À l'épreuve de notre humanité

« En attendant les barbares » d’après J. M. Coetzee
Adaptation et mise en scène Camille Bernon et Simon Bourgade
Du 17 juin au 3 juillet 2021 au Théâtre du Vieux-Colombier
Reprise du 28 octobre au 28 novembre 2021 au Théâtre du Vieux-Colombier

ENTRETIEN AVEC CAMILLE BERNON ET SIMON BOURGADE

  • Chantal Hurault. Quels enjeux ont présidé au choix du roman de J. M. Coetzee, prix Nobel de littérature, pour cette adaptation théâtrale, que vous présentez comme une dystopie ?

Nous avons très vite eu l’intuition que la forme de ce roman nous offrait la matière pour aborder, le plus largement possible et sans manichéisme, les mécanismes de la peur dans les comportements d'une société : peur de l’altérité, peur de l'invasion, peur de perdre sa culture et son héritage, peur de perdre ses valeurs et ce qui donne du sens à sa vie.

Camille Bernon

Camille Bernon. Nous sommes fondamentalement attachés à ce que le spectateur suive une histoire. Coetzee, en choisissant la forme de l’allégorie, détache sa fiction d’un lieu ou d’un temps spécifique. C’est ce que nous cherchions, que le spectateur puisse à la fois penser à l’apartheid, à la guerre d’Algérie et au colonialisme, ou à la vaste crise des flux migratoires que nous traversons – autant de terreaux pour un repli identitaire et la radicalisation d’une violence légitimée par une souveraineté nationale.

Simon Bourgade. Notre mise en scène aspire, à la suite de Coetzee, à une radiographie des réactions complexes que les sociétés ont face à l’altérité, qui parfois nous sidère, parfois nous terrifie ou nous fascine. Nous avons effectué le travail d’adaptation, avec le conseil des dramaturges Julien Allavena et Mathilde Hug. Nous avons extrait de ce récit à la première personne des blocs entiers qui en constituent le noyau central, les pensées du Magistrat qui s’enregistre, dictaphone à la main. Le processus du monologue intérieur nous paraissait juste pour rendre compte du besoin de cet homme de verbaliser ce qu’il ressent face aux violences du Troisième Bureau, mandaté dans la ville à la suite d’une rumeur de révolte des barbares. Pour entourer le Magistrat de personnages à part entière, nous avons construit des arcs narratifs en fusionnant parfois plusieurs parcours, en créant des situations de jeu, qui reprennent entre autres les scènes dialoguées du roman.

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  • Chantal Hurault. À travers le personnage du Magistrat, dont les valeurs humanistes sont mises en péril par la peur et la violence collectives qui s'emparent de sa ville, est-ce notre propre société que vous représentez ?

Camille Bernon. Nous mettons en scène notre impuissance face aux catastrophes du présent. La beauté, bouleversante, de ce personnage tient à ses velléités humanistes ; il a un sens aigu de la justice mais a toujours un coup de retard, soit parce qu’il ne sait pas comment lutter soit parce qu’il n’a pas l’énergie et la hauteur nécessaires pour réagir efficacement. En cela il nous ressemble. Coetzee interroge notre incapacité à concevoir la civilisation autrement que de manière linéaire, portés par l’illusion d’un progrès immuable que nous défendons avec violence. Il décrit un temps cyclique, où une civilisation s’est bâtie sur les ruines d’une autre et semble sur le point de décliner à son tour. Pour renforcer cette idée, nous avons choisi d’inscrire notre fiction dans une dystopie. Cela nous permet de nous garder du folklore colonial pour représenter les barbares, mais aussi de nous projeter dans un temps futur où l’on suit un Empire bâti sur les ruines de notre civilisation.

Simon Bourgade. Coetzee semble explorer dans ce roman la culpabilité de l’occidental blanc au sein de la société d’Apartheid. Comment fait-on pour vivre de manière juste en étant dans le camp des oppresseurs et non des opprimés ? Il n’apporte pas de réponse. Le Magistrat est dans une recherche existentielle, spirituelle presque, d’une forme de liberté qui le confine à la passivité. Il appartient à cette Europe qui a inventé après-guerre un État-providence où la culture et l’éducation feraient barrière à la barbarie. Cet empire, qui bascule dans un pouvoir dictatorial et xénophobe, interroge les dysfonctionnements d’une démocratie libérale telle que nous la connaissons, avec la résurgence des nationalismes.

C’est ce qui nous tient à cœur de partager, une désillusion, croisée à une réflexion sur les contradictions de notre humanisme occidental.

Simon Bourgade
  • Chantal Hurault. Vous parliez de la crise migratoire, qu’est-ce qui est en jeu du côté de la Jeune Barbare que le Magistrat recueille chez lui ?

Camille Bernon. Elle a été arrêtée et torturée par la police politique impériale, violée par des soldats peut-être, et se retrouve à mendier dans la ville malgré l’interdiction. Ce personnage, qui ne sert pas à défendre ou à illustrer un point de vue dans le roman, nous l’avons envisagé avec Suliane Brahim selon la situation concrète du réfugié. Ce qu’elle gagne auprès du Magistrat est d’abord un lit, de la nourriture et une relative sécurité. Il était important de marquer l’écart entre ses préoccupations à elles, de l’ordre de la survie, et celles du Magistrat qui est dans un rapport de fascination pétri de culpabilité. Lui qui aime la chair, il n'en fait pas un objet de désir sexuel ; il ne cesse de la laver, comme s’il attendait un grand pardon. Il y a une dimension presque christique dans sa façon de l’interroger sur ses stigmates. Nous avons énormément discuté avec Didier Sandre sur ces questions afin de trouver un rapport juste. La jeune barbare est essentiellement vue à travers le regard du Magistrat, elle n'est qu’espace de projection de ses fantasmes, un objet de fascination et de recherche dans le sens où James Baldwin analyse le regard des blancs envers les noirs.

Simon Bourgade. Nous nous sommes également appuyés sur le livre Sexe, race et colonies, une étude photographique et picturale du rapport aux colonisés et opprimés aux XIXe et XXe siècles. Dans la mise en scène du « bon sauvage », du corps érotisé ou au contraire dégradé, on voit comment nos pays ont été des machines politiques et sociales fertiles en termes de violence et d’oppression. L’objectivisation des êtres humains dont parlait Camille renvoie aussi à la façon dont on s’est emparé de ces personnes en tant qu’objets de calcul avec l’anthropométrie et de représentation avec l’ethnologie.

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  • Chantal Hurault. Quelles ont été les lignes de force pour rendre compte, au plateau, de la torture et de la pensée inhérente au Troisième bureau ?

Simon Bourgade. Pour que le sens reste vaste tout en étant précis, nous avons nourri les comédiennes et les comédiens d’arguments concrets, très contemporains, sur des sujets tels que le fantasme du Grand remplacement. Ainsi, pour appréhender ce que Coetzee entend lorsqu’il parle d’un jeune gradé, nous avons cherché ce à quoi correspond aujourd’hui un sortant d’école militaire xénophobe qui aurait baigné dans une idéologie d’extrême droite, quelles en sont les thèses, les mécanismes affectifs. Les enjeux du roman nécessitaient de faire entendre les discours d’un Koenig ou d’un colonel Joll de la façon la plus brute possible. Nous sommes allés voir du côté de l’auteur des attentats de Christchurch en 2019, Brenton Tarrant, ou d’Anders Behring Breivik pour la tuerie d'Utøya en 2011. Leurs écrits sont des manifestes encore suivis par beaucoup de suprématistes blancs.

Camille Bernon. La mise en scène de la torture était aussi une vraie problématique, nous avons cherché à l’évoquer par le récit uniquement ou par les stigmates laissés sur les corps. Les acteurs ont pu s’inspirer du documentaire The Act of Killing réalisé en 2012 par Joshua Oppenheimer en Indonésie sur des hommes qui racontent, en fanfaronnant, comment ils ont dans leur jeunesse torturé et tué les communistes.

  • Chantal Hurault. Vous travaillez sur la frontière, une notion que l’on retrouve dans votre recherche formelle au plateau, où vous croisez différentes esthétiques.

Camille Bernon. Nous venons aussi de la danse, et j’ai l’impression que cela compte dans notre pratique où nous appréhendons le plateau de façon sensitive, visuelle et rythmique, voire musicale, pour essayer d'offrir aux spectateurs une expérience sensorielle et organique. Nous faisons partie d'une génération d’après Peter Brook, que l’on rejoint dans une recherche permanente du vivant.

Simon Bourgade. Il ne s’agit pas de briser les codes par envie punk, mais d’entretenir un rapport libre et intègre à la vie, de lutter contre tout ce qui avilit la pensée. Comme le dit Édouard Glissant, abolir les frontières ne tend pas à l’indistinction mais à une nécessité de circulation. Avec l’ensemble des créateurs qui nous entourent, la même équipe depuis que nous avons fondé la compagnie Mauvais sang, nous aimons l'adjonction d’esthétiques et de matières. L’impureté – comme outil théâtral – sert à ce que le spectacle soit le plus sensible possible, dans un «montage d’attractions», pour reprendre l’expression d’Eisenstein.

Nous l’entendons dans un renouvellement des formes scéniques au sein d’un même spectacle, comme ici où il s’ouvre sur un réalisme relatif, bascule dans une dimension plus cinématographique avant d’aller vers la pauvreté de l’artisanat théâtral, jusqu’à terminer dans la nudité la plus totale.

Simon Bourgade

Camille Bernon. Sentir la liberté de l’auteur est ce que nous aimons le plus dans les arts. Dès que nous nous sentons guidés par la peur – peur de déplaire, peur du ratage… – nous savons que nous faisons fausse route. Nous savons que le plateau suintera immédiatement le compromis. La direction d’acteur est ce qui nous porte le plus dans ce métier. C’est une pratique de l’abandon de soi pour se mettre entièrement au service des cheminements, tous différents, des comédiens, afin de rendre visible, ensemble, ce dont nous n’avions que la sensation, le parfum.

Une des vertus du théâtre est de poser une question, collectivement. Le secret d’un spectacle tient à ce dialogue constant et profond ouvert avec l’équipe puis avec les spectateurs.

Camille Bernon

Entretien réalisé par Chantal Hurault
responsable de la communication et des publications
du Théâtre du Vieux-Colombier

Reportage photos © Vincent Pontet

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  • « FANNY ET ALEXANDRE » lundi 6 décembre 2021 à 20h30 Salle Richelieu.
  • « SANS FAMILLE » mercredi 8, jeudi 9 et vendredi 10 décembre 2021 à 20h30 au Théâtre du Vieux-Colombier

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Suite aux annonces du Président de la République, et conformément au décret n°2021-955 du 19 juillet 2021 modifiant le décret n° 2021-699 du 1er juin 2021 prescrivant les mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie de crise sanitaire, le passe sanitaire doit être mis en place pour tous les rassemblements de 50 personnes ou plus.
Il est donc en vigueur à la Comédie-Française pour les spectateurs majeurs depuis le 21 juillet, et nécessaire pour accéder à nos trois salles. Attention, il est également demandé aux spectateurs à partir de 12 ans depuis le 30 septembre 2021.

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