Histoire des piliers

L’alternance comme modèle artistique et économique

Au temps où le public de théâtre se restreignait à une classe relativement aisée – la place la moins chère coûtait une journée de salaire d’un artisan au XVIIIe siècle – la Troupe se devait d’afficher une programmation aussi variée que possible pour renouveler l’intérêt des spectateurs.

Que joue-t-on ce soir ? ou quand l’affiche ne nous le disait pas toujours…

L’alternance des spectacles était alors le mode de fonctionnement habituel des théâtres. On jouait en moyenne 150 pièces différentes par an. Les comédiens avaient en mémoire un répertoire de rôles très important et devaient être capables de « repasser » en quelques heures une partie qu’un changement de programme inopiné pouvait leur imposer à tout moment. Ces changements de dernière minute étaient fréquents, du fait de l’échec d’une création qu’il fallait remplacer au pied levé par une pièce éprouvée, qui avait les faveurs du public, ou en raison de la maladie d’un acteur. Le semainier venait alors annoncer au public l’affiche du jour qui n’avait pu être placardée à l’entrée du théâtre.

L’alternance s’amoindrit considérablement au XXe siècle : l’introduction de la mise en scène nécessite de concevoir un décor spécifique pour chaque pièce, et l’on ne peut stocker qu’un nombre limité d’éléments scéniques dans la cage de scène. On réduit donc le nombre de pièces jouées concomitamment. Par ailleurs, on renonce à la double programmation qui permettait de jouer deux pièces par soirée. Aujourd’hui, la pratique de l’alternance perdure salle Richelieu avec une quinzaine de pièces jouées chaque saison, tandis qu’une dizaine est représentée en série sur les deux autres scènes de la Comédie-Française, au Théâtre du Vieux-Colombier et au Studio-Théâtre.

Le Répertoire : « work in progress »

En 1680, le Répertoire est pour la Troupe à la fois un immense privilège et une immense responsabilité. Privilège car elle est la seule troupe à pouvoir jouer en français dans Paris et ses faubourgs, responsabilité car pas un dramaturge ne peut désormais se passer d’elle pour voir jouer son œuvre. Toute pièce refusée risque ainsi de tomber dans l’oubli. Les prérogatives des comédiens sont vastes et ils peuvent demander à l’auteur de corriger sa pièce, voire procéder eux-mêmes aux modifications, après les premières réactions du public : telle pièce est réduite de 3 à 2 actes, telle autre se voit agrémentée d’un prologue…

L’entrée au Répertoire est-elle alors synonyme de consécration pour l’auteur ?

C’est souvent le cas, mais cela ne veut pas dire pour autant que le texte est figé dans une version canonique : on parle ainsi d’un « work in progress », il y a une évolution au gré du temps, des reprises, des adaptations successives. Le XXe siècle fait entrer plus massivement qu’auparavant les textes étrangers au Répertoire, dans des traductions et des versions plus ou moins libres. Le Répertoire est donc une entité en mouvement dont la particularité est de s’enrichir au fil des siècles des écritures contemporaines. Les textes non théâtraux font à leur tour l’objet d’adaptations théâtrales, avec des romans et plus récemment des scenarii de films.

La troupe de Molière

La Comédie-Française, c’est aussi la Maison de Molière. Parmi la première troupe de 1680, on trouve en effet les compagnons du dramaturge. Mais c’est surtout au XIXe siècle que se forge cette appellation, en référence à son œuvre que l’on y joue très régulièrement. Le répertoire de Molière est alors l’occasion pour la Troupe de se rassembler, notamment lors de la cérémonie du Malade imaginaire (ou cérémonie des Médecins) au cours de laquelle la présence de tous les comédiens est requise.

Le temps d’une pause, l’hommage à Molière, fête de Molière et fête de la Troupe.

À partir de 1822, on célèbre l’hommage à Molière, le 15 janvier,date de son baptême, autre rendez-vous de la Troupe dans son ensemble avec le public. L’idée naît peu à peu de représenter les sociétaires par des gravures ou des peintures, puis par la photographie. L’hommage à Molière est alors le moment rituel d’une photographie de groupe, renouvelé chaque année.