Les sombres brumes nordiques

« Les Créanciers » d'August Strindberg. Mise en scène Anne Kessler. Du 31 mai au 8 juillet 2018, au Studio-Théâtre.

« L’amour entre les sexes, c’est le combat et la haine ». Implacablement théâtrale,cette observation de Laura dans Père de Strindberg est particulièrement appropriée au théâtre scandinave, représenté à la Comédie-Française depuis 1921par Strindberg, Ibsen, Bergman et Lars Norén.

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  • Père d’August Strindberg, mise en scène d’Arnaud Desplechin, 2015, avec Michel Vuillermoz et Anne Kessler © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Une noirceur diffuse

Si le couple exacerbe la cruauté, il n’en est pas le champ de bataille exclusif. Les pressions et révélations affectent aussi l’équilibre de la fratrie, comme dans Un ennemi du peuple (Ibsen). Cette pièce est la première d’Ibsen – et du théâtre scandinave – à entrer au répertoire de la Comédie-Française en 1921. L’accueil est enthousiaste, tant pour les comédiens (Maurice de Féraudy, Charles Granval, Jacques Fenoux, Jean Croué) que pour l’auteur. « C’est un devoir chargé de conséquences heureuses que d’admettre parmi nous les plus beaux ouvrages de l’esprit quelle que soit leur nationalité » s’enthousiasme Robert de Flers pour qui Un ennemi du peuple est « la plus simple et la plus claire des pièces d’Ibsen ».

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  • Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, 1921, avec Paul Gerbault, Mlle Valpreux, Maurice de Féraudy et Emilienne Dux © Coll. Comédie-Française
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  • Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, 1921, photo. Bert © Coll. Comédie-Française

Mais la lutte demeure le plus souvent conjugale, le couple se débattant avec ses paradoxes et son instabilité, comme dans Peer Gynt (Ibsen, mise en scène Éric Ruf, 2012). L’apaisement des âmes et le rêve de bonheur conjugal du public, spectateur d’un cauchemar éveillé, sont mis à mal.

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  • Peer Gynt d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Éric Ruf, 2012 avec, au premier plan, Michel Favory et Adeline d’Hermy © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française
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  • Maquettes de costumes de Christian Lacroix pour les rôles d’Adeline d’Hermy dans Peer Gynt d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Éric Ruf, 2012 © Coll. Comédie-Française
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  • Maquettes de costumes de Christian Lacroix pour les rôles de Nâzim Boudjenah dans Peer Gynt d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Éric Ruf, 2012 © Coll. Comédie-Française

Dans La Sonate des spectres, Strindberg s’en prend aux histoires d’amour avec son cortège de jalousies, trahisons et mensonges… La mise en scène lente et irréelle d’Henri Ronse (1975), prend volontairement à contre-pied les intentions de l’auteur avec un décor très féerique, « les lames de couteau de Strindberg étant comme des carpes dormantes » (Henri Ronse).

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  • La Sonate des spectres d’August Strindberg, mise en scène d’Henri Ronse, 1975, avec Marcelle Arnold, Philippe Etesse, Catherine Samie, Jean-François Rémi, Tania Torrens et François Chaumette © Claude Angelini, coll. Comédie-Française

Le Songe (Strindberg), résumé des maux de la terre n’épargnant pas le couple, est également un voyage onirique dont l’auteur reconnaît la complexité : « Toute une vie en une heure. Toute une vie non pas dans son déroulement chronologique mais dans une déambulation vers les profondeurs ». Dans cette première pièce de Strindberg jouée à la Comédie-Française et montée par Raymond Rouleau (1970), près de quarante comédiens de la Troupe sont mobilisés pour un voyage fantasmagorique s’achevant sur l’amour, « qui atteint sa joie la plus haute à travers les pires souffrances, le plus doux dans le plus amer » (tableau XV).

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  • Le Songe : Ett Drömspel d’August Strindberg, mise en scène de Raymond Rouleau, 1970 © Claude Angelini, coll. Comédie-Française
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  • Le Songe : Ett Drömspel d’August Strindberg, mise en scène de Raymond Rouleau, 1970 © Claude Angelini, coll. Comédie-Française

La rivalité amoureuse

À la violence néanmoins récurrente du théâtre de Strindberg, d’Ibsen et de Bergman, s’ajoute le portrait de fortes personnalités féminines voire féministes  en contradiction avec le reproche de misogynie fait à leur auteur  au cœur des rivalités amoureuses. Deux femmes (Madame X jouée par Coraly Zahonero et Mademoiselle Y par Clotilde de Bayser), l’une trahie par la seconde et par son mari, s’affrontent dans La Plus Forte (Strindberg, mise en scène Anne Kessler, 2006).

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  • Grief[s], montage et adaptation de Guy Zilberstein, mise en scène d'Anne Kessler, 2006, avec Coraly Zahonero et Clotilde de Bayser (La Plus Forte, August Strindberg) © Didier Fontan, coll. Comédie-Française

Dans Créanciers (Strindberg), la lutte à mort pour la domination est masculine. Tekla, romancière renommée au cœur de cette rivalité d’hommes en détresse, est simplement heureuse et libre. Le sombre réalisme du psychisme de Strindberg est redevable à sa découverte des travaux de Charcot et à son expérience personnelle. Son mariage avec une actrice divorcée qui, au moment de l’écriture de Créanciers, s’éloigne de lui, le rend jaloux du passé et du présent de sa femme. En 1980, Jacques Baillon, nouveau secrétaire général de la Comédie-Française, monte la pièce au Petit-Odéon en reconnaissant que les invraisemblances de l’intrigue permettent de « faire avancer le voyage psychologique des personnages ». Dans cette histoire où l’ancien mari (François Chaumette) persuade à visage couvert le nouvel époux (Jacques Toja) que sa femme Tekla (Catherine Hiegel) le manipule, les réalités sont plus psychiques que réelles.

Les couples victimes des femmes

La liberté des personnages féminins tels que Tekla dans le théâtre de la fin du XIXe siècle, décriée par leur auteur mais néanmoins audacieusement décrite, détruit le couple. Chez Ibsen, qui, selon Terje Sinding , sublime – contrairement à Strindberg – la figure de la femme, deux héroïnes portent cette responsabilité. Hedda Gabler, désespérée d’être enceinte et déçue par le mariage dont elle attendait – très bourgeoisement – une vie qu’elle ne parvenait cependant pas à définir, projette ses fantasmes sur son ancien amant qu’elle pousse par vengeance au suicide avant de se donner elle-même la mort. Cette pièce est, en 1925, la deuxième d’Ibsen à être jouée à la Comédie-Française dans une mise en scène confiée à Granval.

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  • Programme d’Hedda Gabler d’Henrik Ibsen, 1925 © Coll. Comédie-Française
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  • Hedda Gabler d’Henrik Ibsen, 1925, avec Jacques Guilhène, Charles Granval, Marie-Thérèse Piérat et Madeleine Renaud © Coll. Comédie-Française

Toute en nuances selon la presse de l’époque, Marie-Thérèse Piérat insuffle de la « chaleur dans l’âme gelée de Hedda » tandis qu’en 2002, dans la nouvelle présentation de Jean-Pierre Miquel , Clotilde de Bayser est, selon la critique, magnifiquement « torturante et torturée ». Ce « non espoir » est, pour Miquel, une invention d’Ibsen qui crée aussi « une femme absolument méchante, diabolique » dont les actes horribles sont cependant provoqués par des événements extérieurs.

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  • Programme d’Hedda Gabler d’Henrik Ibsen, mise en scène de Jean-Pierre Miquel, 2002 © Coll. Comédie-Française
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  • Hedda Gabler d’Henrik Ibsen, mise en scène de Jean-Pierre Miquel, 2002, avec Michel Favory et Laurent Rey © Laurencine Lot, coll. Comédie-Française
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  • Hedda Gabler d’Henrik Ibsen, mise en scène de Jean-Pierre Miquel, 2002, avec Laurent Rey et Catherine Samie © Laurencine Lot, coll. Comédie-Française
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  • Hedda Gabler d’Henrik Ibsen, mise en scène de Jean-Pierre Miquel, 2002, photographie de répétition avec Jean-Pierre Miquel, Christian Gonon, Clotilde de Bayser © Laurencine Lot, coll. Comédie-Française

Comble pour l’époque, tandis qu’Hedda se suicide enceinte, Nora (Maison de poupée) quitte délibérément ses trois enfants pour vivre enfin sa vie. Ce couple déchiré faisant écho à la rancœur et au ressentiment imprégnant La Plus forte et Les Meilleures Intentions (Bergman), Anne Kessler réunit les trois pièces pour son spectacle Grief[s] en 2006 en lisant ces auteurs à travers le regard de Bergman.

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  • Journal des trois théâtres, janvier 2006 © Coll. Comédie-Française

La déchirure autour de l’enfant

En perdition, le couple est confronté au doute de l’adultère, de la trahison et donc, potentiellement, à celui de la légitimité de l’enfant. Père (Strindberg) désigne dans son titre la victime de ce doute instrumentalisé par la mère. Mais pour Catherine Hiegel (la Mère) et Jean-Luc Boutté (le Père) dirigés par Patrice Kerbrat en 1991, l’un n’est pas plus monstrueux que l’autre.

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  • Père d’August Strindberg, mise en scène de Patrice Kerbrat, 1991, avec Jean-Luc Boutté et Catherine Hiegel © Claude Bricage, coll. Comédie-Française
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  • Père d’August Strindberg, mise en scène de Patrice Kerbrat, 1991, avec Jean-Luc Boutté et Catherine Hiegel © Claude Bricage, coll. Comédie-Française

Cette pièce ambivalente dans laquelle l’enfant, objet du chantage dont on ne veut se séparer, résonne de façon très actuelle. Le choix du texte a découlé du désir initial de réunir ces deux comédiens. Après avoir songé àDanse de mort, le metteur en scène Patrice Kerbrat et l’administrateur Antoine Vitez ont choisi Père pour élargir le Répertoire, Le Songe étant alors la seule pièce de Strindberg à y être inscrite. Admiratif de ce spectacle, Arnaud Desplechin propose au public de réentendre ce texte, un quart de siècle plus tard (2015).
Comme son prédécesseur, il veut faire une pièce « sans coupable ». Ce disciple de Bergman (émule de Strindberg) et familier des démêlés conjugaux à l’écran fait ici ses débuts de metteur en scène de théâtre en souhaitant montrer la violence de la pièce, mais avec douceur : « J’aimerais que les acteurs de cette distribution soient grands, tourmentés et intègres, maladroits avec grâce », ce que la critique reconnut notamment à Michel Vuillermoz et Anne Kessler.

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  • Père d’August Strindberg, mise en scène d’Arnaud Desplechin, 2015, avec Michel Vuillermoz et Anne Kessler © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Dans Le Canard sauvage (Ibsen), la victime de cet effondrement des certitudes des adultes n’est autre que la fille (Anne Kessler) qui se suicide pour prouver son amour à un père doutant de sa paternité.

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  • Le Canard sauvage d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Alain Françon, 1993, avec Anne Kessler © Paulo Nozolino, coll. Comédie-Française
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  • Le Canard sauvage d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Alain Françon, 1993, avec Marie Bourdet, Jean-Pierre Falloux et Martine Chevallier © Paulo Nozolino, coll. Comédie-Française

« Faire-part de mort », cette « pièce noire plus que touchante », refusée au comité de lecture en 1930, est ainsi perçue et montée par Alain Françon (1993) qui, dans son intérêt pour les paradoxes humains, cherche à débusquer, derrière la violence d’Ibsen, la dérision et l’humour des êtres humains. Quitte à ce que ce rire soit une grimace.

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  • Programme de la première à la Comédie-Française du Canard sauvage d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Alain Françon, 4 décembre 1993 © Coll. Comédie-Française
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  • Le Canard sauvage d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Alain Françon, 1993, avec Martine Chevallier et Jean-Baptiste Malartre © Paulo Nozolino, coll. Comédie-Française
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  • Le Canard sauvage d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Alain Françon, 1993 © Paulo Nozolino, coll. Comédie-Française

L’usure du couple

Le nombre d’années n’arrangent rien au modèle marital, bien au contraire, pour un sceptique comme Strindberg. Mariés depuis vingt-cinq ans, le Capitaine Edgar (Jean Dautremay) et Alice (Muriel Mayette), actrice ayant renoncé à sa carrière pour lui, ne se supportent plus et l’arrivée de Kurt (Gilles Privat), dans ce huis-clos qu’évitent leurs enfants, ne va pas améliorer le climat de Danse de mort mis en scène par Matthias Langhoff pour son entrée au Répertoire en 1996. Si, au fil de la représentation, le décor se délite, la « violence exemplaire, jamais outrée » des comédiens préserve la puissance de ce combat séculaire.

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  • Danse de mort d’August Strindberg, mise en scène de Matthias Langhoff, 1996, avec Muriel Mayette, Gilles Privat © Thierry Bouët, coll. Comédie-Française

Lars Norén s’inscrit explicitement dans la lignée du désenchantement strindbergien (Danse de mort et La Sonate des spectres) avec Embrasser les ombres (mise en scène de Joël Jouanneau, 2005), mettant en scène l’intimité d’Eugène O’Neill, célèbre auteur duLong voyage vers la nuit.

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  • Embrasser les ombres de Lars Norén, mise en scène de Joël Jouanneau, 2005, avec Catherine Hiegel, Éric Génovèse, Mathieu Genet, Andrzej Seweryn © Cosimo Mirco Magliocca, coll. Comédie-Française

Rien ne semble pouvoir ni sauver, ni séparer ce couple infernal (Catherine Hiegel et Andrzej Seweryn), et moins encore l’arrivée des deux fils d’un premier mariage (Mathieu Genet et Éric Génovèse). La part monstrueuse et violente de chacun de ces personnages est révélée, avec prouesse, par les comédiens.
Le quatuor déchirant composé de Catherine Sauval, Christian Cloarec, Françoise Gillard et Alexandre Pavloff, se répondant par dialogues croisés et silences éloquents, sert, en 2009, une autre partition de Lars Norén. La novatrice narration de Pur (mise en scène de l’auteur) sur le désenchantement conjugal entremêle deux couples, l’un sur le point de se séparer après de longues années passées ensemble et la perte d’un enfant, l’autre (ou le même dans sa jeunesse) emménageant avec ses projets d’avenir mais déjà vacillant par ses craintes et tensions. Dans un décor blanc, empli de la présence chorégraphiée des comédiens incarnant la souffrance et le naufrage intime, se joue une tragédie renouvelée, héritière de celles de ses compatriotes et aînés.

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  • Pur de et mis en scène par Lars Norén, 2009, avec Françoise Gillard, Catherine Sauval, Christian Cloarec et Alexandre Pavloff © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française
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  • Pur de et mis en scène par Lars Norén, 2009, avec Catherine Sauval, Christian Cloarec, Alexandre Pavloff et Françoise Gillard © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

Dix-huit ans après la mise en scène des Créanciers par Jacques Baillon au Petit-Odéon, Anne Kessler qui garde un souvenir mémorable de ce spectacle et en offre une nouvelle présentation au Studio-Théâtre, soit la huitième mise en scène d’une pièce de Strindberg à la Comédie-Française. Anne Kessler renoue ainsi, depuis Grief[s], avec le dramaturge qui l’amène vers une esthétique cinématographique.

Par Florence Thomas, archiviste-documentaliste à la Comédie-Française, juin 2018.

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