Note de Jean Bellorini

Adaptation, mise en scène et lumière

L'ORDRE DU JOUR
d’après Éric Vuillard
adaptation et mise en scène Jean Bellorini
du 25 mars au 3 mai 2026 au Théâtre du Vieux-Colombier

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Cela fait plusieurs années que je lis Éric Vuillard.

L’Ordre du jour m’a impressionné par le mélange d’érudition, d’acuité et d’humour, et par ce style vif, élégant, sans fioritures mais avec un sens du rythme, de la précision lexicale et de l’image poétique, qui font, selon moi, un grand auteur. Aujourd’hui, pour ce théâtre-récit dont j’aime la liberté de forme, j’ai rêvé d’une équipe resserrée et complice, avec qui je pourrais prendre le temps de la recherche au plateau. Par sa nature même, le théâtre ouvre un espace poétique, comme une caisse de résonance du monde. Je n’ai pas choisi ce texte – qui déplie soigneusement les faits qui ont conduit à la Seconde Guerre mondiale – sans en mesurer les échos contemporains. Je suis souvent troublé par l’adéquation entre un texte choisi plusieurs années auparavant et le contexte d’actualité dans lequel sa mise en scène est présentée. L’intuition, l’observation, la prémonition sont sans doute des aptitudes d’artistes ! Aussi, je dois dire l’effroi, au moment de commencer les répétitions, de constater à quel point ce qui est décrit pour l’année 1938 résonne en 2026. Je relis : « Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, plie devant le bluff. » Et je ne sais plus de qui nous parlons. À quelle période nous faisons référence.

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Je n’adapte pas, je n’ajoute pas, je respecte absolument l’œuvre.

J’opère simplement une réduction de morceaux choisis. Je propose cette adaptation à trois acteurs et à une actrice. Un quatuor, c’est autant une famille qu’une foule entière. Chacun est visible pour lui seul et fondu dans le groupe. Ces quatre-là pourraient être le livre, pourraient être Éric Vuillard, pourraient être celui qui raconte, celle qui raconte. Il n’y a pas de genre, il n’y a pas d’identification a priori, il n’y a pas de personnage d’emblée. Cependant, dans le théâtre que je cherche, depuis toujours, les personnages sont libres d’apparaître, fruits de l’immatériel, de l’imaginaire, du rêve. Un spectacle repose sur la rencontre d’un engagement d’acteur et d’une disponibilité de spectateur ; tout à coup, les imaginaires s’entrechoquent : le théâtre naît. Pourtant, rien de cela n’est tangible ; cela est imaginé, raconté, ensemble. Nous sommes dans un espace mental, dans les méandres de l’âme, dans le récit. Le quatuor d’interprètes pourrait lire le livre à voix haute. Au fur et à mesure, l’un d’entre eux se détache du chœur – parce qu’il a un désir plus fort de raconter telle personne, tel moment, telle situation, telle horreur ; il devient de manière éphémère un des protagonistes de l’histoire. Voilà, c’est notre théâtre.

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La théâtralité est assumée : tout est faux, nous naviguons entre évocation et jeu, on montre et on raconte tout.

Je souhaite jouer avec les distorsions du son et de l’image, car dans le roman, la perception des événements par les protagonistes est souvent incertaine, voire irréelle. La matière sonore et musicale sculpte l’espace comme dans une pièce radiophonique – la musique diffusée dialogue avec la musique jouée en direct (violoncelle, percussions). Sur scène, deux petites cages de verre suggèrent les cabines téléphoniques des ambassades ou les studios d’enregistrement des archivistes. De façon récurrente, le roman traite de l’écoute, de la manière dont on entend, dont on comprend ce qui est dit ou sous-entendu. Il y est aussi question de conversations secrètes, d’enregistrements témoins de l’Histoire. Le trouble est jeté en permanence entre ce qui a été prononcé et ce qui a été entendu. On finit par ne plus savoir à quel son se vouer ! Et l’on glisse vers l’abîme, à force de malentendus, de non-dits, de mensonges, de vociférations ou de mutisme. Le procédé est similaire en ce qui concerne l’image. Le roman décrit des actions hors champ de l’histoire officielle, des films d’archives fabriqués, des hallucinations. Sur scène, les reflets d’une grande paroi mobile en miroir créent des apparitions en trompe-l’œil, des inversions d’échelle et de sens, ou les jeux de lumière d’un cabaret des années 1930 vaguement effrayant.

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Entre grotesque et réalisme. Dans ce même esprit, les acteurs utilisent par moments des masques.

Ils représentent les grandes figures historiques de cette période cauchemardesque : Hitler, Goering, les industriels allemands… On pense à Guignol, aux caricatures de Daumier, mais l’on reconnaît aussi les traits humains, banals, presque familiers… Il y a un effet « poupées russes », avec des superpositions de masques. On ne sait jamais qui pourrait apparaître derrière le masque. Tout le travail est sous-tendu par ces deux questions : « Est-ce que ce que j’entends existe ? Est-ce que ce que je vois existe ? » Tout sera cru, avoué, vif, souvent chanté, parfois dansé. Il faut que ce soit très musical. Il y a ce rapport au théâtre, ce rapport à la musique, ce rapport à l’imaginaire ; ça pourrait presque être un petit Opéra de quat’sous de notre temps. Le burlesque côtoie l’horrifique. Je voudrais que ça grince. J’assume une forme de cynisme. Il y a dix ans, j’aurais dit : « On montre l’horreur pour mieux mettre en lumière l’espoir d’une humanité meilleure. » Aujourd’hui, j’ose dire que nous sommes tous des monstres, que l’histoire se répète et se répètera. Non comme une fatalité, non comme un découragement mais comme une révolte contre la compromission. La joie aveugle ne suffit pas, nous avons besoin d’une énergie qui galvanise, d’une puissance humaine qui secoue notre effroi.

Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Article publié le 24 mars 2026
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