je resserrai un peu, et soudain tous les motifs amoureux m’importaient de plus en plus. Je les voyais sur la scène.
C’est même ce qui me manque aujourd’hui dans la version de Mike Nichols : que l’amour qui vient toucher les trois hommes m’indiffère un peu dans cette version télé. Comme si les amours homosexuels étaient frappés d’une malédiction, celle d’être toujours singulières. Arracher les amours hétérosexuelles à leurs privilèges, et offrir aux amours homosexuelles une telle ode, une telle vie, atteindre à un tel universel sans oublier leur singularité, c’est il me semble un des buts de Kushner.
Et c’est en quoi je crois cette adaptation fidèle à la volonté de Kushner. Une fantaisie gay, comme l’intitule l’auteur.

Il reste un versant ombrageux dans la certitude qui était la mienne : qu’il me fallait adapter les Angels pour les monter aujourd’hui d’une façon pugnace, et c’est une modestie, la mienne.

Représenter 6h de spectacle, tout simplement, humblement, je ne saurais pas faire !
Ce spectacle complet, qui durait une journée, je l’ai vu. Et il était parfait. Il fut monté par Brigitte Jaques-Wajeman, je ne saurais rien y ajouter.
La virtuosité de Brigitte, je sais l’admirer. Je ne voudrais pas la singer. La modestie convenait mieux à l’homme de cinéma que je suis.

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Représenter « Angels in America »

Angels invente ce merveilleux dispositif théâtral, je ne l’ai vu nulle part ailleurs – si, une fois, chez Pinter ! – : le split-screen : une scène partagée en deux, où nous pouvons suivre deux actions simultanées.

Alors, cette pièce qui vient transformer des outils de cinéma en outils de théâtre, qui se réjouit de dix influences mélangées, cette pièce impure, je me suis dit que je pourrais peut-être m’y fondre. Et apporter une expérience… différente.

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Ceci m’amène à un point essentiel, la scénographie inventée avec Rudy Sabounghi.
Angels in America parle du monde, représente le monde, de l’Amérique à l’URSS en passant par l’Antarctique. Elle convoque le monde entier sur scène.
Et nous avons voulu représenter avec Rudy, donner à voir cette profusion d’images que Kushner propose.
D’abord l’Ange du titre. C’est une pièce avec des anges, nous promet le titre. Les verra-t-on voler, ces anges ? Avec des câbles, et toute la féérie du théâtre populaire ? Bien sûr ! Comme je disais à Rudy : les Angels c’est
Shakespeare + Brecht + Broadway.
Alors, la scénographie est complexe, aussi complexe que la pièce.
Et plus complexe encore : il faudra qu’elle semble simple, évidente aux spectateurs. Je me suis aussi basé sur les recommandations de Kushner : que les acteurs déplacent eux-mêmes les décors. Oh, il ne s’agira pas pour vous de déplacer des murs ! Mais s’il y a un tabouret ou une chaise ou un lit ou un guéridon, c’est que l’acteur l’apportera avec lui en scène. Et ressortira avec son accessoire.
Rapidité des changements, Kushner le demande : pas de noir entre les scènes. Au cinéma, on appelle cela des fondus.
Un seul chiffre : nous avons 44 changements de décors. J’ai honte de vous dire ce chiffre. Car ces changements de décor seront une contrainte.
Et pourtant, il n’y a pas ici de coquetterie. Je pense que cette scénographie est fidèle au texte, et à son ambition.

Ce que Kushner appelle le merveilleux THEATRAL, en majuscule pour « théâtral ».

J’espère, je croise de tous mes doigts, pour que cette scénographie vous porte, porte votre jeu, et vous enchante. La pièce est sauvage. Je veux aussi qu’elle soit belle, et offre le merveilleux.

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  • Photos de répétitions © Christophe Raynaud de Lage

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Spectacles concernés :
Théâtre Marigny
- Le Côté de Guermantes
d'après Marcel Proust
adaptation et mise en scène Christophe Honoré

- Le Malade imaginaire
de Molière
mise en scène Claude Stratz

Studio Marigny
- Bajazet
de Jean Racine
mise en scène Éric Ruf

- Les Serge (Gainsbourg point barre)
adaptation et mise en scène Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux

Théâtre du Vieux-Colombier
- Le roi s'amuse
d'après Victor Hugo
mise en scène et adaptation Aurélien Hamard-Padis

- Sans famille
d’après Hector Malot
mise en scène Léna Bréban

Studio-Théâtre
- Singulis / La Pensée, la Poésie et le Politique
de Karelle Ménine et Jack Ralite
conception et interprétation Christian Gonon

- Hansel et Gretel
d'après les frères Grimm
adaptation libre et mise en scène Rose Martine

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