Conversation avec Christian Hecq et Valérie Lesort

Ils adaptent et mettent en scène « 20 000 lieues sous les mers » d'après Jules Vernes.
Du 17 novembre 2018 au 6 janvier 2019 au Théâtre du Vieux-Colombier.

À PROPOS DES MARIONNETTES EN JEU

Christian Hecq. J’ai été initié à la manipulation chez Philippe Genty, avec lequel Valérie a également travaillé.
Après avoir goûté à cette pratique, je désirais mêler les marionnettes à des personnages vraiment incarnés.

Dans ce spectacle, chacun appartient à un univers bien distinct : celui des hommes, celui des animaux.

Valérie Lesort. Le fait que les acteurs manipulent les marionnettes et jouent des personnages implique un rythme très physique et ultra rigoureux. Les changements de costumes et de marionnettes se font en quelques secondes dans le noir complet. C’est un travail d’équipe formidable avec les techniciens et les habilleuses. Hormis l’araignée de mer, qui est une marionnette hybride, moitié homme, moitié marionnette, la méduse et le poulpe géant, ce sont principalement des marionnettes à gaine, manipulées par la main glissée dans le corps.

Christian Hecq. Ce sont ces marionnettes que je préfère car il y a un contact direct. Si le courant actuel est de laisser le manipulateur à vue – j’ai moi-même appris ainsi –, nous avons opté pour le théâtre noir, où le système d’éclairage efface le manipulateur.

La marionnette est un instrument de jeu incroyable qui prolonge le corps de l’acteur. Jusqu’où peut-on pousser ses limites dans l’expression du mouvement ? Cette recherche m’a toujours intéressé.

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On travaille avec des marionnettes extrêmement légères qui offrent une vélocité et une désarticulation que le corps ne peut exécuter. Je parle souvent de « dynamo-rythme » à propos de la faculté de reproduire la rythmique d’un être.
Ici, pour les poissons, c’est un mélange de mouvements lents et rapides, exécutés de façon apparemment aléatoire.

C’est un spectacle d’images où les poissons peuvent faire une sacrée concurrence aux acteurs.

Si au début du travail, rester dans l’ombre pouvait sembler déstabilisant pour les «manipulacteurs», ce malaise a très vite disparu. Ils ont trouvé une connivence avec leurs marionnettes, et compris qu’elles aiment qu’on les regarde, parfois même comme de vieux clowns cabots…

À PROPOS DE L’ILLUSION DES PROFONDEURS

Valérie Lesort. Le monde sous-marin a un grand pouvoir de fascination. On connaît finalement peu ces profondeurs, bien moins que l’espace. J’aime énormément la mer, c’est là que je me sens le mieux, et comprends cette vie à laquelle aspire Nemo.

Christian Hecq. Moi, je me sens bien dans le sous-marin dont la technologie me passionne, comment on le conduit, les tuyaux... En revanche, je suis presque phobique de la méduse et de ces êtres dont les formes et la façon de se mouvoir me dégoûtent et en même temps m’obsèdent.

Valérie Lesort. Il y a une multitude de catégories de poissons. La façon dont les acteurs leur donnent une personnalité est incroyable – ils n’en sont pas pour autant humanisés. Nous avons d’ailleurs été avec Carole Allemand, du point de vue de la conception et de la construction, dans une démarche la plus réaliste possible car la poésie surgit après, naturellement.

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Pour les couleurs, l’univers de Georges Méliès a été inspirant, comme celui d’Ernst Haeckel, un scientifique contemporain de Jules Verne qui a dessiné de magnifiques méduses et poissons.

Christian Hecq. Cette finition crée une atmosphère un peu inquiétante essentielle à la crédibilité de la situation dans le sous-marin. Ce qui a été passionnant, c’est de chercher à faire vivre ce monde des profondeurs, ces poissons qui font aussi l’histoire de Vingt mille lieues. Comment jouer l’eau au théâtre ? Nous avons catégoriquement refusé la projection vidéo. Toute la magie est là...

Valérie Lesort. Il a fallu trouver des systèmes pour donner la sensation de l’ eau. Cela passe par le décor, le son, les lumières, le jeu des acteurs, des matières qui flottent...

L’enjeu est d’être dans l’eau, une heure et demie durant.

Propos recueillis par Chantal Hurault, responsable de la communication et des publications du Théâtre du Vieux-Colombier

  • Photos : Brigitte Enguérand

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