De la nourrice à la figure du monstre au théâtre

« Chanson douce » de Leïla Slimani. Adaptation et mise en scène Pauline Bayle. Du 14 mars au 28 avril 2019, Studio-Théâtre.

De la Nourrice de Phèdre de Sénèque ou de Racine à Claire et Solange dans Les Bonnes de Genet… en passant par Félicité d’Un cœur simple chez Flaubert, par exemple, la figure de la nourrice – ou de la domestique en général – traverse la littérature et le théâtre. Tantôt confidente, parfois messagère, elle peut être meurtrière. À quel endroit placez-vous Louise de Chanson douce?

Ce sont les ambivalences et les contradictions de Louise qui font d’elle, selon moi, un grand personnage de théâtre. Elle s’inscrit dans la très longue lignée des nourrices en littérature, ouverte par Euryclée, la nourrice d’Ulysse dans "L’Odyssée".

Pauline Bayle

P.B. : Comme ses ancêtres, Louise a un pied dans le monde de l’enfance et un pied dans celui des adultes. Cependant, à l’inverse d’elles, Louise n’élèvera pas les enfants jusqu’à la fin de l’adolescence mais arrêtera sa tâche beaucoup plus tôt, le jour où ils entreront à l’école maternelle. De plus, Louise est également en charge de l’entretien de la maison, faisant le ménage, la cuisine et le repassage. Cette évolution des mœurs, liée à l’émergence de la classe moyenne et à la disparition des domestiques, fait d’elle une figure à la fois immémoriale et contemporaine.
Louise abrite une part de mystère qui fait d’elle un être à la frontière du monde civilisé : une forme de sauvagerie qui lui permet de nouer un lien très fort avec les enfants et de prendre, même à leurs yeux, l’apparence d’une créature magique. Elle rappelle aussi bien Mary Poppins, utilisant ses pouvoirs pour dompter la turbulence des enfants et leur faire découvrir un univers enchanté, que des sorcières plus maléfiques comme Circé ou Médée.
Enfin, si Louise me passionne à ce point c’est qu’elle tient autant de la Félicité dévouée et pure d’Un cœur simple – une nouvelle de Flaubert que j’ai d’ailleurs demandé aux acteurs de lire avant le début des répétitions – qu’à la Médée d’Euripide. Médée était mère et Louise nourrice. C’est Médée, la première femme infanticide et on peut se demander si par son acte ultime, Louise ne se substituera pas à la mère des enfants, opérant par cet arrachement l’apothéose d’un mouvement fusionnel amorcé dès son arrivée dans la famille.

Les personnages féminins occupent une place prépondérante dans le roman, mais plus encore dans votre adaptation : diriez-vous que Chanson douce parle de la vie et de la place des femmes aujourd’hui dans un monde où la violence est banalisée ?

Plus que la question du genre, je crois que l’une des grandes forces du livre de Leïla Slimani est d’interroger la place que la violence tient dans nos vies contemporaines dont on aime à penser qu’elles sont parfaitement réglées et sans part d’ombre.

Pauline Bayle

P.B. : Ainsi, Louise porte-t-elle une forme de sauvagerie qui agit comme l’une des portes d’entrée vers un univers en marge du monde civilisé. Elle partage ce monde imaginaire, peuplé de créatures magiques et de dangers, avec les enfants, bien moins sages que nous, adultes, habitués à des codes sociaux lissés, établis et admis.
Par ailleurs, le roman montre comment la maternité et la paternité font ressurgir en chacun de nous une forme d’instinct primaire, qu’on qualifie communément d’amour, un mot pourtant très peu présent dans le livre. Caractérisé comme le besoin vital d’être ensemble et de s’appartenir les uns aux autres, ce sentiment porte en lui le spectre d’une immense violence quoiqu’elle reste souvent refoulée et indicible : le désir de tenir ses enfants contre soi « jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à ce qu’ils se débattent », comme le dit Myriam.

Enfin, je crois que le roman met en exergue une violence sociale latente que notre époque et ses classes aisées aimeraient oublier.

Pauline Bayle

Jamais le couple de parents de Chanson douce ne s’était pensé en tant que patrons et jamais ni l’un ni l’autre n’a poursuivi ce but dans sa carrière professionnelle. Et pourtant, ils deviennent bien des patrons en engageant une nourrice. Ils ne la connaissent pas personnellement, ils ne savent rien de son histoire ni de ses origines et cela ne les empêche pas d’affirmer que Louise « fait partie de la famille ». C’est dans ces contradictions et ces non-dits que les rapports humains viendront se teinter d’une forme de violence qui, quoique d’abord larvée, finira par éclater dans un acte de destruction ultime.

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  • Jannis Kounellis, Sans titre 1991. © Archivio Claudio Abate.

Propos recueillis par Laurent Muhleisen et Oscar Héliani en février 2019

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