Une loi est le reflet d'une société à un moment donné

« Hors la loi » texte et mise en scène Pauline Bureau. Du 24 mai au 7 juillet 2019, Théâtre du Vieux-Colombier.

Entretien avec Pauline Bureau

Chantal Hurault. Vous revenez dans Hors la loi aux années où l’avortement était interdit en France. Faire réentendre les combats passés pour sa légalisation est pour vous une nécessité ?

J’ai pensé ce projet pour la Comédie-Française parce que je voulais raconter une page de l’histoire des femmes dans ce lieu d’Histoire.

Pauline Bureau

P. B. Cinq mille femmes mouraient chaque année à cause de cette loi interdisant l’avortement. Durant la cinquantaine d’années de son existence, cela fait plus de deux cent cinquante mille femmes. Deux cent cinquante mille mortes et autant d’histoires de honte, de violence, de deuil que je veux raconter à travers celle de Marie-Claire. Elle a seize ans et elle va tout découvrir en même temps, la sexualité, la violence, la grossesse, les rapports de domination. Son histoire individuelle va croiser la grande Histoire, le lien entre nos vies intimes et la société est au cœur de ce qui m’intéresse. C’est une histoire vraie, je m’appuie sur le réel, qui comporte de multiples facettes. Un des enjeux du projet est de respecter cette complexité, de ne pas simplifier.

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C. H. Lorsque vous avez créé Mon cœurautour du scandale du Médiator, vous associiez la lanceuse d’alerte Irène Frachon à « une héroïne d’aujourd’hui ». Est-ce cette même perspective que vous ouvrez ici ?

P. B. Michèle et Marie-Claire Chevalier ont fait preuve d’un grand courage en défiant la loi. Elles étaient prévenues qu’en cas d’échec de ce procès médiatique, elles risquaient une peine très lourde, cinq ans de prison. C’est leur vie qu’elles mettaient en jeu.

Je voulais rendre hommage à ces femmes qui sont retournées à l’anonymat et dont on a peu entendu la voix.

Et j’avais envie de parler des femmes actives dans les mouvements féministes de l’époque. Elles étaient d’un courage inouï, défiaient la loi, s’organisaient en réseau clandestin pour aider les femmes à avorter, importaient des nouvelles méthodes d’Angleterre. Une avocate comme Gisèle Halimi était menacée, recevait des colis avec des cercueils. C’étaient des engagements de vie tout à fait héroïques, oui.
C’est aussi la rencontre entre ces deux mondes que je trouve passionnante à explorer. Les costumes qu’imagine Alice Touvet racontent l’évolution des femmes à cette époque. Michèle et Marie-Claire sont en jupe et en robe. Gisèle Halimi et les femmes qui l’entourent sont en pantalon, portent des bottes et fument des cigarettes. On voit bien le passage des années 1960 aux années 1970. Les vêtements disent concrètement une libération, une émancipation.

C. H. De quels matériaux êtes-vous partie pour raconter cette histoire « du début à la fin » comme vous le dites ?

P. B. S’est d’abord posée la question de ce qu’est la fin de l’histoire. J’ai eu besoin d’entendre de la bouche de Marie- Claire, aujourd’hui, comment les choses s’étaient passées. Je l’ai cherchée. J’ai appelé des dizaines de M. Chevalier partout en France. Puis un jour, à l’autre bout du fil, j’ai entendu la voix de Michèle, sa mère. Elle m’a donné le numéro de Marie-Claire. Je l’ai rencontrée un matin de juillet. J’ai vu sa lumière, sa force. Elle a parlé, je l’ai vue rougir quand elle racontait l’enfance saccagée, l’injustice et la honte. C’est son histoire qui est au cœur de Hors la loi. Elle aujourd’hui, et elle hier. J’écris sur le fil entre l’enfant qu’elle a été et la femme qu’elle est devenue. C’est pour cela que deux actrices l’interprètent à deux âges différents, Martine Chevallier et Claire de La Rüe du Can. Par ailleurs, je m’appuie sur les minutes du procès, les livres de Gisèle Halimi, beaucoup de documents d’archive. Et sur mon vécu. Il y a bien sûr des échos dans ma vie comme dans celle de beaucoup de femmes, des nuits où le sang coulait et où je pensais que je ne m’en remettrai jamais. J’écris aussi pour dire qu’on s’en remet.

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C. H. La scénographie articule en ce sens espace intime et espace public ?

P. B. Pour raconter cette histoire au plateau, j’avais besoin d’une circulation très concrète. Dans l’appartement de Madame Chevalier, la pièce principale, qui est la cuisine, s’ouvre sur d’autres pièces que l’on voit sans les voir, où l’on devine ce qui se passe : la chambre de la mère, celle des filles, les toilettes. Marie Darrieussecq a écrit un très beau texte sur le fait que l’on parle aisément de la vie et de la mort d’un point de vue philosophique ou spirituel, mais que lorsqu’il s’agit de sang, d’accouchement, de fausses couches, d’avortements, on n’en parle jamais. J’avais envie d’aborder concrètement cet endroit de honte passé sous silence, que l’on voie un lit, un bout de toilette. Nous avons travaillé avec Emmanuelle Roy, qui crée la scénographie, sur la transformation de l’appartement au fur et à mesure du spectacle. Cet espace privé, univers clos presque coupé du monde où se déroule le début de l’histoire, devient le bureau de Gisèle Halimi, la salle d’audience du tribunal. Nous voulions montrer comment cet espace privé est transpercé, exposé, d’abord par l’arrestation puis par le procès et ses répercussions. Nous accordons une vraie importance au hors-champ dans l’appartement mais aussi durant le procès. Les enjeux publics de cette journée sont capitaux, on verra ce qui se passe dans la salle d’audience bien sûr et on entendra les témoignages de Jacques Monod, Michel Rocard,
Delphine Seyrig ou Simone de Beauvoir, mais on verra également une gamine de 16 ans qui attend dans un couloir de savoir si elle dormira le soir-même chez elle ou en prison. Il nous a semblé très important d’avoir en arrière-plan de la grande Histoire la présence de cette très jeune fille, c’est sa vie qui est en jeu à ce moment-là.

C. H. Pourquoi avoir intitulé votre pièce Hors la loi?

Parce que chacune de ces femmes se met hors la loi et l’affirme. Une loi est le reflet d’une société à un moment donné. Elle peut être juste ou injuste. Elle n’est jamais immuable. Toute loi qui contrôle le corps des femmes et décide pour chacune ce qui est bien pour elle me semble suspecte.

C. H. Ce spectacle marque votre première collaboration avec la Comédie-Française. Que représente pour vous le fait d’écrire pour la Troupe ?

P. B. J’écris avant tout pour des actrices et des acteurs que j’ai rencontrés et avec qui il y a eu un lien immédiat, fort. Ce sont leurs visages, leurs corps qui me guident. La pièce ne serait pas du tout la même sans eux. Par exemple, ma rencontre avec Martine Chevallier il y a presque un an m’a donné envie d’écrire le personnage de Marie- Claire à 60 ans. C’était une évidence. Cela m’a beaucoup éclairée sur l’angle que je devais choisir.

Je crois, d’une façon un peu mystérieuse, que lorsque je propose à un acteur de jouer un rôle ce n’est pas par hasard, et qu’il a à m’apprendre quelque chose du personnage.

J’écris donc Hors la loi pour et avec Coraly, Claire, Laurent, Françoise, Danièle, Martine, Alexandre, Sarah et Bertrand, je les cite dans l’ordre dans lequel je les ai rencontrés. Et c’est très joyeux d’avancer avec eux.

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Propos recueillis par Chantal Hurault, responsable de la communication et des publications du Théâtre du Vieux-Colombier, avril 2019.

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