Métamorphoses de l'espace scénique

Le merveilleux à la Comédie-Française

En abordant la question du merveilleux – entendu comme catégorie esthétique à laquelle peuvent être rattachés les féeries, contes et textes oniriques –, le théâtre se confronte à sa propre matérialité en s’appuyant sur les évolutions techniques, autant qu’il les alimente par ses recherches scéniques et plastiques. Représenter forêts enchantées, fonds marins, fées, elfes, et autres créatures fantastiques a donné naissance à d’innombrables dispositifs scéniques, cette esthétique du merveilleux se retrouvant sur les scènes de la Comédie-Française.

Des enchantements scénographiques…

Dès le XVIIe siècle, les spectateurs sont friands de pièces dites à machines avec tout leur cortège d’effets merveilleux : vols, apparitions et disparitions de personnages ou d’éléments de décor, artifices visuels, décors codifiés avec changements à chaque acte (« jardins délicieux », « palais magnifiques », « rochers affreux », spectacles d’eau…).
Corneille initie le genre au Théâtre du Marais, notamment avec sa pièce Andromède, et le théorise dans sa préface, dressant ainsi une typologie de décors.

Molière n’échappe pas à cet élan et, pour Amphitryon, demande une machine pour Mercure, ainsi qu’un char pour Jupiter.

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  • Prologue d’Amphitryon, illustration pour le théâtre de Molière dessinée et gravée à l’eau-forte par Edmond Hédouin, [1844-1888] © Coll. Comédie-Française
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  • Frontispice de l’édition de 1774 d’Andromède de Pierre Corneille © Coll. Comédie-Française

En 1665, pour la création deDom Juan, de superbes machines entrent en jeu, tandis que sont opérés des changements de tableaux spectaculaires et que la disparition du protagoniste s'effectue, quant à elle, « au milieu d'éclairs et de grondements de tonnerre, dans des flammes qui semblaient mettre le feu au théâtre ».
Au XVIIIe siècle, ce goût pour le merveilleux ne se dément pas et les contes constituent un fabuleux répertoire dans lequel le théâtre puise ses nouveaux sujets. Ainsi, des adaptations de ceux de Charles Perrault fleurissent sur les scènes des boulevards offrant d’impressionnants changements de décors à vue. La Comédie-Française reste alors en retrait de cet engouement pour le conteur qu’elle ne fera entrer au répertoire qu’en 1913 avec Riquet à la houppe, féerie de Théodore de Banville.

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  • Riquet à la houppe de Théodore de Banville, 1913 © A. Bert, coll. Comédie-Française
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  • Riquet à la houppe de Théodore de Banville, 1913 © A. Bert, coll. Comédie-Française © Doury, coll. Comédie-Française

La mise en scène toute en grâce et légèreté, les costumes de Désiré Chaîneux et les décors somptueux, avec levers de lune et couchers de soleil de MM. Simas et Devred concourent à faire de ce spectacle un enchantement pour les yeux.

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  • Maquette de costume de Désiré Chaîneux pour le rôle de la Princesse Rose (Madame Lara) dans Riquet à la houppe de Théodore de Banville, 1913 © Coll. Comédie-Française
  • Maquette de costume de Désiré Chaîneux pour le rôle de la Fée Cyprine, marraine de Rose (Gabrielle Robinne) dans Riquet à la houppe de Théodore de Banville, 1913 © Coll. Comédie-Française
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  • Maquette de costume de Désiré Chaîneux pour le rôle de la Fée Diamant, marraine de Riquet (Jeanne Delvair) dans Riquet à la houppe de Théodore de Banville, 1913 © Coll. Comédie-Française
  • Maquette de costume de Désiré Chaîneux pour le rôle du Prince Riquet à la houppe (Georges Berr) dansRiquet à la houppe de Théodore de Banville, 1913 © Coll. Comédie-Française

Tandis que la « féerie » devient un genre en soi s’épanouissant sur d’autres scènes, notamment au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le public du XIXe siècle découvre à la Comédie-Française les comédies de Shakespeare, peuplées de personnages fantastiques, mais sa dimension féérique est édulcorée. Au siècle suivant, l’onirisme et la fantaisie de Shakespeare sont diversement abordés par les metteurs en scène sur le plateau de la Salle Richelieu ; en 1965, Le Songe d’une nuit d’été entre au Répertoire dans une mise en scène de Jacques Fabbri où l’univers féerique semble sacrifié au profit d’une scénographie privilégiant des éléments issus de la culture populaire. Ainsi, le metteur en scène fait circuler Puck à bicyclette à travers la forêt enchantée, dans une esthétique proche du music-hall, où seuls quelques arbres, un ciel surréaliste à la Magritte côtoient le merveilleux.

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  • Affiche du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, mise en scène de Jacques Fabbri, 1965 © Coll. Comédie-Française
  • Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, mise en scène de Jacques Fabbri, 1965 © photo. J. Pourchot, coll. Comédie-Française

En 1986, en revanche, Jorge Lavelli fait évoluer Titiana et Obéron, reine et roi des elfes, dans une forêt de laines lourdes et de lianes immenses, sorte de jungle lunaire et brumeuse, propice à l’enchantement. Le metteur en scène argentin choisit comme élément de base du décor pour ce « parcours onirique » un grand mur frontal, mobile, délimitant un lieu de passage et de rencontre qui figure le palais de Thésée. Les portes s’ouvrent sur la forêt qui, au fur et à mesure que l’action se développe, envahit tout l’espace scénique, tandis que les fées, jouées par des hommes en costumes inspirés des années 1930 font entendre toute la magie du texte.
Plus récemment, en 2013, Véronique Vella propose pour sa mise en scène de Psyché un décor ludique et spectaculaire, puisant volontairement dans la magie de l’enfance : costumes dignes d’un conte, toiles-peintes, cerfs-volants, trappes, tampons et lumières concourent à plonger les spectateurs dans une atmosphère féérique.

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  • Maquette de costume de Dominique Louis pour le rôle de Psyché (Françoise Gillard) dans Psyché de Molière, mise en scène Véronique Vella, 2013 © Coll. Comédie-Française
  • Maquette de costume de Dominique Louis pour le rôle de Vénus (Sylvia Bergé) dans Psyché de Molière, mise en scène Véronique Vella, 2013 © Coll. Comédie-Française
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  • Maquette de costume de Dominique Louis pour le rôle de Zéphire (Jérôme Pouly) dans Psyché de Molière, mise en scène Véronique Vella, 2013 © Coll. Comédie-Française
  • Maquette de costume de Dominique Louis pour le rôle de Cléomène (Félicien Juttner) dans Psyché de Molière, mise en scène Véronique Vella, 2013 © Coll. Comédie-Française

Au sein du merveilleux, le monde aquatique tient une place particulière. L’étrangeté des fonds marins, abritant les sirènes enchanteresses comme les créatures les plus hostiles, exerce un grand pouvoir de fascination. Si les auteurs classiques choisissent pour certains d’intérioriser le spectacle de l’eau par le récit d’un personnage qui, souvent, suscite l’effroi (on se souvient du récit de Théramène), le monde aquatique reste la promesse de traitements visuels suggestifs et inventifs. Des apparitions marines sont ainsi prisées dès le XVIIe siècle. En 1664, lors des Plaisirs de l’île enchantée, orchestrés par Molière dans les jardins du château de Versailles, la magicienne de La Princesse d’Élide surgit devant le rocher de la grande île, juchée sur un monstre marin, suivie de deux nymphes portées des baleines.

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  • Troisième journée, eau-forte dessinée et gravée par Israël Silvestre ornant l’édition des Plaisirs de l’Île enchantée de 1673 © Coll. Comédie-Française

La Salle Richelieu déploie un décor à l’esthétique luxuriante pour l’entrée au Répertoire d’Ondine mise en scène par Raymond Rouleau en 1974. Le monde des Ondins de Giraudoux, décrit comme une sorte d’Eden aquatique, est restitué par des décors et costumes baroques et dorés de Chloé Oblensky : « Entre les costumes et les décors de l’une, les lumières et les inventions de l’autre, nous voyons s’ouvrir le royaume des profondeurs lacustres aux aquatiques verdures aux reflets d’émeraude, aux lueurs de turquoise. Nous entrons dans l’univers des sirènes, des fées et des génies de l’onde ».

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  • Ondine de Giraudoux, mise en scène de Raymond Rouleau, 1974, avec Michel Duchaussoy, Geneviève Casile, François Chaumette, Isabelle Adjani, Claude Winter, Jacques Toja et Jean-Luc Boutté © C. Angelini, coll. Comédie-Française

Plus récemment, Christian Hecq et Valérie Lesort proposent dans leur mise en scène de 20 000 lieues sous les mers d’après Jules Verne de restituer la puissance visuelle et toute l’étrangeté de l’étonnante faune sous-marine en recourant à des marionnettes manipulées par les comédiens (Théâtre du Vieux-Colombier).

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  • 20 000 lieues sous les mers d’après Jules Verne, adaptation et mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort, 2015, avec Jérémy Lopez © B. Enguérand, coll. Comédie-Française
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  • 20 000 lieues sous les mers d’après Jules Verne, adaptation et mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort, 2015 © B. Enguérand, coll. Comédie-Française
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  • 20 000 lieues sous les mers d’après Jules Verne, adaptation et mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort, 2015 © B. Enguérand, coll. Comédie-Française

Ce théâtre d’images, structuré par les lumières, des matières qui flottent mais aussi le son, permet d’exprimer toute la dimension imaginaire du roman, ainsi que l’apesanteur des grands fonds.

... À la recherche de l’épure

Si mélodrames et fééries à grands spectacles sont majoritairement laissés au théâtre de la Foire, puis du Boulevard, la Comédie-Française inscrit à son Répertoire des œuvres nourries de l’imaginaire du conte. L’enchantement passe alors par le texte, dont le traitement visuel se traduit en divertissements chantés et dansés : des personnages de fées s’introduisent dans L’Oracle de Germain-François Poullain de Saint-Foix (1740), Les Fées de Dancourt (1699), L’Amour et les fées du cardinal de Bernis (1746), ou encore Arlequin poli par l’amour de Marivaux (1720) ; un talisman dans Il était une bergère d’André Rivoire (1905) ; un génie dans Amour pour amour de Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée (1742)…

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  • Frontispice de l’édition de 1740 de L’Oracle de Germain-François Poullain de Saint-Foix © Coll. Comédie-Françaisescène de Christian Hecq et Valérie Lesort, 2015 © B. Enguérand, coll. Comédie-Française

La fin du XIXe et le début du XXe siècle voient également se développer un théâtre du merveilleux tendant vers l’épure, et dans lequel le caractère onirique de l’œuvre se situe dans le texte lui-même, ou transposé dans le monde contemporain. Ces dernières saisons, des adaptations de contes d’Andersen au Studio-Théâtre s’inscrivent dans cette recherche. Jacques Allaire, metteur en scène des Habits neufs de l’empereur (2010) explique avoir rêvé :
« un espace qui serait à ce point utilitaire qu’il relèverait quasiment du monde industriel, et puisque cet empereur habite dans sa garde-robe alors nous l’avons imaginée dans sa pure fonction de stockage et en avons fait une salle des pendus ». En 2014, le metteur en scène Olivier Meyrou transpose La Petite Fille aux allumettes « dans un décor pictural traversé d’un caddie, de cartons et de plastiques, lambeaux de notre société contemporaine », et convoque la vidéo qui lui permet de restituer, par fragments, l’imagerie du conte : la neige, ou encore les apparitions magiques de la grand-mère…

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  • La Petite fille aux allumettes d’après Hans Christian Andersen, mise en scène, adaptation et création vidéo d’Olivier Meyrou, 2014, avec Nâzim Boudjenah © C. Mirco Magliocca, coll. Comédie-Française
  • La Petite fille aux allumettes d’après Hans Christian Andersen, mise en scène, adaptation et création vidéo d’Olivier Meyrou, 2014, avec Céline Samie et Nâzim Boudjenah © C. Mirco Magliocca, coll. Comédie-Française
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  • La Petite fille aux allumettes d’après Andersen, mise en scène, adaptation et création vidéo d’Olivier Meyrou, 2014, avec Anna Cervinka © C. Mirco Magliocca, coll. Comédie-Française

Pour La Princesse au petit pois, autre conte d’Andersen, présenté en 2013 dans une mise en scène d’Édouard Signolet, la scénographie ludique de Dominique Schmitt joue avec des cubes à assembler, offrant un décor transformable à vue.

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  • La Princesse au petit pois d’après Hans Christian Andersen, adaptation Antoine Guémy, Édouard Signolet et Elsa Tauveron, mise en scène d’Édouard Signolet, 2013, avec Jérémy Lopez et Georgia Scalliet © C. Mirco Magliocca, coll. Comédie-Française
  • La Princesse au petit pois d’après Hans Christian Andersen, adaptation Antoine Guémy, Édouard Signolet et Elsa Tauveron, mise en scène d’Édouard Signolet, 2013, avec Georgia Scalliet et Elliot Jenicot © C. Mirco Magliocca, coll. Comédie-Française

Avec La Petite Sirène d’Andersen montée cette saison au Studio-Théâtre, Géraldine Martineau puise au conte d’Andersen, dont elle respecte la trame, pour le réinventer en alexandrins libres, et nous en restituer toute la beauté dans un objet empreint des univers d’un Klimt ou d’un Turner, figures d’une iconographie fondatrice pour la jeune metteure en scène.

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