Rencontre avec Marc Lainé

Il met en scène « Construire un feu » de Jack London. Du 15 septembre au 21 octobre 2018, au Studio-Théâtre.

L’histoire, par Marc Lainé

J’ai choisi de monter la seconde version parue en 1908, du texte de Jack London. La plus connue aussi. Celle dans laquelle le marcheur solitaire et imprudent n’est pas sauvé. Le combat perdu d’avance dans lequel il s’engage contre le grand froid m’a paru beaucoup plus profond et bouleversant. Le défi inconscient et finalement presque suicidaire qu’il lance à la nature résonne particulièrement avec notre époque et notre rapport à l’environnement.

Ce récit court et terrible pose toute une série de questions politiques et philosophiques.

Quand l’homme agonisant se repent de ne pas avoir écouté les conseils des anciens et, dans son délire, a cette vision surréaliste des « copains » découvrant son corps dans la neige, on s’interroge forcément sur ce qui l’a poussé à entreprendre cette expédition seul, contre l’avis de tous… Et, il y a le passionnant point de vue du chien qui l’accompagne. Quelque chose de métaphysique se joue dans le regard de cet animal.

Entretien avec Marc Lainé

Comment comptez-vous adapter pour la scène « Construire un feu » par Jack London ?

La nouvelle sera portée à la scène dans son intégralité, sous une forme chorale et filmique. Deux acteurs nous donneront à entendre respectivement les « points de vue » de l’homme et du chien sur le héros de Jack London, pendant que le troisième acteur « incarnera », pour la caméra, ce héros, livrant une performance principalement filmique et quasi muette. Les paysages du Klondike seront représentés en maquettes : on s’amusera à inscrire l’acteur filmé dans ces maquettes, en jouant notamment sur les échelles. Les deux narrateurs manipuleront les caméras et les maquettes pour mettre en scène le destin tragique du personnage…

Comment faire entendre un texte avec toutes ses subtilités dans un univers technologique, sorte de dispositif cinématographique ?

Il ne s’agira pas d’illustrer ce que les mots de London décrivent déjà avec une force d’évocation inégalable et déchirante, mais d’inventer d’autres « plans » qui ne sont pas écrits dans la nouvelle.

Mon pari est de créer un « effet de montage » passionnant entre les images du texte et les images que l’on pourra créer dans ce dispositif de tournage en direct.

Un « effet de montage » qui se jouerait uniquement dans la tête du spectateur. Il s’agit de rendre actif ce dernier, de mettre son imaginaire au travail.

La nouvelle de London confronte solitude et immensité. Comment allez-vous relever le défi de les représenter dans l’espace plutôt réduit du Studio-Théâtre ?

J’avoue que ce défi scénographique m’a enthousiasmé : faire apparaître le gigantisme du Grand Nord dans la petite boîte noire du Studio ! Malgré l’immensité des paysages qu’il traverse, c’est finalement un voyage immobile qu’accomplit le héros de la nouvelle… Comme dans un rêve, il fait une sorte de surplace qui le conduit à sa mort. Pendant ce voyage immobile, il prend conscience de la précarité de son existence.

C’est un parcours métaphysique.

En quoi les mythes de l’Amérique, dont il est question encore une fois ici, vous fascinent-ils ?

En choisissant cette nouvelle, je pensais échapper enfin à cette obsession des grands « genres » qui caractérise mon travail ! Mais au fond, Construire un feu est à l’origine de ce qu’on appelle aujourd’hui les survival films, ou survival novels qui mettent en scène des personnages cherchant à survivre face à une nature hostile (on pourrait citer Into The Wild de Sean Penn ou The Revenant de Alejandro González Iñárritu...). Les histoires que je raconte s’emparent toujours de sujets et de genres qui appartiennent à la culture dite « populaire » et qui sont habituellement traités par le cinéma. Je cherche à savoir comment le théâtre, avec ses moyens artisanaux, peut rivaliser avec cette industrie culturelle dominante et nous faire nous interroger sur les modèles qu’elle propose.

Cette nouvelle de Jack London est en quelque sorte un récit archétypal dont sont inspirées bon nombre d’histoires au cinéma.

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  • Photo : Julien Pebrel

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