Entretien avec Julie Deliquet

« Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres » d'après Molière Mise en scène Julie Deliquet du 17 juin au 25 juillet 2022 Salle Richelieu

  • Laurent Muhleisen. Pour votre troisième création à la Comédie-Française, et pour le 400e anniversaire de Molière, vous proposez, avec Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… un projet qui, en quelque sorte, désacralise le « Patron » de notre Maison…

Julie Deliquet. Qui tente, en tout cas, de montrer que sans les femmes et les hommes qui ont partagé son aventure artistique - c’est-à-dire les actrices et les acteurs de sa troupe - on ne fêterait sans doute pas, aujourd’hui, cet anniversaire. Je souhaite placer Molière au milieu de ses compagnons de route, et pas forcément au-dessus, sans pour autant gommer son statut d’auteur qui deviendra chef de troupe. J’avais envie de parler « des autres » qui, contrairement à lui, sont véritablement inscrits dans l’histoire de cette maison, la Comédie-Française, puisqu’ils en sont les premières et les premiers sociétaires.

Je souhaite placer Molière au milieu de ses compagnons de route, et pas forcément au-dessus, sans pour autant gommer son statut d’auteur qui deviendra chef de troupe. J’avais envie de parler « des autres » qui, contrairement à lui, sont véritablement inscrits dans l’histoire de cette maison, la Comédie-Française, puisqu’ils en sont les premières et les premiers sociétaires.

Julie Deliquet
  • Laurent Muhleisen. Le moment que vous choisissez d’explorer dans l’histoire de cette troupe coïncide avec celui de son premier grand succès, en 1663, à Paris : L’École des femmes, pièce dont la réception pleine de vicissitudes entraînera la création de deux autres spectacles : La Critique de l’École des femmes et L’Impromptu de Versailles. Comment s’articule votre création par rapport à l’historique de ces trois œuvres ?

Julie Deliquet. Je n’aurais pas imaginé ce spectacle hors du contexte de ce 400e anniversaire. Il contient un rapport aux dates, à la manière dont nos métiers s’inscrivent ou non dans l’Histoire. En rencontrant les actrices et les acteurs de la Troupe en amont de cette création, j’ai constaté qu’ils me parlaient toujours d’épisodes de leurs vies en les situant dans le cours de notre histoire contemporaine ; tel épisode s’est déroulé avant ou après les attentats, avant ou après la pandémie, avant ou après leur entrée au conservatoire, leur entrée dans la Troupe, leur accouchement, etc.

Ce rapport aux dates m’intéressant, je me suis éloignée de toute volonté de présenter une « saga » qui épouserait toute la vie de Molière, préférant « zoomer » sur un épisode précis et raconter ce qui a pu se passer à ce moment-là.

Julie Deliquet

Molière est alors tout récemment marié à Armande Béjart, la fille de Madeleine Béjart, sa compagne et complice de toujours, et à cette époque trois troupes de théâtre rivalisent sur la scène de Paris et s’affrontent sur le genre théâtral à défendre. L’École des femmes est donc le premier grand succès de la troupe de Molière, mais aucun de ses membres n’imaginait alors que cette comédie allait entrer dans l’histoire mondiale du théâtre. Cette « inconscience », cette absence de projection, me plaît ; Molière et ses acteurs sont « dans leur présent », et face aux louanges et aux critiques dont leur pièce fait l’objet, ce qu’ils se sont sans doute demandé, en premier lieu, c’est si elle était bonne.

Je place mon histoire dans le « off », c’est-à-dire dans la sphère privée de la vie de Molière, de laquelle on sait très peu de choses.

Julie Deliquet

Il n’existe aucune peinture de la vie quotidienne de cette troupe, aucun récit, si ce n’est quelques entrées du registre de La Grange, et encore, elles ont été rédigées ultérieurement. Ce qu’on sait, par exemple, c’est que les femmes accouchaient et remontaient sur scène environ deux semaines plus tard. Mais de la façon dont on éduquait les enfants, dont une pièce se répétait, du lieu où elle se répétait, du moment voire de l’endroit où germait l’idée d’une nouvelle pièce, on ne sait rien. Tous ces éléments sont extrêmement poreux ; la part béante de cette histoire me permet d’imaginer que toutes ces problématiques, au fond, sont restées les mêmes 400 ans plus tard.
Si l’on déshabille un peu le théâtre de Molière, si ont fait tomber les pièces et les rôles, que trouve-t-on ? Des femmes et des hommes d’une quarantaine d’années (à quoi ressemble un corps d’homme ou de femme de 40 ans en 1663 ? Est-il si différent de ceux d’aujourd’hui ?) qui se posent la question de comment faire du théâtre ensemble, et de la place que les uns et les autres ont à jouer dans ce processus. Ce sont des problématiques qui agitent aujourd’hui encore non seulement la Comédie-Française, mais toute aventure théâtrale collective.

En évoquant 1663, précisément, j'évoque aussi précisément 2022, qui vient combler les manques de l’Histoire. Nos fonctionnements de troupes permanentes, nos hiérarchies internes, nos contradictions, nos désirs de partir ou de revenir, nos frustrations liées aux distributions, nos doutes d’aujourd’hui seront habillés de la fiction d’hier - représentée par ces personnages historiques.

Julie Deliquet

Dès lors, ce spectacle « documentaire » parle de nos métiers dans une sorte de juxtaposition, comme si on allait dérusher une matière fragmentée de ce qu’on possède de l’époque de Molière en la confrontant à cette autre matière fragmentée que sont nos expériences de vie et de travail actuels. Le travail de répétition sera en quelque sorte un processus de « montage » de ces rushes, sur un épisode de vie que je souhaite un peu impressionniste ; il ne s’agira surtout pas d’enchaîner les « meilleurs moments », les « best-of » de cette vie quotidienne. Le tableau ne doit pas être « spectaculaire » ; la « caméra subjective » doit pouvoir montrer une lessive cohabitant avec une engueulade, juste avant l’apparition d’une idée artistique géniale. C’est ce que fait très bien, par exemple, Maurice Pialat dans son film Van Gogh : il filme ses propres mains, sa propre palette de couleurs - donc il parle de lui - puis montre Vincent en train de peindre, sans doute un chef d’œuvre, sauf que l’on ne voit jamais véritablement la toile. Toujours, il est à la « hauteur de l’humain » ; cela m’a beaucoup éclairée dans la préparation de ce spectacle.

  • Laurent Muhleisen. Cette troupe dont parle Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… est la matrice de la Troupe actuelle. Il y a donc aussi une question d’héritage…

Julie Deliquet. Absolument. À ce propos, j’ai découvert que le premier sociétaire de la Comédie-Française était en réalité une sociétaire : Catherine de Brie, celle-là même qui a créé le rôle d’Agnès et ne l’a quasiment plus lâché. De ce point de vue-là aussi, cet épisode de L’École des femmes a été très fertile. Il y a bien évidemment une dimension mémorielle de l’histoire de la Troupe, d’où l’intérêt qu’il peut y avoir à mesurer l’écart qui sépare celle de l’époque et celle d’aujourd’hui.

  • Laurent Muhleisen. Quelle matière textuelle va-t-elle servir de base à la création du spectacle ? Comment va-t-il se composer ?

Julie Deliquet. Le « méta-théâtre » concernant la vie et surtout le travail de la Troupe, nous l’avons avec le texte de L’Impromptu de Versailles. C’est lui qui va nous guider : il constituera la deuxième partie du spectacle. Le trajet qui mène à lui empruntera ses mots à La Critique de l’École des femmes, en prenant soin de gommer le côté « farce » mais en gardant ses thèmes, extrêmement actuels : comment faire face à la critique, aux attaques de comédiens rivaux, est-ce le parterre qui a raison, est-ce la Cour, pour qui joue-t-on, nos œuvres doivent-elles être morales, est-on misogyne ou au contraire féministe quand on attaque ainsi les femmes, peindre les défauts humains relève-t-il d’une critique de la société ? Tout cela est passionnant, surtout avec tout ce que nous traversons en ce moment - je pense notamment au phénomène #MeToo. À partir du moment où la société évolue, certes le théâtre évolue avec elle, mais ne doit-il pas sans arrêt faire la critique de ce qui est en train d’évoluer ? Ce sont là de grandes questions, au cœur de nos pratiques, créatrices de débat. Et au lieu d’agiter ces questions dans la bouche de coquettes ou de marquis comme dans La Critique de l’École des femmes, on verra, dans le spectacle, la troupe de Molière elle-même en débattre, comme en débattent encore aujourd’hui les membres de la troupe du Français. Ces débats sont d’autant plus fébriles que l’art même du théâtre est éphémère. Un film éreinté par la critique peut devenir, quelques années plus tard, un film culte. Au théâtre, cela n’arrive jamais : ce sont celles et ceux qui sont dans le présent de la création qui vont, malgré eux, faire l’avenir, construire la mémoire, voire le fantasme de ce qui a eu lieu. Et ces gens sont des êtres humains, acteurs et actrices, qui restent très fragiles et très inégaux face à ces péripéties. Même s’ils sont « d’accord » avec ce qu’ils font, ils s’interrogent : avecL’École des femmes, la Troupe est confrontée pour la première fois au modèle d’une comédie en cinq actes. Comment être « sûr » que la forme est pertinente, et de la valeur de la pièce ? Au fond, je prendsLa Critique de l’École des femmes et je la mets à nu, je lui ôte son caractère de comédie, de farce, pour en garder les thèmes encore pertinents aujourd’hui - y compris dans notre rapport, en tant qu’institution, au pouvoir. Parallèlement, un peu comme devant une caméra posée là, on assistera à la vie -parsemée de petits rien, de détails du quotidien - de cette troupe en train de répéter dans un appartement (elle n’occupe son théâtre qu’à mi-temps). Ces détails, il faudra en tenir compte, les traiter ; si un enfant se fait mal, ou a de la fièvre, on arrête la répétition pour s’occuper de lui, le temps qu’il faut. La mesure de ce temps sera aussi celle du spectacle. Ce sera également le temps que met une chandelle pour se consumer, le même qui détermine le passage d’un acte à un autre. Ce détail, et les rôles des bougies en général, auront leur part dans l’éclairage du spectacle.

Pour revenir à ces deux parties, la période dont il est question part du printemps à l’automne 1663 - le spectacle débute par les actrices et les acteurs rentrant chez eux après une représentation de L’École des femmes ;six mois plus tard, on les voit retourner au théâtre, et l’on comprend que leur répertoire s’est enrichi de deux autres pièces :La Critique et L’Impromptu.

Julie Deliquet.

Le XVIIe siècle en France est marqué par la résurgence ponctuelle d'épisodes de peste. L’un des sujets de conversation du moment est le cancer du sein d’Anne d’Autriche - mère de Louis XIV - qui mourra en 1666. Bien sûr, on ne pratiquait pas la médecine à l’époque comme aujourd’hui, mais ce mal n’a pas véritablement changé, reste tout aussi dangereux, et porte le même nom… Parfois, la Troupe ne joue pas parce que ses membres sont au fond du lit, malades ; voilà qui n’est pas sans rappeler les deux années que nous venons de traverser.

  • Laurent Muhleisen. Explorer l’intimité de la troupe de Molière revient aussi à enquêter sur une forme de démocratie…

Julie Deliquet. Effectivement. J’avais été frappée en voyant le documentaire de Frederick Wiseman sur la Comédie-Française de constater qu’il interrogeait aussi la place de la démocratie dans le fonctionnement de cette institution. En 1663, l’institution en tant que telle n’existait pas ; le fonctionnement de la troupe du frère du roi était plus anarchique, même s’il était très codifié - c’est ce que montre L’Impromptu de Versailles. Il est étonnant de voir à quel point le fait d’être marginal (car être acteur, à l’époque, c’est être un marginal) d’une part n’empêche pas d’être riche (car la troupe de Molière avait de l’argent, beaucoup d’argent même) et d’autre part semble même favoriser des pratiques égalitaires (notamment pour ce qui est des salaires, de la retraite, des prises de position) au sein d’une troupe - bien plus que dans la société, où la place et le rôle des femmes restent contrariés. Et si le statut de Molière a fini par devenir celui de « chef artistique », il ne faut pas oublier que l’autre « cheffe de troupe », l’administratrice, la gestionnaire, l’organisatrice, c’était Madeleine Béjart, qui en plus d’être une actrice exceptionnelle était une femme d’affaire avisée. Les autres métiers liés au théâtre n’étant pas encore très développés, il y a une grande mutualisation des forces parmi les membres de ce groupe d’artistes, notamment concernant la créativité, pour faire spectacle. C’est un collectif à l’œuvre, qui se conçoit comme une entreprise, hiérarchisée, certes, mais pas de façon très pyramidale ; chacun peut y faire entendre sa voix, et y est libre de ses choix. De ce point de vue, L’Impromptu de Versailles me semble être toutefois la découverte, par les membres de la troupe de Molière, que tout le monde n’est pas à la même place, et que le choix d’être plus ou moins radical n’est pas sans conséquences, voire sans danger ; en n’obéissant pas à la volonté du roi, on risque la disgrâce, et de se priver de sa future liberté. Alors certes il y a démocratie, mais pas liberté absolue. De ce point de vue là également, les choses ont-elles vraiment changé ? Avec La Critique, la Troupe peut s’amuser à singer ses détracteurs - être un peu « hors sol », mais avec L’Impromptu, elle prend conscience que l’avenir n’est pas forcément assuré ; il y a comme un « principe de réalité » qui lui saute au visage.

  • Laurent Muhleisen. Tout le spectacle a lieu, donc, dans un appartement…

Oui. La scénographie que nous avons créée avec Éric Ruf, évoque une sorte d’appartement communautaire, d’auberge espagnole, qui peut à certains moments servir de loge, où la sphère privée devient publique et où l’individu partage pleinement son intimité avec les autres

Julie Deliquet

Un lieu, donc, où l’on peut se changer en rentrant de représentation, qui est situé juste en face du Théâtre du Palais-Royal, où l’on quitte les costumes de scène pour revêtir les vêtements d’intérieur. Un lieu de répétition, de travail donc, mais aussi de vie quotidienne. On y entend les bruits de l’extérieur, ceux qu’on imagine constituer l’univers sonore du Paris du XVIIe siècle. Je ne voulais pas d’un espace de l’intime résolument « spectaculaire » ; je l’ai dit plus haut, si un événement de la vie intime prend le dessus, de façon « accidentelle », je veux pouvoir le traiter ; or, il est fort peu probable qu’un tel événement arrive sur le plateau du théâtre du Palais Royal ; sur un plateau, les acteurs sont conscients qu’ils se donnent en spectacle. Or, ce que je veux montrer, c’est comment le travail de l’acteur peut interférer avec sa vie privée. D’une certaine façon, je trouve rassurant de savoir que la « vraie vie » peut revêtir plus d’importance que le « spectacle », qu’il est possible en tout cas de mener les deux de front. Il faut savoir donner de la valeur aux choses du quotidien, même quand elles sont petites. et, qui sait, parfois elles grandissent et font surgir des idées de spectacles. On est aussi artiste parce qu’on bouge en tant qu’être humain et que citoyen. L’art, les rêves ne viennent pas de nulle part.

Avec L'École des femmes, Molière commence à mettre en scène sa propre société, et d’une façon plus « naturaliste » qu’il ne l’a fait auparavant. Plus que critiquer son époque, il interroge la condition humaine. Il montre le « hors champ », les coulisses de la vie et en fait une œuvre - qui est un miroir, une exposition, et non plus un refuge. C’est pour cela qu’il reste actuel.

Julie Deliquet
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Entretien réalisé par Laurent Muhleisen
Conseiller littéraire de la Comédie-Française, avril 2022

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