Entretien avec Edith Proust

LES HÉROS NE DORMENT JAMAIS
librement inspiré de Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes
Texte et mise en scène Edith Proust
du 20 mars au 10 mai 2026 au Théâtre du Petit Saint-Martin

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  • Oscar Héliani. Vous avez un parcours de clown avant votre entrée dans la Troupe. Pouvez-vous nous présenter Georges, le personnage que vous avez créé ?

Edith Proust. Petite, la figure du clown m’interpelait visuellement et peuplait la plupart de mes jeux d’enfant. En assistant un jour à un spectacle de François Cervantes avec la clown Arletti, incarnée par Catherine Germain, quelque chose est entré en résonance avec moi parce que ce monstre doté d’une présence implacable imposait son rythme et établissait un rapport direct au public qui ne suscitait pas, forcément ou uniquement, le rire. Au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, j’ai participé à un atelier d’initiation à l’art du clown et on m’a proposé, par la suite, de développer ce personnage. Au début, le clown n’avait pas de nom mais le spectacle avait un titre – Georges – et le public a ainsi fait le rapprochement. Georges, parce que Brassens et Sand, masculin mais aussi féminin. Georges est en mutation constante ; c’est un art de la marge, une marge dans laquelle je me sens libre de créer et de proposer des choses que je n’oserais pas en tant que comédienne. Ce qui caractérise Georges, c’est sa voix. Elle parle beaucoup et maîtrise parfaitement l’art de la digression, ses prises de parole sont ponctuées de grandes phrases de philosophie qu’elle balance souvent pour impressionner son auditoire. Georges est séductrice voire libidineuse mais en réalité elle adore les gens. Plus ils sont moches et abîmés, plus elle en est bouleversée. Nous sommes toujours un peu moches et abîmés.

  • O. H. Vous proposez ici un duo avec le sociétaire Alain Lenglet. Quelle en est la genèse ?

E. P. Pendant les répétitions du Soulier de satin, mis en scène par Éric Ruf, en observant Alain, je me suis rendu compte de son humour. J’ai une immense curiosité pour cet homme que je trouve hilarant. Il a une gestion de son corps très particulière : il est à la fois extrêmement agile et complètement maladroit. J’ai eu un coup de cœur. Bien qu’il soit très éloigné de la figure du clown classique et qu’il ait mis plusieurs mois à me répondre quant à sa participation, j’étais persuadée que c’était lui qu’il fallait. Notre différence d’âge m’intéresse, tout comme nos différences de physique et de rythmique.

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  • O. H. À quoi fait référence le titre du spectacle ?

E. P. Ce titre fait référence à des personnages qui aspirent à devenir des chevaliers, selon un code d’excellence décrit dans les romans de chevalerie. Par ailleurs, avec mon équipe artistique – exclusivement des femmes par pure coïncidence –, nous questionnons les définitions contemporaines de l’héroïsme et du courage. Faut-il viser l’impossible ? Si le héros semble aujourd’hui correspondre à une image établie, presque romanesque, nous sommes en droit de nous interroger sur l’humanité du chevalier. Dans quelle mesure peut-on exiger l’impossible à un être humain ? Lui demander d’être ou de devenir un héros ? Un héros doit-il rester en permanence en alerte ? Sa disponibilité constante supposerait qu’il ne dorme jamais, requérant un dépassement de soi total.

  • O. H. Comment avez-vous composé le matériau « textuel » ?

E. P. J’ai relu énormément de romans arthuriens et retenu en particulier Perceval ou le Conte du Graal, ainsi qu’Yvain ou le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes. C’est l’histoire de Perceval, jeune homme de 15 ans, qui fantasme la figure du héros. Lorsqu’il rencontre un chevalier pour la première fois, il ignore tout de lui, il pense que c’est Dieu et qu’il est né avec une armure. Et il va tenter, de manière très maladroite au départ, de devenir un chevalier. Il ne reconnaît pas le Graal lorsqu’il le trouve. Il va passer et repasser devant lui en faisant penser au comportement d’un clown.

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  • O. H. Vous avez recours à la voix off. Quel est son rôle ?

E. P. La voix off m’a semblé être la façon la plus juste de donner toute sa place aux extraits du texte de Chrétien de Troyes qui constituent, entre autres, le fil narratif du spectacle. Un vieil enregistreur à bobines diffuse cette voix, qui est celle de Denis Podalydès. Qu’un immense comédien comme lui ait accepté d’être le narrateur d’un spectacle de clown me plaît énormément ! Il a une diction qui lui est vraiment propre, avec un rythme très personnel. Sa voix impose une écoute immédiate quels que soient les actions et les mouvements, souvent bruyants, qui se déroulent au plateau.

  • O. H. De quelle manière l’imagerie du Moyen Âge, peintures ou enluminures, vous a-t-elle nourrie et comment apparaîtra-t-elle dans le spectacle ?

E. P. D’abord, par la représentation du monde, que celleci soit réaliste ou utopique. Les mondes merveilleux, leurs bestiaires, les paysages au loin dans l’arrière-plan d’un tableau, les jeux d’échelles de grandeur, les scènes de banquets, l’usage des couleurs m’ont nourrie pour inventer la gestuelle des chevaliers et leurs costumes, notamment lorsqu’ils quittent leur armure. Dans mes recherches sur les illustrations du Moyen Âge, j’ai constaté qu’il y avait de nombreuses représentations de chevaliers en garde face à des escargots qui étaient parfois géants. C’est une représentation iconographique récurrente qui met en exergue leurs caractéristiques communes. L’armure tout comme la coquille m’évoquent surtout la vulnérabilité. La mort est en jeu dans ce face-à-face imaginaire des chevaliers face aux escargots. Entre autres accessoires, nous avons recours aux phylactères, des rouleaux de papiers utilisés comme moyens de communication entre chevaliers. Ces ancêtres de la bande dessinée deviennent des objets de jeux.D’autre part, j’ai été marquée à la lecture des récits de chevalerie par la place donnée à la femme. Au fil de la narration, l’évocation des femmes est toujours accompagnée de la mention : « belle et bien habillée ». En contrepoint, j’ai souhaité montrer des peintures de femmes nues, en attirant l’attention sur des corps de dos, presque des natures mortes.

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  • O. H. Quelles sont les grandes directions du spectacle ?

E. P. En effet, il est découpé en trois chapitres qui permettent d’aborder différentes approches du clown. Le premier, intitulé « L’effrayance », suit l’histoire de Perceval jusqu’à la rencontre du Graal. Sur scène, deux chevaliers sont en armure intégrale, très clinquante (j’y tiens !). On est dans le pur fantasme des films de chevaliers – entre Perceval le Gallois d’Éric Rohmer et Excalibur de John Boorman –, et dans une forme de mégalomanie, sur une musique de Wagner. Or nous sommes au théâtre : aucune scène ne peut être refaite ni coupée au montage, et on verra donc, sans truchement, la réalité d’être en armure dans la vie quotidienne. J’ai voulu souligner combien le corps peut être entravé, comme il peut apparaître ridicule lorsqu’il accomplit des gestes simples comme boire, mettre les couverts ou embrasser quelqu’un… D’autre part, la représentation hollywoodienne de la guerre, qui a nourri notre génération, ne minimise-t-elle pas l’atrocité réelle des champs de bataille ? Avec ce spectacle, je souhaite aussi réfléchir à des sujets souvent passés sous silence dans l’imaginaire que nous nous faisons du héros, tels que la paranoïa et l’ennui d’un chevalier en dehors du champ de bataille et interroger la typologie du physique d’un héros. Est-elle définie ?

  • O. H. Vous titrez le deuxième chapitre « La vaillance ». Qu’entendez-vous par là. ?

E. P. Pris au dépourvu devant une situation qui leur échappe – la bobine s’est détraquée –, les chevaliers se voient obligés de quitter leur armure. Vaillants, les clowns Alain et Georges – coupe au bol et costumes de couleurs vives – prennent des risques pour tenter d’achever le récit. Loin de briguer l’image du héros absolu, ils se contentent de chevalerie, de contemplation mais surtout de la vie

  • O. H. Qu’en est-il de la troisième partie intitulée « La Petite Espérance » ?

E. P. C’est une référence à un poème de Charles Péguy. La langue contemporaine est contaminée par le moyen français qu’on ne comprend plus. Cette confrontation linguistique m’intéresse car elle sollicite le public et requiert son attention. Quand la bobine se réenclenche, le fil narratif reprend : Perceval erre à la recherche de quelque chose, ses actions se répètent en boucle. Soudain la voix d’une petite fille surgit et prend en charge le récit. Il faut préciser que dès le début de la représentation, on entend un bébé pleurer, il grandit très vite, apprend le langage et c’est la voix de cet enfant que l’on retrouve à la fin. En ce qui concerne les clowns, ils sont effarés et catastrophés par tout ce qui se passe. J’ai lu récemment cette phrase dans les Correspondances d’Albert Camus « On n’écrit pas pour dire que tout est fichu. Dans ce cas-là on se tait. Je m’y prépare. » Malgré la vieillesse et l’amertume, nous sommes obligés de croire en cette petite espérance qui a toujours été là.

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  • O. H. Vous abordez des sujets assez sérieux mais quelle est la place de l’humour ?

E. P. Même si l’angoisse et la mélancolie sont très présentes dans le spectacle, les clowns arrivent avec leur audace et leur insolence pour casser tout ça. Assister à l’explosion du monstre sera drôle. En ce qui me concerne, je suis une comédienne qui choisit de me cacher derrière le clown pour faire rire. En réalité, j’aspire un jour à interpréter Georges sans devoir me mettre de la peinture sur le visage. Je n’y arrive pas encore.

Entretien réalisé par Oscar Héliani
Photographies de répétition © Jean-Louis Fernandez

Article publié le 04 mars 2026
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CHANGEMENT D'HORAIRE

Afin de vous accueillir dans les meilleures conditions, nous sommes contraints de décaler l'horaire des représentations du dimanche des spectacles du Petit Saint-Martin (Les héros ne dorment jamais et Séisme) qui auront lieu à 17h30 (au lieu de 16h30).

ANNULATION

La comédienne Anna Cervinka s’étant malheureusement blessée, nous sommes contraints d’annuler les représentations de Déshonorée.

Le spectacle sera créé la saison prochaine (2026-2027), les dates et lieu de représentation seront annoncés avec l’ensemble de notre programmation.

SAISON HORS LES MURS

JANVIER - JUILLET 2026

La Salle Richelieu fermant pour travaux le 16 janvier, la Troupe se produira dès le 14 janvier dans 11 théâtres à Paris et à Nanterre.
Outre ses deux salles permanentes, le Théâtre du Vieux-Colombier et le Studio-Théâtre, elle aura pour point fixe le Théâtre de la Porte Saint-Martin et le Petit Saint-Martin et sera présente dans 9 théâtres partenaires : le Théâtre du Rond-Point, l’Odéon Théâtre de l’Europe, le Théâtre Montparnasse, le Théâtre Nanterre-Amandiers, le 13e art, La Villette-Grande Halle et le Théâtre du Châtelet.

Les 20 spectacles de cette saison hors les murs sont en vente.

Les visites historiques « Sur les pas de Molière » et « Le Paris de Molière » continuent et se déroulent à l’extérieur.
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