Rencontre avec Lisa Guez
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T.R. Au texte d’Euripide s’ajoute la lecture des membres de la Troupe et le débat qu’ils suscitent, eux-mêmes nourris par ce que le scandale de la « tragédie contemporaine » inscrit dans leur imaginaire. La lecture d’Euripide est d’emblée biaisée par des points de vue, un cadre fictionnel, l’envie même de faire un spectacle « à partir de ». Tout mon théâtre, je crois, s’inspire d’un geste premier, celui de la lecture : lecture d’une épopée, d’une pièce, d’un roman, d’un article de journal, d’une archive, voire d’un texto. Il y a toujours une « œuvre » qui précède mon œuvre. Cette lecture est circonstancielle, elle dépend de l’esprit du temps, et des personnes présentes autour de la table. Le débat, la conversation m’inspirent : on lit, on parle de ce qu’on a lu, j’écris, on relit, on échange à nouveau…C’est un processus de traductions successives. Le théâtre, au fond, est une histoire de traduction permanente, ne serait-ce que par le passage des mots à la chair, mais aussi par celui du passé au présent. On part toujours de la mémoire, de ce qui s’est passé la semaine dernière ou il y a vingtcinq siècles, pour affirmer le présent sur scène. Entre l’équipe et moi, il y a là quelque chose de l’ordre de la correspondance, du roman épistolaire. Je ne répète jamais pour arriver au spectacle dont je « rêvais ». Je répète avec la confiance qu’à la fin, la compétence, la sensibilité, l’humanité, la vision de chacun et chacune créeront un objet résultant d’un travail commun, un spectacle destiné à évoluer lui-même puisque le public en fera sa propre traduction, soir après soir.C’est un processus de traductions successives. Le théâtre, au fond, est une histoire de traduction permanente, ne serait-ce que par le passage des mots à la chair, mais aussi par celui du passé au présent. On part toujours de la mémoire, de ce qui s’est passé la semaine dernière ou il y a vingt-cinq siècles, pour affirmer le présent sur scène. Entre l’équipe et moi, il y a là quelque chose de l’ordre de la correspondance, du roman épistolaire. Il y a « échanges de lettres », sans idée préconçue, au départ, de ce à quoi le spectacle ressemblera. Je fais confiance à ce processus. Je ne répète jamais pour arriver au spectacle dont je « rêvais », je répète avec la confiance qu’à la fin, la compétence, la sensibilité, l’humanité, la vision de chacun et chacune créera un objet résultant d’un travail commun, un spectacle destiné lui-même à évoluer puisque le public en fera sa propre traduction, soir après soir.
Titre H2
Test de texte
Oscar Heliani
adaptation et mise en scène Elsa Granat
traduction André Markowicz...
Mise en scène Jean-Paul Roussillon
On revient toujours aux tragédies grecques en se posant les questions suivantes, mal formulées à mon avis : quel sens ont-elles aujourd’hui ?
- Laurent Muhleisen. La trame de votre pièce repose sur un principe de superposition. À l’histoire de la femme troyenne vient se mêler un drame personnel – celui d’une actrice, de nos jours, répétant le rôle d’Hécube – pour lequel elle réclame justice. Comment en êtes-vous arrivé à ce processus ?
Tiago Rodrigues. Deux raisons fondamentales : l’une d’ordre pérenne, l’autre circonstancielle m’ont amené à cette idée de superposition, que j’appellerais volontiers « écrire à côté, ou entre les lignes d’Euripide ». On revient toujours aux tragédies grecques en se posant les questions suivantes, mal formulées à mon avis : quel sens ont-elles aujourd’hui ? Comment peuvent-elles encore nous parler ? Sont-elles vraiment intemporelles ? Je préfère poser la question inverse : notre monde a-t-il encore un sens vu à travers le prisme de la tragédie grecque ? Demeurons-nous cette espèce humaine dont parle Euripide ? La raison circonstancielle est liée à mon observation quotidienne des comédiennes et des comédiens avec lesquels je crée, à la façon dont je les vois s’emparer du travail tout en faisant face à des problématiques de leur vie privée – familiale, politique, citoyenne. Au fond, je pense que le théâtre sert davantage à ma vie que ma vie ne sert au théâtre. Lors d’une création en Suisse, j’ai suivi une affaire médiatique autour d’un cas de maltraitance d’enfants porteurs d’autisme placés dans une institution. J’ai pris contact avec des parents d’enfants porteurs de troubles autistiques et ces échanges m’ont donné l’envie d’écrire une fiction sur ce sujet. J’ai réfléchi à la façon dont nous, société humaine défendant des valeurs démocratiques, sommes encore très négligents et impuissants face à la violation de droits fondamentaux d’individus vulnérables, qu’il s’agisse de personnes porteuses d’autisme, en situation de handicap, ou simplement âgées. Or, dans Hécube d’Euripide la question de la justice est intimement liée à la question de la vulnérabilité.Foncièrement, ce dont il est question dans Hécube, c’est de la définition d’une limite – liée à ce qu’on appellerait aujourd’hui le droit international – qui permettrait de reconnaître par essence la dignité de l’autre, même vaincu, même réduit à l’esclavage. À la fin de la guerre de Troie, Hécube peut concevoir pourquoi Achille depuis la tombe réclame la mort de sa fille Polyxène, pourquoi cette guerre maudite lui a volé ses enfants chéris. Mais le fait qu’un ami, le roi de Thrace, à qui elle avait confié le soin de son plus jeune fils, Polydor, ait pu la trahir par cupidité en assassinant le dernier de ses enfants, voilà qui la confronte à un « crime inouï, au-delà de la parole et de la pensée », comme elle le dit elle-même.Le fondement de la dignité humaine a été outrepassé. Il y a là crime contre l’humanité, non seulement parce qu’il y a violation du devoir d’hospitalité, mais aussi parce qu’il y a meurtre du plus vulnérable des vaincus.