À la recherche des auteurs latins

« Phèdre » de Sénèque. Mise en scène Louise Vignaud. Du 29 mars au 13 mai 2018, au Studio-Théâtre.

Inversement proportionnelles aux vestiges architecturaux du théâtre romain, les traces laissées par les comiques et tragiques de l’Antiquité romaine dans le répertoire de la Comédie-Française sont parcimonieuses, subtiles et plus fictionnelles que réelles. Paradoxalement, Sénèque, l’un des plus anciens poètes, est en effet l’un des cadets du Répertoire qui l’accueillit en 2011. Si l’Antiquité grecque demeure minoritaire dans les programmations successives, le théâtre latin est remarquable par son absence récurrente, à moins que l’on ne recherche les multiples indices de son influence…

Une source d’inspiration pour les auteurs au Répertoire, du XVIIe au XXe siècle

À travers les auteurs latins, les thèmes antiques sont redécouverts au XVIe siècle puis immortalisés au suivant, siècle de Molière et âge d’or de la tragédie française. Plusieurs pièces moliéresques présentent des ressemblances avec les œuvres d’auteurs comiques, que Molière s’en soit délibérément inspiré ou qu’il en ait été inconsciemment imprégné. Une partie du théâtre moliéresque nous ramène à Plaute (vers 254-184 av. J.-C.) et à Térence (vers 184-159 av. J.-C.), dont les œuvres comiques sont les seules conservées. Par exemple, L’Amphitryon de Molière emprunte à celui de Plaute le titre, le nom des personnages et le déroulement de l’histoire.

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  • Amphitryon de Molière, prologue, frontispice à l’eau-forte par Laurent Cars d’après François Boucher, publié en 1742 © Coll. Comédie-Française
  • Sosie dans Amphitryon de Molière, gravure par L. Wolff d’après Edmond Geffroy, publiée en 1868 © Coll. Comédie-Française
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  • Edmond Got (Mercure), Mounet-Sully (Jupiter), Adeline Dudlay (Alcmène), Dinah Félix (Cléantis) dans Amphitryon de Molière, photographie du spectacle en 1877 © Coll. Comédie-Française
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  • Jérôme Pouly (Mercure), Éric Génovèse (la Nuit) dans Amphitryon de Molière, mise en scène Anatoli Vassiliev, 2002 © L. Lot, coll. Comédie-Française

Les sujets de L’École des maris et des Fourberies de Scapin évoquent, respectivement, ceux des Adelphes et de Phormio (Térence).

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  • L'Escole des maris de Molière, estampe en taille douce publiée en 1692 © Coll. Comédie-Française
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  • Jérôme Pouly (Sganarelle), Céline Samie (Lisette), Coraly Zahonero (Isabelle), Cécile Brune (Léonor) dans L’École des maris, mise en scène Thierry Hancisse, 1999 © Doury, coll. Comédie-Française
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  • Les Fourberies de Scapin de Molière, scène dernière, aquarelle par Achille Devéria, [1831 © P. Lorette, coll. Comédie-Française
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  • Les Fourberies de Scapin de Molière, acte II, sc. 6, eau-forte par Edmond Hédouin, [1844-1888] © Coll. Comédie-Française
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  • Florence Viala (Zerbinette), Nicolas Lormeau (Léandre), Bruno Raffaëlli (Sylvestre), Gérard Giroudon (Géronte), Isabelle Gardien (Hyacinthe), Denis Podalydès (Octave), Philippe Torreton (Scapin) dansLes Fourberies de Scapin de Molière, mise en scène Jean-Louis Benoit, 1997 © Campos, coll. Comédie-Française

Des analogies sont aussi ponctuellement observables telles que les nombreuses punitions corporelles infligées dans Monsieur de Pourceaugnac rappelant ainsi Asinaria (Plaute).

Sénèque, le seul poète tragique dont les pièces nous soient parvenues, est, quant à lui, un modèle pour Shakespeare, Rotrou, Garnier, Corneille - qui reprend sa Médée -, Racine. La Phèdre racinienne, synthèse de deux Phèdre contradictoires, emprunte à celle du grec Euripide et à celle plus violente et coupable de Sénèque. L’influence incontestable de l’écriture dramatique du Romain est visible par la reprise de la scène essentielle de la déclaration de Phèdre à Hippolyte.

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  • Mr de Pourceaugnac de Molière, frontispice gravé par Charles Baquoy d’après Jean-Michel Moreau, [1760-1770] © Coll. Comédie-Française
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  • Phèdre de Jean Racine, acte V, sc. 7, gravure par Jean-Baptiste Massard d’après Anne-Louis Girodet, [1798-1843] © Coll. Comédie-Française
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  • Rachel (Phèdre) dans Phèdre de Jean Racine, tirage gélatino-argentique noir et blanc, [1852] © J. Vallou de Villeneuve, coll. Comédie-Française.
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  • Mme Thénard (Oenone), Sarah Bernhardt (Phèdre), Mounet-Sully (Hippolyte) dans Phèdre de Jean Racine, lithogaphie par Stop, [1878-1899] © Coll. Comédie-Française
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  • Répétitions de Phèdre de Jean Racine, mise en scène Jean-Louis Barrault (au premier plan), 1942 © Coll. Comédie-Française
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  • Maquette de costume de Christian Lacroix pour Phèdre de Jean Racine, rôle de Phèdre (Martine Chevallier), mise en scène Anne Delbée, 1995 © Coll. Comédie-Française
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  • Elsa Lepoivre (Phèdre) dans Phèdre de Jean Racine, mise en scène Michael Marmarinos, 2013 © B. Enguérand, coll. Comédie-Française

Pour rivaliser avec Corneille sur son propre terrain en choisissant une tragédie à sujet romain – Britannicus –, Racine se réfère aussi à Tacite (vers 54-120 ap. J.-C.), historien très lu mais rarement adapté au théâtre au XVIIe siècle qui représentait probablement pour Racine une « mine de sujets neufs ».

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  • Couronne de lauriers donnée à Talma par Napoléon et portée par le comédien dans le rôle de Néron dans Britannicus de Jean Racine en 1814 © P. Lorette, coll. Comédie-Française
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  • Britannicus de Jean Racine : acte I, sc. 3, eau-forte par Glairon-Mondet d’après Chaudet, [1786-1810] © Coll. Comédie-Française
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  • Britannicus à la Comédie-Française : musée antique (Mesdames Plessy, Sarah Bernhardt, Lloyd ; MM. Mounet-Sully, Maubant, Chéry, Boucher), gravure par [Lefman] d’après Stop, [1884] © Coll. Comédie-Française
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  • Annie Ducaux (Agrippine), Robert Hirsch (Néron) dans Britannicus de Jean Racine, mise en scène Michel Vitold, 1961 © Pourchot, coll. Comédie-Française
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  • Dominique Blanc (Agrippine), Stéphane Varupenne (Britannicus), Laurent Stocker (Néron) dans Britannicus de Jean Racine, mise en scène Stéphane Braunschweig, 2016 © B. Enguérand, coll. Comédie-Française

Puis, le théâtre de Sénèque, considéré comme politique depuis la Renaissance, s’éclipse sous la monarchie absolue. Dans le contexte des débats entre les Anciens et les Modernes sur l’imitation, la disparition des auteurs latins de la scène théâtrale française est également révélatrice du rapport des auteurs français avec leur modèle. Sénèque ne jouissant alors pas d’une réputation aussi brillante que celle d’Euripide en raison de son style jugé, entre autres, « déclamateur », Racine se revendique, dans sa préface de Phèdre, davantage de ce dernier.
Les auteurs contemporains de la Révolution étant friands de sujets politiques, il n’est pas surprenant de constater que l’Antiquité romaine inspire à nouveau le théâtre : Caïus Gracchus de Chénier (1792), Mucius Scaevola de Lancival (1793), Epicharis et Néron de Legouvé (1794). Puis, après 1794, le public s’en désintéresse.
Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle que des pièces de Sénèque adaptées par un auteur comme Henri de Bornier se rapprochent du texte original, sans être pour autant fidèles, ni jouées sous le nom de leur créateur.

Mais, outre leurs écrits, les poètes latins sont pour les dramaturges français une source d’inspiration en tant que personnalités littéraires et historiques. En effet, lorsque leur nom est explicitement lisible dans les titres du Répertoire, leur présence n’est que fictionnelle…
Ainsi, Plaute est le personnage principal de la pièce homonyme de Népomucène-Louis Lemercier (Plaute, ou La Comédie latine) au commencement de laquelle l’auteur se plaint de la perte des manuscrits de ses pièces de théâtre. Sans eux, il est inenvisageable de consacrer sa vie à la scène dramatique. Heureusement, il les retrouve dans un double fond de la « chère cassette », allusion à Auluraria (Plaute) et à L’Avare (Molière). Talma, interprète du rôle de Plaute, retouche légèrement le texte de Lemercier qui s’approche alors de la versification latine de Plaute. Le faible succès de la pièce en 1808, qui connaît moins d’une dizaine de représentations, contraste avec celui d’Agamemnon en 1797 (adaptation de Sénèque par Lemercier).

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  • Plaute ou La comédie latine de Lemercier, extrait du monologue de Plaute (acte I, sc. 1), À Paris, chez Léopold Collin, 1808 © Coll. Comédie-Française

En 1876, le personnage de Plaute apparaît aux côtés d’un autre poète latin qui prête son nom au sous-titre d’une pièce d’Alexandre Parodi (Rome vaincue : Ennius) relatant l’aventure d’une vestale infidèle à son vœu de chasteté qu’il faut sacrifier pour sauver Rome d’Annibal. Le personnage d’Ennius oppose l’idée d’humanité au devoir patriotique. À sa création, la pièce remporte un vif succès attribuable, selon la presse qui se montre autrement plus critique lors des reprises jusqu’en 1923, à une empathie conjoncturelle pour le patriotisme de la pièce, donnant même naissance à une adaptation lyrique (Roma) par Massenet, jouée à l’opéra.

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  • Maquette de costume d’Alfred Albert pour Rome vaincue d’Alexandre Parodi, rôle d’un signifère romain, 1876 © Coll. Comédie-Française
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  • Maquette de costume d’Alfred Albert pour Rome vaincue d’Alexandre Parodi, rôle de Cneis Lentulus (Jules-Félix-Armand Laroche), 1876 © Coll. Comédie-Française

Pour sa part, Sénèque est le personnage d’une pièce de Tristan L’Hermitte,La Mort de Sénèque (imprimée en 1645 et jouée en 1984), révélatrice de la place du philosophe dans « les arts de mourir » au cœur de la culture du XVIIe siècle. Sous la plume de Tristan L’Hermitte, le stoïcien devenu personnage théâtral est également christianisé.

Il ne manque que Térence qui apparaît, lui, représenté à travers ses œuvres, dans un tableau de Robert Gence daté de 1704, appartenant aux collections de la Comédie-Française (I 0237). Le comédien-auteur Dancourt est portraituré assis à son bureau, sur lequel sont disposés des volumes du théâtre d’Aristophane, de Térence et de Plaute.

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  • Maquette de costume de Patrice Cauchetier pourLa Mort de Sénèque de Tristan L'Hermite, rôle de Sénèque (Hubert Gignoux), mise en scène Jean-Marie Villégier, 1984 © Collections Comédie-Française
  • Maquette de costume de Patrice Cauchetier pour La Mort de Sénèque de Tristan L'Hermite, rôle d’Epicharis [Claude Mathieu], mise en scène Jean-Marie Villégier, 1984 © Coll. Comédie-Française
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  • Dancourt, huile sur toile par Robert Gence, 1704 © P. Lorette, coll. Comédie-Française

Lectures et mises en scène de leurs œuvres à partir de 1993

Des pièces latines sont lues, pour la première fois, lors d'un cycle radiophonique consacré en 1993 à l'Antiquité (Le Persan de Plaute, L'eunuque de Térence, La Saminienne et Le Dyscolos de Ménandre). Sont également enregistrés en studio Les Captifs, Le Charançon, L’Imposteur, Le Rustaud de Plaute.

Voilà moins de dix ans que Sénèque est au Répertoire avec Agamemnon (en 2011, traduction de Florence Dupont). Auparavant, la pièce avait été jouée depuis 1680 dans des adaptations très éloignées du texte original. Grâce à la vidéo mise au service des apparitions et disparitions, le metteur en scène Denis Marleau fait voir l’invisible aux spectateurs, servant ainsi idéalement Agamemnon. Les cariatides parlent, les pierres pleurent et le jeu des comédiens n’est aucunement bridé par leurs masques virtuels. Cette pièce qui a captivé le metteur en scène « autant par sa composition extravagante et riche en émotions que par sa potentialité plastique jouant sur la dissociation, la condensation ou la dilatation » lui évoque Carmelo Bene, Elfriede Jelinek, Sarah Kane.

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  • Françoise Gillard (Cassandre), Michel Favory (Agamemnon) dans Agamemnon de Sénèque, mise en scène Denis Marleau, 2011 © C. Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

La version de Phèdre par Sénèque, jouée pour la première fois cette saison au Français tandis que celle de Racine est souvent à l’affiche, s’ancre, pour la metteure en scène Louise Vignaud, dans le monde d’aujourd’hui. Sa réapparition – toute aussi rare sur les autres scènes de théâtre – rappelle combien l’illustre Phèdre de Racine est redevable à celle d’Euripide et de Sénèque, parents anciens dont le Studio-Théâtre fait redécouvrir la fougueuse contemporanéité.

Par Florence Thomas, archiviste-documentaliste à la Comédie-Française, avril 2018.

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