Annie Ernaux
et la Comédie-Française

Retour sur L’Événement, que Françoise Gillard a interprété en 2017, un texte révélateur de l’œuvre de l’autrice qui ne cesse d’inscrire son intimité de femme dans un geste d’écriture où la qualité littéraire est d’une haute nécessité sociétale.

Nous avons appris avec une immense joie que le prix Nobel de littérature 2022 a été décerné à Annie Ernaux. Alors que Silvia Costa présentera du 7 juin au 16 juillet 2023 une adaptation de Mémoire de fille au Théâtre du Vieux-Colombier, nous revenons sur celle de L’Événement par Françoise Gillard en 2017 au Studio-Théâtre puis en tournée. Avec la collaboration artistique de Denis Podalydès, l’actrice y a fait résonner la puissance d’un récit à travers lequel l’autrice raconte en détail et avec le recul de plusieurs décennies trois mois de sa vie, entre octobre 1963 et janvier 1964 ; trois mois séparant la période où elle se découvre enceinte et les jours qui suivent son avortement, alors interdit en France.

Françoise Gillard contribue à briser l'oubli

Note d’Annie Ernaux

« Quand j’ai entrepris d’écrire L’Évènement, il y avait 25 ans que la loi Veil, en autorisant l’IVG, avait mis fin aux avortements clandestins, pratiqués le plus souvent dans la souffrance et des conditions sanitaires déplorables. Jusque-là, tout le monde connaissait des filles et des mères de famille décédées au cours d’un avortement ou de ses suites infectieuses. Il en mourait des centaines par an.

En un quart de siècle, l’usage de cette nouvelle liberté – choisir ou non de poursuivre une grossesse – entrée dans les faits en dépit de violents et irréductibles détracteurs, avait peu à peu recouvert de silence à la fois tout ce qui avait été vécu avant elle et la lutte qu’il avait fallu mener durement pour l’obtenir.

J’avais fait partie, moi aussi, à 23 ans, de celles qui devaient chercher, dans l’horreur et l’affolement du temps qui s’écoule, une « solution », c'est-à-dire une adresse secrète et de l’argent pour payer la faiseuse d’anges, ou alors se résoudre à introduire soi-même dans son utérus l’un de ces objets dont la liste suscite aujourd’hui l’incrédulité et l’effroi. Moi aussi j’avais fait silence ensuite sur ce moment de ma vie. Il ressurgissait néanmoins avec une étrange violence lorsque j’entendais par hasard La javanaise, une chanson qui l’avait accompagné. J’éprouvais de plus en plus une culpabilité diffuse, celle d’avoir été capable, trois décennies plus tôt, de transgresser la loi au risque d’en mourir et de ne pas oser transgresser l’actuel silence social par l’écriture, dépourvue, elle, d’enjeu vital.

Au début de 1999, je me suis donc résolue à refaire, pas à pas, cette traversée de jours dont je me demande encore aujourd’hui comment j’ai réussi à les vivre. Je me suis tenue au plus près de la réalité, telle qu’elle a été éprouvée à ce moment précis, dans mon corps et ma pensée, en m’en tenant au point de vue de la fille de 23 ans que j’étais alors – dont un agenda et un journal me fournissaient en quelque sorte la preuve. J’ai tâché d’aller le plus loin possible dans la saisie totale de cette réalité, qu’il s’agisse des lieux, des personnes impliquées – docteurs et femmes aidantes, ce que fut la faiseuse d’anges – et des gestes pratiqués. Sans rien dissimuler des détails qui, justement, constituaient l’horreur de l’avortement clandestin, telle cette brosse à cheveux posée près de la cuvette où flotte la sonde qui sera introduite dans l’utérus. Ce fut la réalité des femmes. Je me devais de la nommer exactement. Je puis dire aujourd’hui que l’écriture de ce livre a constitué pour moi l’approche la plus déterminée, désespérée, de ressusciter ce qui a eu lieu dans une lumière juste.

En 2017, le corps féminin, à l’inverse du corps masculin, reste un territoire d’appropriation : du regard et des discours qui l’évaluent et le jugent, le couvrent d’injonctions. Les adversaires du droit à l’IVG œuvrent frauduleusement sur Internet. En choisissant de donner sa voix ici, maintenant, au texte de L’Évènement, Françoise Gillard contribue à briser l’oubli qui favorise les retours en arrière. Elle offre à des mots, les plus intimes qui soient, la résonance collective et la puissance d’effraction des consciences que possède, au plus haut degré, le théâtre et qui font de la scène le lieu même du politique. Je lui en suis profondément reconnaissante. »

Annie Ernaux, janvier 2017

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Françoise Gillard dans L'Événement

Rendre compte du réel sans majuscule

Note de Denis Podalydès

Il est peu d’auteurs qui, du réel, n’aient pas une vision enchantée, travestie, séparée. Peu d’auteurs qui savent enserrer en quelques mots le fait matériel sans l’idéaliser quelque peu. C'est une affaire de style. Annie Ernaux écrit ainsi : elle sait rendre compte du réel sans majuscule.

Il faudrait un autre mot, et montrer comment, dans la phrase, une perception aiguë de l’époque et du monde social est exercée par une conscience subjective à la fois personnelle et impersonnelle : un point de vue singulier sur des perceptions collectives, qui est aussi un point de vue collectif sur des perceptions singulières. Nous nous identifions immédiatement.

L’Événement, c'est un récit d’une immense simplicité et d’une immense portée. Il y a du comique et du tragique. Ça raconte un avortement dans les années 1960, à l’époque où c'était interdit, où les femmes se trouvaient seules et démunies dans cette situation. Livre tout à fait inactuel, tout à fait actuel.

Je relisais ce texte il y a un an et j’ai pensé que Françoise Gillard devait le jouer ou le dire. Je ne sais pas dire exactement pourquoi. Cela m’a paru évident. Je la voyais tenir ce petit livre et entrer dans cette histoire, en l’incarnant sans forcer, avec autorité et pudeur, à mi- distance. Il y a chez certaines actrices un tact, une réserve, une apparente discrétion qui n’empêchent nullement la puissance expressive, bien au contraire, et leur permet de faire entendre, dans la délicatesse de leur voix, le calme de l’écoute qu’elles imposent, la sourde révolte, l’énergie subversive qu’un tel texte contient.

Denis Podalydès, janvier 2017

Faire entendre ce cri

Note de Françoise Gillard

Lorsque Denis Podalydès m'a parlé de la théâtralité de l'écriture d’Annie Ernaux, j'ai été très enthousiaste à l'idée de porter à la scène, sous sa direction, une œuvre littéraire. Le récit de L'Événement s'est vite imposé comme l'ouvrage qui permettrait de faire entendre la langue superbe et terriblement féminine de cette auteure remarquable. Le sujet de l'avortement dans ce livre me touche particulièrement à une époque et dans une société où le sujet de l'IVG semble si fragile et précaire. Où ce droit n'a jamais été autant remis en question au cœur des débats politiques.

Jusqu’où une femme peut-elle avoir le droit de disposer de son corps? Je me permets de citer ici Annie Ernaux qui fait se poser cette question à la jeune femme qu'elle était dans les années 1960 : « Est-ce que l'avortement est interdit parce que c'est mal ou est-ce mal parce que c'est interdit ? » La question semble toujours d’actualité quand on sait qu'en Europe et dans le reste du monde des femmes meurent tous les jours des suites d'un avortement clandestin. Le silence qui entoure encore les femmes qui font ce choix de l'avortement n'a jamais été aussi bruyant.

J'espère qu'à travers la langue si personnelle et intime de Annie Ernaux, je pourrai faire entendre cette petite voix, ce cri : « Plus jamais ça ! »

Françoise Gillard, janvier 2017

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