Entretien avec Éric Ruf

« La Vie de Galilée » de Bertolt Brecht. Mise en scène Éric Ruf. Du 7 juin au 21 juillet 2019, Salle Richelieu.

Brecht fait dire à Galilée : « Notre ignorance est infinie : entamons-la d’un millimètre cube ! » Comment cet appel au doute résonne-t-il pour vous aujourd’hui ?

Éric Ruf. La question emporte avec elle cet apparent et fertile paradoxe : le doute serait le ferment de la connaissance ou la connaissance ne progresserait qu’à partir d’un doute affirmé. La pièce de Brecht pose assez clairement cette équation entre refus de l’obscurantisme religieux et doute fondamental posé sur la finitude de la science. Cette « équité » de traitement, ce doute partagé entre deux pôles tellement éloignés qu’ils finiraient par se ressembler, interrogent notre présent, bien sûr, très clairement. L’ignorance au temps de Galilée était entretenue par l’interdiction des moyens d’études, notre époque l’entretient en les surmultipliant à l’infini. Galilée refuse la langue savante qui exclut les non-initiés du débat scientifique et invente opiniâtrement les instruments capables de démontrer les mensonges hégémoniques de l’homme sur l’univers véhiculés par l’Église. Aujourd’hui, au contraire, les outils de compréhension sont démocratisés, la moindre invention inonde le marché et son importance se chiffre en nombre d’utilisateurs mais nous n’avons pourtant aucune conscience claire de la manière dont ils fonctionnent. L’irruption de « l’immatériel » dans notre vie quotidienne accentue encore cette ignorance et cette dépendance. Nous utilisons à chaque instant, sans imaginer pouvoir revenir en arrière, des objets et des techniques que nous sommes incapables d’expliquer à nos enfants et dont la durée de vie est trop courte pour en espérer une maîtrise et une connaissance complètes. L’ignorance n’est donc plus entretenue par les mêmes moyens mais elle est tout aussi paradoxalement répandue. Le latin est remplacé par nombre de novlangues scientifiques, administratives, comptables et commerciales qui éloignent à nouveau tout un chacun d’une simple maîtrise et d’une simple compréhension critique de notre monde. Le doute, actif, fondamental, philosophique, nécessaire, unique, dans le flux ininterrompu des informations s’est mué en réaction grégaire, cynique et rétive : lesfake news.

La moindre pensée critique et fondée, parce qu’il lui faut le temps de s’établir et de se dire, n’a pas plus droit de cité, dans notre tachycardie contemporaine, que les thèses de Galilée en son temps.

Pour autant il ne s’agit pas de démontrer et d’organiser dans ma lecture ces parallèles entre notre temps et celui de Galilée, il suffit – c’est là déjà une gageure – de poser l’équation de Brecht entre obscurantisme et lumière douteuse. Souvent ce ne sont pas les textes qui sont politiques mais bien l’oreille du spectateur et le temps dans lequel s’inscrit la représentation.

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Dans quelle mesure les trajectoires de Peer Gynt_, que vous avez monté en 2012 au Grand Palais, et de Galilée se rejoignent-elles ?_

É. R. J’y vois effectivement une familiarité mais peut-être est-ce un tropisme personnel. Il y a dans les deux œuvres les portraits, magnifiques et paradoxaux, d’hommes. D’hommes d’une crasse et commune humanité. Entre le garçon menteur et fripon, les pieds boueux, la tête dans les étoiles et les destins d’empereur et l’homme de science obstiné et orgueilleux, gourmand de tous les plaisirs terrestres au point de risquer la vie des siens pour le juteux d’une viande, il y a effectivement des correspondances. Ibsen et Brecht, également, nous proposent de suivre le destin de deux hommes en les décrivant à plusieurs moments de leur vie.

Rares sont les pièces où il est donné à ce point d’observer ce que la vie fait de nos convictions et de nos résistances.

Les deux fresques sont des pièces de troupe, elles sont joyeuses à concevoir et à répéter. Et Hervé Pierre bien sûr est cet acteur-monde faisant le lien entre les deux.

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Autour de Galilée évoluent une multitude de personnages… Comment se situe-t-il dans sa relation à ceux qui l’entourent ?

É. R. Galilée vit dans une sorte de famille recomposée assez idéale, assez franche, belle, gueularde, avec des sentiments forts. On sent que sa servante, Madame Sarti, a gagné de l’autorité sur le maître, qu’ils partagent bien plus que le salaire qu’il lui donne. J’aime cette idée, comme le rapport qu’il entretient avec Andrea, le fils de Sarti, ce gamin des rues qu’il prend sous son aile alors qu’il n’a aucun niveau d’études requis. Il m’évoque le jeune parfumeur dans Le Parfum de Süskind. Et puis il y a Virginia, sa propre fille avec laquelle il est d’une terrible violence et qu’il aime pourtant d’un amour injuste et intermittent. Enfin, autour de lui tels des apôtres, les disciples, Sagredo, le petit moine, le polisseur de lentilles, ceux qui l’ont suivi de ville en ville sans avoir rien en retour. Avec une foi qui fait étrangement écho à celle des défenseurs du dogme religieux.

Jusqu’où cette cour de disciples suit-elle Galilée dans ses paradoxes ?

É. R. Ce qui est drôle et curieux chez Brecht c’est que le pape est mathématicien, que ceux qui sont autour de Galilée sont comme une bande, les champions du doute, mais à laquelle Brecht donne les mêmes qualités, les mêmes défauts, la même violence qu’à ceux qui croient. Les armes d’un combattant ressemblent étrangement à celles de celui qu’il combat, et auquel il finit, comme toujours, par ressembler. Quand Galilée se dédit devant les instruments de la torture, qu’il revient donc vivant alors que ses disciples attendaient l’annonce de sa mort, de son martyre pour la science, ils sont dans une colère folle. Pourtant on sait que pour cette raison, parce qu’il a eu peur de mourir pour ses idées, il parviendra à faire connaître ses écrits et que la face du monde se trouvera changée. Mais leur Messie a trahi.

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L’obscurantisme religieux fait écho au doute posé sur la finalité de la science : je trouve l’équation ainsi donnée par Brecht très équilibrée, loin des camps choisis par la radicalité de notre époque.

Vous concevez également la scénographie du spectacle. Padoue, Venise, Florence, Rome, le Vatican, la maison de Galilée… Comment avez-vous résolu le défi de représenter cette diversité de lieux ?

É. R. Je me suis demandé ce que ces lieux avaient en commun, ce qu’ils évoquaient immédiatement dans l’imaginaire collectif, le Vatican, la chapelle Sixtine, les palazzi vénitiens ou florentins et j’ai pensé aux peintures religieuses, aux figures obligées de la pietà, d’imposition, de crucifixion. J’ai regardé du côté des grands maîtres, les Rembrandt, Fra Angelico, Caravage, Raphaël.

Et comme le diable est dans les détails, je suis allé les chercher dans ces toiles de maîtres, des anges doutant et des saints regardant ailleurs, je les ai grossis, placés les uns à côté des autres, les uns sur les autres, comme dans un atelier de peintre, un immense atelier de théâtre.

Éric Ruf

J’avais envie aussi de faire montre de l’excellence des ateliers de la Comédie-Française et notamment du travail extraordinaire des peintres. J’aime les toiles peintes, ce qu’il se passe quand on les rétro-éclaire et que se créent des bizarreries, une constellation de planètes étranges, l’apparition de la construction dénonçant la fragilité de l’ensemble. Galilée vit « in bocca al lupo », dans la gueule du loup. La scénographie traduit cette idée : il vit dans un tableau, combat de l’intérieur les statues de l’Île de Pâques catholique. J’aime toujours les décors dont on sait qui les agit, quand, par une clef, une licence poétique, on invite le spectateur à jouer avec soi en dénonçant la convention. « On aurait dit que le tableau, ce serait une maison. » Ce « on aurait dit » est magique en ceci qu’il scelle un pacte de crédulité avec le spectateur.

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  • Photos de répétitions © Vincent Pontet

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