La parole est aux actrices

« Hors la loi » texte et mise en scène Pauline Bureau. Du 24 mai au 7 juillet 2019, Théâtre du Vieux-Colombier.

Martine Chevallier : redonner du vivant à ce qui a été

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  • Vous interprétez le personnage de Marie-Claire à 60 ans, l’âge qu’elle a aujourd’hui. Comment appréhendez-vous le fait de donner la parole, tant d’années après, à celle qui s’est ainsi retrouvée, adolescente, au cœur de ce procès devenu historique ?

Donner sa voix à une parole vraie est très impressionnant et très touchant.

Martine Chevallier

Martine Chevallier. Je n’ai rien voulu regarder sur elle, je n’ai pas écouté d’interview car je ne voulais pas être dans l’imitation. J’y suis allée sur la pointe des pieds, je l’ai prise avec moi et me la suis appropriée. La première fois que j’ai rencontré Pauline, elle m’a parlé uniquement du personnage de l’avorteuse, que j’interprète également dans la pièce. Ce n’est que quelques mois plus tard qu’elle m’a dit vouloir aussi écrire pour moi le rôle de Marie-Claire aujourd’hui, pour intégrer son propre point de vue sur sa vie. Elle dit quelque chose d’essentiel dans sa pièce au sujet du ressenti de cette femme, ce qui lui est arrivé est entré dans l’Histoire, elle a vu sa propre histoire devenir une part de celle des femmes.

Pouvoir être une porte-parole et, en prenant du recul, un porte-drapeau est rare pour une actrice. Il s’agit de redonner du vivant à ce qui a été, ce qui est d’autant plus magnifique que cette femme vit encore. Cela me touche profondément.

Martine Chevallier
  • En dehors de Marie-Claire à 60 ans, vous interprétez en effet aussi Madame Bambuck. Comment articulez-vous ces deux personnages ?

M.C. Sur le plan du jeu, c’est un exercice formidable. Je suis en quelque sorte à la fois la victime et le bourreau ! Cette Madame Bambuck a tout de même failli faire mourir la jeune fille... Mon approche est très différente puisqu’on ne sait pas grand-chose d’elle. Au niveau de l’écriture, elle fait partie des personnages et des séquences pour lesquelles Pauline a été bien plus dans l’invention. En répétition, elle m’a donné quelques indices qui m’ont permis de trouver la direction vers laquelle je vais avec beaucoup de liberté. Nous avons toute latitude pour ancrer un personnage qui sera l’antithèse de celui de Marie-Claire. Je la vois comme ces personnes anodines, que l’on peut dire passe-partout mais qui, lorsqu’on les regarde à la loupe, sont irrépressiblement drôles car ce sont des archétypes, le type même de la Parigote, ces femmes débrouillardes du Paris de l’après-guerre. Elle a déjà opéré des avortements sur elle-même, mais elle va exercer ses principes sur quelqu’un d’autre sans s’ être renseignée médicalement. Il y a une forme d’inconscience en elle, sans omettre qu’elle n’agit pas bénévolement et se fait même payer très cher.

  • Revenir aujourd’hui au sein d’une pièce de théâtre sur le procès de Bobigny, est-ce une démarche qui vous importe particulièrement en tant qu’actrice ?

M.C. Énormément ! J’ai souvent aspiré à faire des spectacles dont la parole et l’action sont dans une forme de divertissement tout en étant portés par une pensée. C’est ce que Pauline réussit admirablement. Je dois dire que je n’ai vécu ce procès que de très loin. En 1971, je quittais la Maison de la Culture de Grenoble et arrivais à Paris pour passer les concours du Conservatoire. J’avais une vingtaine d’années, j’avais entendu parler du Manifeste des 343 sans avoir encore fait le recoupement avec le procès, les discours de Gisèle Halimi. J’avais été politisée mais je me concentrais totalement sur mes études dans ces années-là. La politique est revenue plus tard, grâce à Antoine Vitez avec qui j’ai beaucoup travaillé. Je relève d’ailleurs dans le travail de Pauline beaucoup de points communs avec Antoine. Du point de vue de la direction d’acteur, je n’avais jamais retrouvé cela, sauf avec Lars Norén dans un type d’improvisation qui approfondit la création ensemble, au jour le jour au plateau. Pauline suit une ligne forte, elle sait exactement ce qu’elle veut dire et voir tout en travaillant en totale collaboration avec les acteurs. Elle s’appuie sur notre imaginaire et nous pouvons nous laisser porter par elle en toute confiance. La voir travailler est admirable. Nous sommes dans le plaisir et la joie, et dans le partage avec toute son équipe. C’est un travail de communion.
Antoine avait un passé politique, il avait été inscrit au parti communiste, avait été le secrétaire d’Aragon, et restait un grand militant. Comme lui, Pauline n’est pas une idéologue, c’est une sociologue qui met en perspective son époque. Je retrouve un même sens de la contemporanéité que chez Antoine, ses pièces s’appuient sur des bases réelles et répondent à l’époque dans laquelle elles s’inscrivent.

Ce qui me passionne dans son théâtre est qu’il est à la fois politique et spectaculaire, jamais ostentatoire. Elle sait se servir de tous les procédés du théâtre pour raconter une histoire avec une conscience de son époque à même d’élargir notre réflexion. Cela procède d’un regard généreux sur la vie, d’une vraie écoute des autres.

Martine Chevallier

Coraly Zahonero : un combat n'est jamais gagné pour toujours.

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  • Vous avez créé en 2016, dans le cadre des Singulis, un spectacle autour de Grisélidis Réal. Vous incarnez ici une autre personnalité engagée, l’actrice Delphine Seyrig qui a notamment signé le « Manifeste des 343 » et témoigné lors de ce procès historique.

Coraly Zahonero. Delphine Seyrig appartient à la génération de Grisélidis Réal, qui est aussi celle de ma grand-mère. Ces femmes nées autour des années 1930 ont été entravées dans leur sexualité puisque la pilule n’a fait son apparition que dans les années 1960. Le début de leur vie sexuelle a donc été placé sous le risque d’une grossesse ou celui, à la fois sanitaire et pénal, d’un avortement pratiqué illégalement avec pour conséquence possible un curetage. Cette réalité a conditionné leur vie. Elles ont vécu cela toutes les trois dans leur chair (4 enfants et 11 avortements pour Grisélidis Réal…). Delphine Seyrig était très engagée dans la cause féministe, outre sa signature dans ce fameux manifeste et son témoignage à ce procès, il faut savoir que c’est dans son appartement, en 1972, que le Dr Karman a fait la première démonstration de sa nouvelle méthode d’interruption volontaire de grossesse par sonde (dite par aspiration) devant des militantes du MLF et que des médecins du Groupe d’information santé ont appris à la pratiquer. Son engagement a d’abord été celui d’une femme, et elle a utilisé sa notoriété pour servir ce combat. Elle est exemplaire selon moi.

On ne choisit pas son époque mais on peut choisir ses luttes. Je me sens en totale adéquation avec Delphine Seyrig et je suis très fière de témoigner de l’engagement magnifique qu’elle a eu à l’époque. Je n’envisage pas de chercher à l’imiter car elle est inimitable, je travaille à restituer l’impact que sa présence a pu avoir dans ce procès.

Coraly Zahonero
  • Vous interprétez également la mère de Marie-Claire qui a accompagné sa fille dans son avortement et a suivi Gisèle Halimi dans ce procès. De la figure emblématique de Delphine Seyrig à cette femme « de l’ombre », comment articulez-vous ces deux rôles ?

C.Z. Contrairement à Delphine Seyrig, dont presque tout le monde a en mémoire la sublime silhouette et la voix si singulière, le personnage de la mère est celui d’une femme modeste et inconnue. L’imaginaire (le mien et celui des spectateurs) est donc libre de droits, si je puis m’exprimer ainsi… J’ai moi aussi deux filles dont la plus jeune a l’âge qu’avait Marie-Claire au moment de son avortement et du procès. Cela me relie à elle très concrètement. Son instinct a été très bon en allant trouver Gisèle Halimi, elle a très vite compris qu’elle n’était pas de taille face à cette loi et qu’il lui faudrait allier ses forces à une cause dépassant l’histoire particulière de sa fille. Être ainsi en pleine lumière médiatique et supporter de recevoir tant de violences a dû lui demander beaucoup de courage. Elle n’était pas programmée pour une telle exposition ni pour un tel combat. Elle a été le maillon indispensable dans la chaîne formée par ces femmes autour de Marie-Claire et qui se sont unies pour défendre une cause commune : la liberté et le droit d’enfanter ou pas. C’est toute la puissance du combat féministe.

  • Pauline Bureau aborde dans Hors la loi, aujourd’hui en 2019, la question de l’avortement. Quelle importance a cette création dans votre parcours d’actrice ? En tant que femme ?

C.Z. J’ai du mal à dissocier la femme et l’actrice. Elles se nourrissent l’une de l’autre et évoluent l’une par rapport à l’autre en permanence. Cette création est particulièrement importante car je suis convaincue que le droit à l’avortement est primordial pour les droits des femmes et qu’il est nécessaire de montrer aujourd’hui combien il fut difficile à conquérir et combien on se doit de le protéger. Ma grand-mère et ma mère ont avorté dans des conditions précaires et traumatisantes. Je suis moi-même tombée enceinte à 15 ans mais contrairement à elles, j’ai pu avorter en bénéficiant d’une méthode médicalement sûre et non humiliante, ce qui a permis d’atténuer le traumatisme d’un tel acte vécu si jeune. Je n’ai pas mis ma vie en danger et j’ai été entourée de soins attentifs et bienveillants. Je mesure donc précisément à quel point mon destin et ma vie auraient été différents si mes ascendantes et moi-même n’avions pas pu avoir recours à l’avortement… Je mesure aussi à quel point les avancées de la loi, des consciences, et de la médecine (notamment avec la pilule RU qui permet d’éviter l’avortement par curetage ou aspiration) sont majeures dans l’histoire de l’émancipation des femmes. Grâce à mon parcours, à la liberté de parole et de conscience dont je dispose, j’ai pu parler à mes filles plus librement qu’on ne l’avait fait avec moi, et répondre à toutes leurs questions sur les sujets de sexualité et de notre héritage transgénérationnel, leur évitant ainsi de reproduire malgré elles un schéma marqué par le tabou, la honte et le secret. Elles se sont inscrites dans cette histoire des femmes avec une connaissance et une lucidité bien plus grandes que celles qu’on m’avait transmises. Je les pense plus à l’abri que je ne l’étais, je souhaite qu’elles prennent conscience du prix que nos ancêtres ont payé pour que nous jouissions de ce droit et de cette liberté.

Un combat n’est jamais gagné pour toujours et il n’est véritablement perdu que s’il n’est pas mené.

Coraly Zahonero
  • Ce combat féministe est aussi celui du droit des femmes à disposer librement de leur corps ?

C.Z. La maîtrise du corps des femmes a toujours été un enjeu politique et sociétal fort. Être en mesure de dissocier la sexualité de la procréation est absolument révolutionnaire, c’est en maintenant l’incapacité ou la difficulté de le faire que les femmes peuvent être asservies dans les rôles d’épouses et de mères, piliers des sociétés patriarcales qui sont également le socle des trois religions monothéistes. Une femme qui prend du plaisir à faire l’amour et peut décider d’enfanter ou pas devient puissante et dangereuse pour ces sociétés car, en se réappropriant son corps, elle échappe ainsi à tout contrôle et à toute injonction. Ce n’est pas pour rien que le credo religieux peut être si puissant, certainement le seul en mesure de freiner cette révolution car c’est en son sein que l’on trouve les plus fervents opposants à l’avortement. Les femmes s’y trouvent soumises à l’autorité de Dieu et donc des textes qu’il aurait dictés (à des hommes), textes censés définir leurs libertés et leurs devoirs. L’émancipation et la liberté sexuelle des femmes ne font pas partie du programme ! Et surtout pas celui d’avorter !

Françoise Gillard : rendre compte du courage de ces femmes

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  • Vous avez créé en 2017, dans le cadre des Singulis, L’Événement d’Annie Ernaux et citiez alors l’auteure « Est-ce que l’avortement est interdit parce que c’est mal ou est-ce mal parce que c’est interdit ? » Avec Hors la loi, vous retrouvez la question l’avortement circonscrite au moment de sa légalisation.

Françoise Gillard. Quand j’apprends mon texte de Hors la loi, il y a des parallèles bien-sûr avec L’Événement que je continue à jouer en tournée. Ce qui est étrange, c’est que des bribes du texte d’Annie Ernaux me reviennent en mémoire ! Gisèle Halimi, le personnage que j’interprète, a subi deux avortements clandestins. Le premier a eu lieu peu avant celui d’Annie Ernaux. Elle était aussi très jeune et a dû suivre le même parcours qu’elle. Le second a été décidé en accord avec son mari car ce n’était pas le bon moment pour avoir un autre enfant. Lors de ce second avortement, elle a eu des complications. Elle a plaidé alors qu’elle avait une sonde depuis quelques jours et s’est évanouie en plein tribunal. Après L’Événement, qui raconte l’avortement d’une jeune fille, la solitude, le rejet, les risques judiciaires et médicaux encourus, j’arrive ici à l’étape suivante, celle d’une prise de conscience, les femmes décident qu’il faut agir, se rebellent et prennent les choses en main. Ce qui est très intéressant, c’est d’être confrontée à ce même sujet mais d’un autre point de vue : celui de Gisèle Halimi, elle-même à un autre moment décisif de son histoire : la mise en place de sa défense pour obtenir l’acquittement des femmes qui comparaissent, sa lutte pour que ce procès débouche sur la loi Simone Veil.

Si je n’ai pour ma part jamais subi d’avortement, le fait d’avoir porté le récit d’Annie Ernaux me donne l’impression de l’avoir vécu intimement, fondamentalement.

Françoise Gillard

Gisèle Halimi, qui a défendu ces femmes en ayant subi deux avortements dans sa propre chair, raconte qu’on leur apprenait au barreau à ne pas avoir d’empathie pour les personnes que l’on défend. Elle n’a eu de cesse durant toute sa vie de revendiquer que c’était pour elle indissociable de la dimension juridique.

  • Vous avez interprété de nombreuses grandes héroïnes, dont Antigone, symbole du refus d’une loi qu’elle considère injuste. Que représente pour vous le fait d’incarner au théâtre une personnalité telle que celle de Gisèle Halimi ?

Interpréter une telle personnalité est un cadeau exceptionnel même si c’est aussi un peu effrayant ! J’essaye d’incarner sans dénaturer ou caricaturer, et surtout en rendant justice.

Françoise Gillard

F. G. J’aime m’intéresser au contexte social et politique. Je n’ai pas vécu l’époque de ce procès et je ne connaissais pas Gisèle Halimi. J’apprends beaucoup en allant à sa rencontre, je la lis, je tente de la comprendre, de savoir qui elle était en visionnant des reportages, des interviews et des conférences qu’elle a données. Elle parle de façon extrêmement douce, avec beaucoup de délicatesse. J’aime son intelligence. Sa détermination, jamais radicale, me touche énormément car elle naît d’une pensée à l’écoute des mouvements de la société. Dès l’enfance, Gisèle Halimi s’est imposée dans une famille tunisienne traditionnelle en refusant de « servir » ses frères considérés comme des rois. Elle a fait une grève de la faim et ses parents ont cédé ! Autour d’elle, beaucoup d’autres noms ont oeuvré, Simone Veil évidemment à qui je me suis beaucoup intéressée au moment de L’Événement, les actrices Delphine Seyrig et Catherine Deneuve qui ont signé le « Manifeste des 343 ». Et il y a eu aussi tous ces hommes, notamment médecins, qui ont soutenu les enjeux de ce combat et qui sont venu témoigner au procès.
En défendant Marie-Claire, sa mère et celles qui les ont aidées, mon personnage rend aussi compte du courage qu’ont eu ces femmes. D’un milieu social défavorisé, elles ont pris de grands risques sans jamais renoncer malgré des conséquences difficiles. Comme le souligne Gisèle Halimi, ce combat vient juste après 1968 qui reste une révolution masculine. Dans l’histoire des batailles féministes, on remarque qu’elles se font toujours sans violence.

  • Quelle importance a cette création dans votre parcours d’actrice ? En tant que femme ?

F. G. Elle est capitale. Toutes les 9 minutes, une femme meurt dans une partie du monde suite à un avortement clandestin. Il reste encore beaucoup de pays où ce n’est pas un droit acquis. On oublie vite et les nouvelles générations de jeunes filles doivent en être conscientes, et surtout instruites pour que l’avortement reste pour elles un recours ultime. Et il ne faut pas oublier que la loi Veil ne fait pas partie de la Constitution ; sans parler d’une remise en question directe, des risques plus insidieux peuvent la mettre à mal, par exemple une diminution des moyens alloués aux centres d’orthogénie ou au planning familial. En France, du fait de la clause de conscience que les gynécologues peuvent faire valoir, il peut être compliqué de trouver un médecin quand on habite dans des territoires isolés. On sait que certaines femmes reviennent à l’aiguille à tricoter...
Gisèle Halimi va également à l’encontre d’une pensée archaïque de la femme essentiellement génitrice. On lui assigne encore d’office un instinct maternel, toute souffrance intime liée à la maternité reste un sujet tabou. Gisèle Halimi dit très justement qu’elle a eu deux enfants en l’ayant choisi, mais l’urgence du désir d’enfant est aussi à considérer par rapport à un conditionnement, une pression sociale. Même si cela évolue, l’accomplissement de la femme à travers la maternité reste très ancré dans les mentalités ; contrairement aux hommes, on demande à une femme de se justifier.
Dans mon parcours d’actrice, travailler sur de tels sujets est vraiment moteur et formateur. Je ne suis pas engagée personnellement dans un parti politique ou une association féministe, mais je donne de l’importance à la transmission dans mon métier. Les rencontres que je peux faire à l’issue des représentations de L’Événement sont incroyablement riches, beaucoup de jeunes filles ne connaissent absolument pas cette période.

Ce travail de mémoire m’importe énormément. Je ne suis pas Gisèle Halimi, je n’étais pas Annie Ernaux, mais par mon acte d’actrice j’aime être le vecteur d’une voix, d’une pensée.

Françoise Gillard

Danièle Lebrun : on était fortes parce qu'on était ensemble

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  • Vous avez signé le « Manifeste des 343 ». Pouvez-vous nous raconter comment vous avez pris cette décision, malgré les risques encourus ?

Danièle Lebrun. À cette époque, je travaillais beaucoup, entre le théâtre, la télévision et le cinéma, je n’avais plus le temps de m’occuper de quoi que ce soit, et m’étais donc éloignée aussi des réunions du Planning familial. Lorsqu’on m’a téléphoné au sujet du « Manifeste des 343 », même si j’étais avec elles, j’avais des scrupules à signer car je n’avais moi-même jamais vraiment avorté. J’avais déjà été enceinte, mais j’ai fait du scooter et du cheval… et ça a suffi ! Puis le temps a passé et j’ai eu un fils. J’étais d’ailleurs au moment de ce coup de téléphone enceinte de ma fille, que j’avais aussi désirée… Apprenant que certaines femmes qui étaient dans mon cas avaient signé, j’ai raccroché en lui disant que je réfléchissais. Peu après, la jeune femme qui gardait mon fils est arrivée en larmes chez nous, me racontant que sa voisine de palier à Aubervilliers, qui avait six enfants et n’en voulait pas un septième, n’avait trouvé personne et s’était introduit un pack de javel dans le vagin. Elle en est morte dans d’atroces souffrances en laissant six orphelins. J’ai été prise d’une bouffée de colère et j’ai rappelé immédiatement pour dire que je signais.
Pour les risques, on s’en moquait complètement ! Il faut dire que la notoriété nous a protégées, j’avais un nom semble-t-il suffisant pour ne pas avoir d’ennui. Mais certaines filles en ont eu, elles se sont fait insulter, ont eu des problèmes dans leur travail, avec la police… Après le procès, qui a été très médiatique, les insultes n’ont fait qu’empirer. La petite, Marie-Claire, cela lui a gâché complètement sa vie. Et nous, on s’est alors vraiment fait traiter de salopes ! J’habitais alors à Ville d’Avray, beaucoup de personnes qui m’appréciaient jusque-là parce qu’elles me voyaient jouer dans des films qui passaient à la télévision m’ont regardée de travers et dédaignée – ce qui m’amusait plus qu’autre chose car cela venait d’un milieu bourgeois, que j’ai d’ailleurs quitté très vite ! De fait, on était fortes parce qu’on était ensemble.

  • Vous incarnez ici Simone de Beauvoir. Comment abordez-vous l’interprétation de cette figure de l’histoire du féminisme ?

D. L. Très simplement. Je vais réécouter sa voix pour retrouver son débit de paroles, même si c’est surtout ce qu’elle dit qui est important. C’est superbe, elle pose des questions essentielles sur le statut des femmes, la misogynie. Lorsque j’ai lu Le Deuxième Sexe, j’ai trouvé que ce qu’elle y disait était pour la première fois tout à fait juste par rapport à ce que je vivais. J’ai appris grâce à Pauline que c’est grâce à Simone de Beauvoir que nous avons la retranscription des minutes du procès car elle a payé une sténo pour tout noter. Son féminisme est aussi celui d’une écrivaine qui défend sa peau dans un milieu masculin, quand les femmes n’avaient pas accès au Collège de France, à l’Académie française… Elle était très suivie dans tout ce qu’elle publiait et représentait pour moi la réussite des femmes que je connaissais.

Aujourd’hui encore, il nous faut constamment nous battre. D’ailleurs, chaque fois qu’il y a une régression, c’est parce que les femmes se sont relâchées.

Danièle Lebrun

L’histoire ne manque pas de filles comme Beauvoir, comme Madame du Châtelet au XVIIIe siècle. Heureusement qu’il y a eu des hommes intelligents pour les soutenir. Si l’on prend Artémise, qui était quasiment l’égale du Caravage, c’est son père qui l’a poussée à continuer à peindre. Marie Curie ne serait jamais arrivée à un tel niveau de recherche sans son père. Et Camille Claudel a été protégée par son père jusqu’à ce qu’il meure. Une avocate aussi intelligente que Gisèle Halimi savait qu’il fallait que les hommes soient de notre côté. Pour la réussite de ce procès, elle a convoqué des personnalités fortes, dont des hommes car elle savait que s’ils s’en mêlaient cela irait plus vite.

  • Au regard de votre parcours, personnel et professionnel, qui est celui d’une femme libre et accomplie, qu’est-ce que représente pour vous le combat féministe ?

D. L. Quand j’étais gamine, ma mère ne cessait de me répéter qu’il était capital de travailler pour être libre. Et depuis l’âge de quinze ans, je suis financièrement libre. Si elle a hélas arrêté de travailler très jeune, les exemples ne manquaient pas autour de moi. Je suis issue du côté paternel d’une famille bourgeoise qui a été ruinée, ce qui a poussé ma grand-mère à travailler et, du côté maternel, d’ouvriers et paysans bretons rouges dont les enfants ont fait des études. Des deux côtés, j’étais entourée de tantes très indépendantes, l’une a été agrégée de physique, les autres ont réussi à être premières chez Balmain.
Bien que d’un milieu pauvre, elles étaient d’une culture extraordinaire et menaient la « grande vie » à Paris !

J’ai donc une culture de femmes qui se débrouillent et qui ont l’habitude de se défendre dans la société. Femme, on le devient… C’est un combat permanent.

Danièle Lebrun

J’étais timide, mais rebelle, ce qui faisait rire ma mère et ma grand-mère que j’ai sans doute un peu blessées car je ne supportais pas qu’elles se soient laissées aller sans réfléchir à des vies de femme au foyer. Ma mère était fière de nous et m’a toujours soutenue. Lorsque j’avais 15 ans, je n’avais qu’une envie, c’était d’être un homme car je voyais bien la différence qui existait par rapport aux femmes. Je me suis rattrapée par la suite, j’ai vite compris que, dans le milieu du théâtre, ce n’est que lorsque l’on joue les grands premiers rôles que l’on peut devenir l’égal d’un homme. Mais être libre en choisissant le métier d’actrice est loin d’être facile. À mes débuts c’était vraiment #MeToo ! Je me rappelle une audition pour un film où je m’étais fait peloter par le maquilleur qui m’avait prise pour une figurante. Quand il a su que j’avais deux phrases à dire, il s’est excusé : deux phrases, et j’avais le respect ! Grâce au mouvement #MeToo, qui n’est pas une révolution en soi, les réseaux sociaux ont permis de bousculer les mentalités machistes. Les choses évoluent, mais il faut encore qu’une femme lutte pour gagner la place qu’elle mérite. J’ai toujours eu la rage, non pas pour « devenir » quelqu’un mais parce que je ne supporte pas l’injustice. C’est cette rage qui m’a fait signer le « Manifeste des 343 ».

Paroles d’actrices recueillies par Chantal Hurault, responsable de la communication et des publications du Théâtre du Vieux-Colombier, avril 2019.

Croquis de costumes © Alice Touvet

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