Entretien avec Amine Adjina et Émilie Prévosteau

La Troupe présente à partir du 5 avril une pièce d’Amine Adjina qu’il a écrite spécialement pour elle et qu’il met en scène avec son binôme au sein de la Compagnie du Double, Émilie Prévosteau. Cette pièce originale, publiée chez Actes Sud, reprend la figure du visiteur dans Théorème de Pasolini qu’elle croise avec Dom Juan de Molière : elle dresse ainsi le portrait d’une famille bourgeoise du XXIe siècle à l’heure des grands bouleversements climatiques et politiques d’aujourd’hui.

Théorème / Je me sens un cœur à aimer toute la terre, du 5 avril au 11 mai 2023 au Théâtre du Vieux-Colombier

LA VERTU ÉMANCIPATRICE DE L'ART

  • Chantal Hurault. Le titre de votre pièce revendique une double référence ; en quoi Pasolini et Molière irriguent-ils ce texte original ?

Amine Adjina. Pasolini et Molière sont des personnalités qui nous peuplent artistiquement. Théorème a valeur de mythe – nous avons déjà abordé le rapport au mythe (moderne ou classique) dans nos précédentes créations avec Marylin Monroe puis Phèdre. Je suis parti du canevas de Théorème qui nous offrait un large champ d’exploration pour sonder notre propre époque ; un garçon arrive dans une famille, a une relation avec chacune des personnes de cette famille, et les révèle à elles-mêmes. La seconde partie du titre fait référence à une réplique de Don Juan dans la pièce de Molière. Cette phrase est une proposition d’existence. Mais l’œuvre entière de Molière entre en résonance tant elle parle des rapports de pouvoirs dans la société, et au sein de la famille avec ses propres hiérarchies et faux-semblants.

Émilie Prévosteau. La pièce donne aussi une place centrale au rôle d’Elvire, que la Fille répète. Si le monologue d’Elvire est un morceau de bravoure pour les actrices, Nour s’en empare en lui donnant une dimension annonciatrice et émancipatrice. L’émancipation s’effectue à partir de nombreux faisceaux : sa lecture intime de la pièce, ce qu’elle vit avec le Garçon, ce qu’elle a vécu ou est en train de vivre avec un autre garçon qu’elle appelle Don Juan. Tout cela la transforme.

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« La parole poétique est venue naturellement pour parler de ces solitudes à la rencontre du Garçon. »

Amine Adjina
  • Chantal Hurault. Amine Adjina, votre écriture alterne des pans poétiques en vers libres avec des dialogues écrits dans un langage courant. Quel sens donnez-vous à cette pluralité de registres ?

Amine Adjina. Cela rejoint l’ensemble de notre travail sur la rupture et l’hétérogénéité, les frottements et les paradoxes. La parole poétique est venue naturellement pour parler de ces solitudes à la rencontre du Garçon. Ces moments de monologues convoquent certes des images mais sont ancrés dans le vécu des personnages. Je me méfie de la recherche de la beauté dans l’écriture, j’y vois une sorte d’artifice où l’on perd le sens frontal.

  • Chantal Hurault. Les personnages sont construits sur des stéréotypes, comme si vous preniez un cliché de la société d’aujourd’hui pour révéler une forme de déterminisme.

Amine Adjina. L’intérêt du stéréotype est de poser un cadre formel très vite identifiable qui, lorsqu’il s’effondre, laisse apparaître du sensible et du subjectif. Ce qui est jouissif dans l’écriture, et dans le jeu, c’est de s’amuser avec ces codes, ces représentations, ces archétypes dans lesquels nous pouvons nous reconnaître. L’effet miroir introduit aussi l’humour.
Nous sommes partis d’une famille bourgeoise au sens classique du terme, avec la grand-mère, le père, la mère et les deux enfants. Face à eux, un Garçon volontairement plus flou et insaisissable. Dans cette microcellule, les rapports hiérarchiques sont faussés par des attitudes familières à l’égard de Nour, auxquelles elle tente de résister. Je me suis très vite écarté de la figure d’une gouvernante comme chez Pasolini en la représentant par un autre biais, une nouvelle génération. Nour remplace sa mère auprès de la Grand-Mère malade. Notre théâtre ne passe pas par le discours, il interroge les relations entre les uns face aux autres ; comment on se positionne, comment cela nous détermine, comment on pense le pouvoir ou le désir - avec en souterrain les sujets de la vieillesse et du service à la personne qui se sont imposés durant la pandémie.

« Notre théâtre est un théâtre de situation. Étant nous-mêmes acteur et actrice, nous construisons des espaces à jouer. »

Émilie Prévosteau
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  • Chantal Hurault. Le décor, une maison d’architecte en bord de mer, offre un cadre de jeu à la fois réaliste et métaphorique…

Émilie Prévosteau. Notre théâtre est un théâtre de situation. Étant nous-mêmes acteur et actrice, nous construisons des espaces à jouer. Avec la scénographe Cécile Trémolières, l’idée première a été d’évoquer une maison familiale estivale, éclatée, à proximité de la mer, en France. La métaphore et la sensualité ont guidé nos choix ; la toile de mer comme perspective, l’architecture de la maison se mêlant aux rochers, une chambre dehors près d’une douche à vue… Différents escaliers exposent les situations sociales (dont l’espace de Nour dans les dessous, filmé et projeté) autant que l’évocation poétique du désir avec ce colimaçon menant à un « trou » (l'espace de la piscine). Comme les différents frottements de registres dans l’écriture, le décor doit permettre une projection dans la fiction sans jamais s’y oublier ; nous sommes au théâtre.
Un autre espace est pour nous très important : la musique. La création originale de Fabien Aléa Nicol, présent dès le début des répétitions, se tisse au travail des acteurs et des actrices ; sa sensibilité donne accès à une profondeur émotionnelle au plateau.

Amine Adjina. L’usage de la vidéo permet d’intégrer une forme de voyeurisme dans cette chaleur ambiante. La sensation de proximité, de peau, de désir et de frustration passe également par le travail des costumes de Majan Pochard et les lumières de Bruno Brinas. La présence de la Méditerranée induit l’opposition entre maison de vacances luxueuse et lieu de migration. Dans cette maison où l’horizon est présent, la mer nous rappelle que, quelles que soient les barricades que l’on tente de construire autour de soi, le monde et le désir ne cessent de toquer à la porte.

« La présence de la Méditerranée induit l’opposition entre maison de vacances luxueuse et lieu de migration. Dans cette maison où l’horizon est présent, la mer nous rappelle que, quelles que soient les barricades que l’on tente de construire autour de soi, le monde et le désir ne cessent de toquer à la porte.»

Amine Adjina
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  • Chantal Hurault. La vidéo est aussi présente dans l’activité du Fils qui réalise des portraits filmés de ses proches. Jusqu’où peut-on se saisir du désir de l’autre ?

Émilie Prévosteau. Notre spectacle sur Marylin Monroe parlait d’une personnalité des plus photographiée, dont l’énigme a échappé à qui essayait de la saisir. Ici, il y a quelque chose de scopique dans l’obsession du Fils à « figer » le monde extérieur, à le capter à travers cet œil qui le protège de son propre regard.

Amine Adjina. À l’opposé de ce rapport désir-possession, le désir est chez le Garçon lié à l’ouverture et à la disponibilité. C’est ce qui fait la singularité de l’expérience qu’en auront les personnages. Si le propre du désir – qu’il soit attendu ou pas, en accord ou en contradiction avec notre être intime – est de surgir par surprise, l’arrivée du Garçon, de cet autre, provoque un dérèglement qui bouleverse nos vies.

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« Le jeu bouleverse l’intime. Peut-être que venir au théâtre, c’est tenter de jouer, de se déjouer avec les acteurs et les actrices. »

Émilie Prévosteau
  • Chantal Hurault. La pièce lie étroitement bouleversement climatique, politique et intime. Ce paysage apocalyptique appelle-t-il une prise de conscience ?

Amine Adjina. Personne n’a pu faire l’impasse l’été dernier sur la chaleur, les incendies, les inondations. Cette famille ne réagit pas, attendant semble-t-il comme beaucoup d’entre nous que l’inéluctable sur lequel on discourt devienne réalité. De même pour l’amplification d’une pensée d’extrême droite, en France, en Europe et dans le monde. Il ne s’agit pas tant des partis eux-mêmes que d’une idéologie du repli qui irrigue certes les courants politiques mais aussi nos corps. La mort du poète dans la pièce, référence à l’assassinat de Pasolini, nous redit qu’une époque qui tue ses poètes est une époque malade. Ce n’est pas une pièce d’anticipation, nous racontons la sensation d’un danger imminent.
Il est possible de se demander pourquoi la Grand-Mère invite ce garçon croisé à la plage. Agit-elle de façon préméditée, dans l’imminence d’un changement qu’elle aurait ressenti, vis-à-vis d’elle et des autres ?

Émilie Prévosteau. Le jeu bouleverse l’intime. Peut-être que venir au théâtre, c’est tenter de jouer, de se déjouer avec les acteurs et les actrices. Nour pousse son expérience du jeu avec sa dernière proposition sur le texte d’Elvire. La parabole du Garçon « Je me sens un cœur à aimer toute la terre » peut être prise comme l’indication de Molière faite aux artistes pour élargir leur interprétation, mais c’est également une proposition politique ; regarder nos rétrécissements, et tendre sans relâche à accroître notre écoute, notre disponibilité et notre action avec l’Autre.

Entretien réalisé par Chantal Hurault
Responsable de la communication et des publications du Théâtre du Vieux-Colombier

Photos des répétitions © Vincent Pontet

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