Les collections

Un musée vivant, une collection qui s’enrichit

Depuis 1680, les comédiens ont conservés leurs archives. Si quelques portraits d’auteurs ornent la salle des assemblées au XVIIIe siècle, la collection d’œuvres se constitue véritablement dans les années 1770. Durant la période de conception et de construction de leur nouvelle salle au Faubourg Saint-Germain (futur Odéon), les comédiens collaborent avec les plus grands sculpteurs du temps : on troque des bustes en marbre représentant les plus grands auteurs du Répertoire contre des entrées à vie aux représentations. La nouvelle galerie d’auteurs doit orner le foyer de la future salle. La collection s’enrichit ensuite non seulement d’œuvres d’art, mais aussi de livres, de manuscrits et d’une très riche iconographie théâtrale, pièces qui entrent majoritairement par don tout au long du XIXe siècle. Cette politique se poursuit jusqu’à nos jours.

Une acquisition majeure : le portrait de Mademoiselle Bourgoin

Le tableau représentant Mademoiselle Bourgoin, dans le rôle d’Aldéir de la tragédie d’Étienne de Jouy, Tippo-Saëb, par Anthelme-François Lagrenée, en 1813, a pu être acquis grâce à l’État (via le Fonds du patrimoine) et avec la contribution de la société des Comédiens-Français. C’est un tableau particulièrement important pour les collections de la Comédie-Française, car il complète deux autres œuvres du même peintre, le portrait de Mademoiselle George en Camille et celui de Talma en Hamlet. Ces trois portraits sont présentés au Salon par l’artiste, entre 1810 et 1819, et forment un triptyque esthétique représentatif de l’art théâtral au début du XIXe siècle : le style antique incarné par Mademoiselle George, le style gothique représenté dans le portrait de Talma et le style exotique que l’on perçoit dans le choix du portrait de Mademoiselle Bourgoin.

Mademoiselle Bourgoin (1781-1833) entre à la Comédie en 1799, élève de Mademoiselle Dumesnil, elle est nommée sociétaire en 1802. Elle joue les ingénues, les amoureuses, les travestis, séduit par sa grâce et son élégance, tient salon et est reconnue pour son esprit. Elle fait partie du voyage organisé par Napoléon à Erfurt, en 1808, et joue devant les rois et les princes européens assemblés. L’année suivante, elle est invitée à Saint-Pétersbourg. Mademoiselle Bourgoin s’illustre notamment dans les personnages exotiques : Zaïre, Roxelane des Trois sultanes de Favart, elle crée le rôle d’Aldéir de Tippo-Saëb, jouée 14 fois à sa création en 1813.

La tragédie de Tippo-Saëb n’eut pas grand succès, si l’on en croit les critiques. Le sujet était pourtant original puisqu’à la fois exotique et contemporain. Tippo-Saëb (ou Tippoo-Saïb, 1750-1799) est un héros indien contemporain de l’auteur de la tragédie, régnant sur l’empire de Mysore, qui s’allie aux Français dans sa guerre contre l’Angleterre. Le critique du Journal de l’Empire (30 janvier 1813) dénonce une action trop statique, un sujet qui manque de vivacité : le spectateur sait dès le début de la pièce que Tippo-Saëb est vaincu, les Anglais exigent perfidement qu’il livre ses enfants en otage, ce qu’il refuse. Auprès de Talma, qui incarne le sultan, Mademoiselle Bourgoin joue le rôle de la fille de Tippo-Saëb, dans lequel elle est « pleine de douceur et de grâce » selon le critique.

Le costume du modèle évoque à la fois la mode des années 1810 – robe cintrée sous la poitrine et manches très légèrement ballonnées – et le costume de scène – turban à aigrette. Le châle en cachemire des Indes peut être une référence à la mode de l’époque comme à la pièce de Jouy, puisque ce sont les ambassadeurs de Tippo-Saëb lui-même qui firent présent à Louis XVI des premiers châles de ce type importés en France. Mademoiselle Bourgoin adopte ici une tenue qui fait à la fois référence à la scène et à la ville. Cette ambiguïté est d’ailleurs caractéristique de cette actrice qui ne s’était pas franchement engagée dans la réforme du costume et qui, comme Mademoiselle Mars, préférait s’habiller sur scène à la dernière mode plutôt que dans un costume pittoresque.
Elle se situe également dans cet « entre-deux » sur le plan spatial en se faisant représenter dans l’un des escaliers d’angle du Théâtre-Français, entre l’espace public et l’espace privé du théâtre.

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