Entretien avec Cédric Gourmelon

Metteur en scène de notre nouveau spectacle « Haute surveillance », de Jean Genet, au Studio-Théâtre, du 16 septembre au 29 octobre.

Haute surveillance appartient à la première période d’écriture de Jean Genet – celle de Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la Rose, Pompes funèbres, Journal d’un voleur et Querelle de Brest ; il est probable que la pièce ait été écrite en prison, sans que Genet lui accorde une importance particulière d’ailleurs. Pourtant, il n’a cessé de la remanier par la suite. La dernière version date de 1985, un an avant sa mort, et près de 40 ans après sa première publication. Au fil des versions, la pièce apparaît pourtant de plus en plus mystérieuse. Elle ne livre pas tous ses secrets...

Cédric Gourmelon. En effet, ce n’est pas tant le théâtre qui intéressait Genet à ses débuts ; il fut d’abord poète et romancier. A posteriori il a jugé la première version de Haute surveillance bavarde et anecdotique. Pourtant, elle contenait en germe tous les thèmes qu’il développera par la suite et il la remaniera toute sa vie. Au début des années quarante, Genet travaille avec ce qu’il a autour de lui ; le crime, le monde de la prison, sa vie d’errance, sa relation au désir et son homosexualité. Tout au long de son oeuvre fictionnelle, durant cette période, Genet crée une forme de mythologie fantasmatique où les criminels deviennent des saints, des êtres inatteignables, ce qui renforce encore le désir qu’il peut, lui, simple voleur, éprouver pour eux, l’envie de les posséder ou d’être possédé par eux. Dans un de ses textes critique il parle de cette « bascule » dans son rapport au désir, en décrivant comment, dans un train, il est soudain bouleversé par la beauté du visage d’un vieil homme. Or, la dernière version de Haute surveillance comporte une didascalie étrange, voire énigmatique, qui dit : « À partir de cet instant, [les] trois jeunes gens auront la taille, les gestes, la voix et les visages d’hommes de cinquante ou soixante ans. » La beauté n’est donc plus, dès lors, le visage d’un enfant avec tout son potentiel de vitalité, c’est aussi la richesse intérieure et toutes les expériences emmagasinées.

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La dimension universelle de cette dernière version de Haute surveillance – celle que Genet souhaitait, à partir de sa publication, voir montée – réside également dans la langue.

« J’ai façonné la langue française d’une façon aussi belle que possible car c’est cette langue dans laquelle j’ai été condamné. »

Jean Genet, dans un entretien avec l’écrivain allemand Hubert Fichte

À mon avis, Haute surveillance ne convoque pas tant les corps – dans ce qu’ils vont pouvoir incarner de désir, de puissance ou de perversion – que la langue. Genet essaye de faire décoller le poème du récit. On assiste à une inversion du réel et de l’imaginaire ; l’écriture n’est pas au service de la réalité, du contexte, des personnages, du lieu, du temps, ce sont ces éléments qui doivent se soumettre au poème. Or la langue de Genet est celle du bourgeois : il explique dans une interview qu’il a délibérément choisi la langue du bourreau, celles des occidentaux blancs et colonialistes ; celle des Français qui ont perdu la guerre en 1940. Contrairement à ce qu’on a pu dire, il n’a jamais fait l’apologie du nazisme, mais la défaite de la France – cette France qui l’avait condamné et qu’il exécrait – avait été pour lui une source de satisfaction. C’est dans cette langue-là – volée à l’ennemi – et dans ce qu’elle a de plus classique, de plus proustien, de plus beau, qu’il fait parler les mauvais garçons, les prisonniers, les travestis, etc. Quand on lui reprochait les accents peu faubouriens de ses personnages (contrairement à ceux de Céline par exemple), et donc leur peu de vraisemblance, il répliquait que justement, leurs cœurs et leurs âmes parlaient comme cela, la nuit, quand ils dormaient. Certes, on trouve ici et là dans Haute surveillance des répliques correspondant aux codes de langage des voyous de l’époque, mais ce qui compte, c’est que chacune de ces répliques est en quelque sorte un acte de sacralisation. Un rituel dans la transgression.

« Mon théâtre pue parce que l’autre sent bon. »

Jean Genet

On lui doit cette formule. Le phénomène de la transgression, de la sacralisation passe par la glorification du crime...

Car ce qui est effrayant pour les gens, c’est évidemment le criminel. Il est donc normal que dans l’univers de Genet, dans sa fantasmagorie, le criminel devienne un saint. Et pour parvenir à cette sainteté, le crime qu’il a commis doit être le plus «pur» possible et le fruit d’une pulsion. C’est pour cela que dansHaute surveillance, tout tourne autour de Yeux-Verts. Il surpasse dans le crime ses deux codétenus – qui se disputent ses faveurs – et rivalise avec le caïd de la prison Boule-de-Neige. Il a même toute l’estime des gardiens parce que lui, il est «l’Homme». Il peut ainsi prétendre à l’apothéose, et être objet d’adoration. Il y a là une dimension mystique. J’ai monté plusieurs fois ce texte, à chaque fois dans des versions différentes, et je m’interroge encore sur son mystère. Il y a bien sûr la langue, et la manière dont elle rend compte du rapport de plus en plus complexe de Genet à la beauté, et il y a la manière dont sa parole au théâtre raconte plus de choses entre les lignes que ce qui est proprement dit. La pièce recèle une polysémie étonnante. C’est ce qui en fait une matière superbe pour les acteurs et pour des dramaturges actifs au plateau. On peut partir d’un certain état de rivalité entre Lefranc et Maurice, de leur affrontement, dans un langage agressif et clair, et soudain, ce rapport peut s’inverser ; celui qui dominait devient soumis, toujours sous le regard de Yeux-Verts, objet de la dispute. L’agressivité devient douceur, voire extase. Lefranc, le lettré, tente de s’improviser criminel, mais il est bien trop cérébral pour cela ; dans une ultime tentative de séduction il tue le plus faible, mais le fait même d’avoir eu un motif lui vaut l’indifférence de Yeux-Verts. Il n’y a de vrai criminel que « naturel », que celui qui n’a pas choisi de le devenir et qui ensuite n’a d’autre choix que d’accepter ce « cadeau » du destin. La mise en scène doit tenir compte de cette dimension de rituel, de messe : Haute surveillance est une cérémonie construite autour de Yeux-Verts, le criminel parfait, dans une idée de transcendance.

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Il me semble que Yeux-Verts dépasse de loin tout le monde également parce que, dans le récit de son crime, il révèle cette transmutation extraordinaire : « J’ai été femme après mon crime ». La reconnaissance de sa féminité semble le placer à cent coudées au-dessus de toutes les formes possibles de domination masculine qui sont explorées dans la pièce.

Oui, l’homme complet est aussi une femme. Mais on ne peut pas résoudre la pièce à cela. À mon avis, la véritable raison de la tragédie se situe en effet dans la relation à la féminité, mais dans le sens où l’absence de la femme crée la tragédie (tout comme l’absence de l’homme crée celle des Bonnes.) Il y a le tatouage de la femme de Yeux-Verts sur sa poitrine, qu’on ne voit pas dans cette version de la pièce, mais qu’il montre à Maurice... On ne sait pas si ce tatouage existe réellement ou si cette femme, dans les yeux de Maurice, se confond avec Yeux-Verts.

Toujours est-il que l’absence réelle, physique, de la femme pousse les hommes entre eux à s’autodétruire, dans un jeu de séduction, de soumission et de rivalité.

Cédric Gourmelon

Sa haine de l’ordre bourgeois blanc pousse Genet à adopter une morale inversée. Celle-ci ne se retrouve pas seulement dans ses oeuvres de fiction...

Dans Un captif amoureux, il a eu une très belle phrase pour expliquer sa défense des Palestiniens : « Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. ». Il y a quelque chose de profondément subversif dans ce rapport sensuel. Il l’a également adopté lors de son soutien aux Blacks Panthers, mais de manière plus ambiguë. Ce soutien à diverses causes du fait de la beauté des gens révèle aussi chez lui une part d’enfance ; une enfance pleine de désillusions, face à la société, à l’autorité, à la Justice.Toute son oeuvre est marquée par une quête d’absolu. Et quittant le terrain de la littérature, ce désir d’absolu se retrouve dans la radicalité de son engagement anticolonialiste. Ce sera jusqu’au bout un véritable combat politique, notamment en faveur des Palestiniens.

L’aspect « cérémoniel » de Haute surveillance influence sans doute la conception de l’espace et du jeu des acteurs ?

Oui. Je souhaite évidemment qu’il y ait un espace mental et non un espace physique. Si c’est la langue qui compte, ce ne sont pas les situations, ce n’est pas le récit.

Haute surveillance est un échange, une forme de poème partagé à quatre.

Cédric Gourmelon

Il me fallait donc un espace métaphysique, même si la relation au corps est très importante dans ce travail, notamment dans les tensions que la langue fait surgir entre les trois personnages principaux. Il fallait un écrin à la langue, un espace très sobre, noir avec une zone de jeu bien délimitée, marquant une sorte de contraste. Une fois que les acteurs rentrent dans cet espace, ils n’en sortent plus, jusqu’au meurtre de Maurice. Le gardien, quant à lui, peut tourner autour de cet espace, il est un voyeur. Rien de ce qui se passe ne lui échappe. En bon surveillant, il a de l’estime pour les vrais criminels, et méprise les petits. La sobriété de l’espace renvoie notamment à celui du butō. Haute surveillance appelle d’autant plus le butō que Tatsumi Hijikata et Kazuo Ōno, les deux chorégraphes qui ont inventé cette forme artistique, ont déclaré avoir eu pour source d’inspiration l’expressionnisme allemand et... Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet. Il y a, dans la cérémonie et dans le rituel, l’idée de quelque chose de très intérieur au service d’une chose apparemment laide ou superficielle. Cela s’applique bien à cette pièce. Le jeu des acteurs doit en conséquence être très codifié et chorégraphique. Le travail des corps sera très important ; tout, dans ce petit espace, devra être stylisé, et signifiant.

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Entretien réalisé par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française.

Visuels :

  • Couverture © Vincent Pontet
  • Jean Genet à 16 ans, archives de police.
  • Maurice Pilorge, éxécuté le 4 février 1939 à l’âge de 20 ans. Le Condamné à mort est dédié à sa mémoire. Archives de police.
  • Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, Pierre Louis-Calixte et Christophe Montenez. © Vincent Pontet