Journal de bord 2/2

Ça y est, j’ai joué en Richelieu !

Je ne vous cache pas que
en dépit de la modestie de ma partition
(cette « fine feuille de salade dans le sandwich» comme nous annonçait Éric Ruf dès l’audition)
je sens combien cela importe et m’apporte.

J’entre avec Matthieu et Alexandre, sur ordre de Néron, et nous menons Britannicus et Junie à la sortie.
J’entre avec Matthieu, sur ordre de Néron, et je regarde sortir Dominique Blanc avec respect et admiration, sensible à l’humidité qui borde ses yeux, mais décidé à tenir mon rôle de garde.
Puis
j’entre rapidement, ouvre le loquet de la porte sur le pan de décor qui vient de fermer l’acte IV, déplace la chaise jusqu’à la fenêtre, et sors rapidement par le lointain.
Enfin
j’entre par le lointain, lentement cette fois, marche avec calme vers la porte, la claque de manière définitive au mot « funeste », referme le loquet, et ressors par le lointain.

Pas un mot.
Et déjà tant à travailler.

Je sais bien que cette partition modeste, je n’arriverai pas à la parfaire, même à la dernière représentation.

Comment trouver l’état, mesurer la situation, incorporer la fable et faire vibrer ses enjeux aux moyens de si brèves apparitions, parsemées ?

Et pourtant, cela importe : Stéphane Braunschweig, dans une des rares répétitions (pour nous) de cette reprise, insiste sur ces enjeux qui sont les nôtres, et que déjà je sous-estimais, ou manquais : l’Empereur nous impose, dans un acte autoritaire, de séquestrer l’autre prétendant au trône (peut-être plus légitime). Hésitation, tension sont de mise, au moment de s’y conformer.

L’exercice est passionnant : trouver son propre chemin vers ces enjeux, vers cette précision et cette intensité ; être immédiat. Toute maladresse, toute faillite est amplifiée par cet effet de condensation. Et leur portée sur la pièce est donc décuplée.
Imaginez : le garde qui trébuche en entrant, ou rit en écoutant les sincères supplications de Junie, ou juste se bloque dans l’embrasure de la porte en sortant (ce qui nous est arrivé dès la première). Ce n’est pas grand-chose, mais ça peut faire tâche, dans une esthétique qui ne s’y prête pas. Et rien, alors, pour se rattraper : seulement la sensation de peser lourdement sur une partition délicate, où nous jouons des notes précises.

Nous pesons.
Et si, par exemple, un jour d’étourderie ou de stress, à cause d’un imprévu ou d’une négligence, je ne ferme pas correctement le loquet ou la porte, le pan de décor risque très littéralement de se déchirer au moment de remonter se glisser dans les cintres…
…je ne détaille pas les conséquences désastreuses d’un tel événement sur la représentation, et la pièce même.

Si la probabilité de briller est moindre, et l’apport à l’intensité dramatique tout relatif nous concernant, nous sommes égaux dans notre capacité à échouer, et à mettre en péril des moments décisifs de la représentation, et donc la représentation elle-même.

Être Académicien sur scène, pour moi, dans Britannicus, c’est partager la responsabilité, bien plus que participer au succès.

Et cela m’apporte.

Mon père est moniteur bénévole de deltaplane dans le dernier club-école associatif de France : le Delta Club du Haut-Jura (dont je salue les membres, qui m’ont envoyé des mots enthousiastes en apprenant que je passerais cette année à la Comédie-Française). Dans le club, on a le principe des 20 décollages de sécurité : chaque saison, un-e pilote doit avoir fait au moins 20 vols avant de pouvoir s’estimer tranquille en l’air. Ces 20 vols, souvent très humble (décollage, parfois seulement quelques minutes en l’air, en conditions douces, puis atterrissages) n’ont rien de la prouesse. Cependant, c’est au cours de cette poignée de vols que s’intègrent des repères précieux pour gérer ensuite les situations moins tranquilles. Ces vols ont le bienfait de construire le calme : le ou la pilote, sans en avoir conscience, s’est débarrassé-e avec eux de plusieurs angoisses latentes de ne pas maîtriser, et surtout a acquis des réflexes, une intelligence organique de l’environnement aérien.

Pour moi, chaque lever de rideau au Français est comparable à ces décollages de sécurité, humble dans leur parcours, et précieux dans ce qu’ils déposent.

À cela près que l’aérologie de la salle Richelieu est toute particulière !

Autour du plateau, tout est orchestré pour éviter aux comédien-ne-s les remous : les habilleur-euse-s ont déposé les costumes de la représentation à venir dans notre loge ; quelqu’un-e vérifie discrètement notre présence une demi-heure avant la représentation ; nous nous habillons, nous maquillons et montons à l’étage scène, parfois après vérification des costumes ; là, nous sommes coiffé-e-s, avec calme et sourire, ça papote ; puis nous attendons tranquillement dans le foyer, avec nos occupations respectives, ça papote ; là, au milieu des retours sonores de la pièce retentit, avec assez d’avance pour se présenter avec calme, la voix du régisseur ou de la régisseuse général-e qui nous appelle pour notre entrée ; nous attendons quelques instants en coulisse, puis plateau, puis ressortons ; en cas d’accessoires à utiliser, quelqu’un-e a pris le soin de préparer notre mise ; puis nous saluons et repartons nous changer ; nos costumes sont alors directement récupérés pour être nettoyés et à nouveau préparés en temps voulu.

Tout est fait pour préserver le travail et l’attention des comédien-ne-s, souvent pris et prises dans l’alternance entre plusieurs spectacles, ce qui multiplie les occasions d’étourderies. Pour les Académicien-ne-s, nous sommes presque dans tous les spectacles de l’alternance : moi, qui ne joue que sur la fin d’année, je suis dans Britannicus et dans Roméo et Juliette, ce qui m’occupera littéralement tous les soirs (et aussi les après-midi en plus le week-end) à partir du 9 juillet (et ce car je ne joue pas dans L’Éveil du Printemps, mais pour Matthieu et Alexandre, par exemple, c’est déjà le cas depuis un moment).

Car sur le plateau, l’écoute est vibrante, et cela est très impressionnant ! Plus de 800 regards concentrés sur nos moindres actions – et beaucoup ne sont qu’à une poignée de mètres !

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Lors de ma première entrée, je devais être sombre : il s’agit d’emmener Britannicus, comme dit plus haut. Cependant, lors de ma première première entrée, et cela me l’a refait hier, un mélange d’émotions m’a chatouillé avec insistance ! L’envie de sourire était là à poindre, poignante.
Est-ce de la joie d’être là ? de la pudeur de sentir sur soi plus de 1600 yeux ? de la peur de manquer et de briser le travail de nos partenaires scéniques, qui eux ont déjà joué la pièce une saison, et qui sont sur le plateau depuis plus d’une heure, à la faire vivre ?

Le conflit était assez nouveau pour moi, ainsi que le travail qui est son corolaire.

Car c’est en effet, quand on regarde au microscope les fibres de notre fine feuille de salade, on observe que c’est un travail très précis qui s’opère ici.
Outre qu’il faut gérer la fatigue des créations qui se suivent, il faut apprendre à jongler entre plusieurs choses. D’un soir à l’autre – mais aussi dans la même journée, du fait des répétitions de la prochaine création – entre les projets, les pièces, et donc leur langue, leur grammaire et leur esthétique. Au cours de la représentation, entre ces longues séquences hors-scène et ces fulgurantes apparitions de plateau. Cela exige intérieurement un inhabituel travail d’intermittence pour l’attention, une souplesse, une capacité de transformation immédiate, ce qui contraste dans notre contexte actuel de spécialisation permanente, cette foi inconditionnelle qu’il faut se consacrer exclusivement à une chose unique pour vraiment la faire bien (ce que la Maison connaît également à travers les différents groupes de métier qui l’habitent).

L’autre chose qui travaille, presque malgré soi, est justement cette réaction à la pression, qui dilate l’écoute, et donne envie de parfaire chaque chose, en même temps qu’elle donne à sentir qu’une telle perfection, déjà lointaine pour ces si modestes partitions, serait, pour un grand rôle, absolument inatteignable.
Or 1600 yeux regardent, guettent, écoutent et vibrent avec 800 cœurs. La densité de leur écoute exige de remplir les gestes de certitude, ne serait-ce que pour éviter de se faire broyer, comme un scaphandrier trop ambitieux ou inconscient, sous la pression abyssale de cette écoute !
En coulisse, tout coule, on regarde tranquillement Dominique Blanc demander à son fils de lui permettre de le voir à toute heure en faisant ce geste démesuré au-dessus de sa tête, on entend la salle rire avec tendresse, du monde passe, tout le monde s’affaire ; puis on surgit au plateau pour un bref instant, et il faut le tenir, tenir la note jouée par ces comédiens et comédiennes de métier, virtuoses, et soutenir seulement le regard de cette ombre toute proche (la question d’affiner, de soir en soir, avec curiosité et écoute, cette partition, est un second travail, qui suit à celui-là).

En cela, pour moi, le moment des saluts est probablement l’un des plus fertiles dans mes passages sur le plateau de la salle Richelieu : il est celui où je travaille, de manière très franche, très sereine, très affirmée cette relation directe et privilégiée avec ces plus de 800 spectateurs et spectatrices. Et que le travail s’opère de se laisser regarder, de se sentir applaudi, d’être main dans la main avec Stéphane Varupenne, Dominique Blanc, Laurent Stocker, Clothilde de Bayser, Benjamin Lavernhe, Georgia Scalliet et Hervé Pierre, après cette traversée commune, conjointe.
J’ai beau l’éveiller, la chercher depuis derrière la fenêtre du décor ou même dans l’embrasure de la porte au moment d’enfermer Agrippine et le public dans la tragédie, cette relation intense avec leur regard ne se tisse jamais pour moi avec autant d’intensité qu’au moment des saluts.

Ce sont dans ces applaudissement que mon rapport à l’autre – et donc au théâtre – résolument, s’épanouit.

En après-midi, nous répétons Roméo et Juliette, avec Éric Ruf. Une reprise très joyeuse, avec des chorégraphies, de nombreuses scène de groupe, et même, pour chacun-e des académicien-ne-s, au moins une scène à défendre ; ma partition est à nouveau muette, mais je dirai mes premiers mots sur ces planches quand je remplacerai le rôle d’Alexandre, fin juillet – et peut-être aussi le jour de mon anniversaire, la veille de notre dernière à la Comédie-Française.

Encore une nouvelle texture à cette expérience de la scène et du théâtre, dans un lieu aussi solaire !

J’ai hâte :D
Mais jusque-là, déjà, je me délecte.
De la fine feuille de salade, et de la tranche de tomate qui approche !

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  • Remise des diplômes, promotion 2017-2018

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