Entretien avec Lilo Baur

Metteure en scène de « Après la pluie » de Sergi Belbel
Du 29 novembre au 7 janvier au Théâtre du Vieux-Colombier

Cette comédie humaine semble faite pour Lilo Baur et épouse parfaitement son goût inné de la cocasserie et la qualité de son regard sur nos petites turpitudes.

Éric Ruf

Dans cette pièce, Sergi Belbel aborde l’interdiction de fumer, élargie à celle d’être fumeur. N’est-ce pas aussi le moyen d’envisager plus largement la question de la prohibition dans la société d’aujourd’hui ?

J’aime énormément le lien avec son époque que Sergi Belbel développe dans ses pièces. Après la pluie date de 1993, peu de temps après la loi Évin, à laquelle on a fini par s’habituer, assez rapidement, et qui a été par la suite détournée avec les cigarettes électroniques. Dans cette entreprise où il est défendu d’être fumeur, on s’aperçoit qu'il y en a à tous les niveaux hiérarchiques. Cet interdit, qui peut faire penser ici à la prohibition, à la limite d'une dictature, va avec la notion de transgression qui fait partie de la nature de l'homme. On sait que dès que quelque chose est interdit, on en trouve tout de suite au marché noir.

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Cet interdit intervient dans un environnement sous tension permanente. Il y a d’abord les tensions sociales, celles du monde du travail, les réglementations, les manœuvres et les relations de pouvoir. À cette pression sociale s’ajoute celle d’un extérieur menaçant, chaotique, de catastrophes naturelles : deux ans de sécheresse... La pièce se déroule sur la terrasse d'un gratte-ciel, mais on imagine qu’à l'intérieur, dans les bureaux, ces personnages du monde de la finance évoluent dans un univers confiné et climatisé. Sous couvert de comédie, il y a une dimension apocalyptique qui m’intéresse beaucoup. Sergi Belbel parle d'un ciel toujours plombé, la ville est en état d'urgence. On entend des sirènes, des hélicoptères qui passent dans le ciel, presque à la hauteur des personnages. Dès que ces derniers sortent, ils sont face au danger d’un accident, la tension monte de toute part, ils savent que tout peut s’arrêter d’un instant à un autre, que ce soit dans leur vie professionnelle, personnelle, ou le monde lui-même.

Du point de vue de la scénographie, vous avez travaillé avec Andrew D Edwards sur l’idée d’un paysage urbain ultramoderne.

On est allé vers la vision d’un « futur proche », une vue d’en haut de ces gratte-ciel qui s’avancent vers nous, comme si on les voyait en se penchant depuis la terrasse. Cela donne immédiatement une sensation de hauteur, de confinement, de vertige. Les acteurs sont « dans » le ciel, dès qu’ils s’approchent un peu trop de la balustrade, ils risquent de tomber. Lorsque j’ai dit à Sergi Belbel que je voulais emmener l’équipe en haut de la Tour Montparnasse, il m’a raconté que lui aussi, lorsqu’ il a mis en scène sa pièce, il était allé jouer avec ses comédiens en haut d’une tour. Il faut que cet état de vertige soit ressenti physiquement et mentalement. Je vais aller vers une ambiance apocalyptique, presque irréelle.

La pièce est en fait une grande vague qui se forme jusqu’à ce qu'elle se brise, que la pluie vienne enfin. Le final est un dénouement libérateur, il libère des tensions humaines, il libère de cette attente interminable. Mais si cette attente-là semble résolue, on va peut-être vers le pire, vers un déluge.

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Sergi Belbel situe « Après la pluie » "de nos jours ou dans un futur très proche". En dehors de la scénographie, jusqu’où suivez-vous cette indication temporelle ?

C’est pour moi un élément essentiel.

L’ idée est d’éviter d’être trop réaliste, et de donner une impression futuriste sans tomber dans la science-fiction.

Il s’agit de faire ressortir une étrangeté à travers des détails, des regards, des mouvements, à travers le son, les costumes. Pour les costumes, nous nous sommes interrogées avec Agnès Falque sur ce qui restera ou pas dans le futur. Cela, en cherchant à obtenir une forme de normalité, mais avec une léger décalage. On retrouvera des couleurs pastel auxquelles l’œil n’est plus habitué. La teinture noire étant connue pour être la plus polluante, on peut d’ailleurs imaginer dans un futur proche la disparition des couleurs foncées en raison de leur toxicité.

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La pièce joue sur les contrastes, des situations apparemment réalistes glissent vers des moments plus abstraits, avec de superbes scènes de méditation, de rêve, de cauchemar. Vers quel type de jeu pensez-vous aller ?

Il y a un ton très comédie associé à un univers intime, méditatif qui me plaît énormément.

Les personnages sont souvent absents, pensifs, ce qui crée une atmosphère quasi cinématographique.

Il y a quelque chose d’impersonnel dans ces personnages qui n’ont pas de nom et sont uniquement qualifiés par leur fonction, même si très vite la distance est rompue et qu’on entre dans l’ intimité de chacun. La distance tient aussi à l’ impression qu’ils ne sont jamais complètement ensemble. Dès la première scène, le programmeur informaticien et le chef administratif se livrent l’un à l’autre, on sent qu'au fond ils ne s’écoutent pas. Tout au long de la pièce, on perçoit ce manque, chacun est dans sa pensée, un peu absent du monde.

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Un des grands défis va être d’ arriver à faire ressortir dans ce tout petit espace – surtout dans les scènes où les fumeurs sont nombreux ! – qu’ils restent isolés les uns des autres, sans réelle écoute. Je vais faire travailler les acteurs sur beaucoup de situations, notamment celles que l’on connaît aujourd'hui dans les trains avec les téléphones portables ou dans les ascenseurs, où on se retrouve témoin de discussions personnelles. Ici, c’est aussi une manière d’exprimer cet état étrange où nos pensées nous échappent. On va chercher comment parler, répondre à quelqu’un alors qu’on pense à autre chose.

En haut de cette tour, ce sont toutes leurs tensions intérieures qui s’extériorisent. Ils sont à fleur de peau, dans une hystérie montante, quelquefois dévorante. Il y a une pression latente entre ces personnages qui peuvent passer très rapidement des larmes au rire, les crises de nerfs montent dans une atmosphère de catastrophe. Je vois vraiment ce petit espace extérieur, juste au-dessus de leurs bureaux, comme un îlot d’émotions.

Si cette pièce est sous tension permanente, le ton est aussi celui de la comédie ?

Il y a beaucoup d’ humour, l’état sécuritaire crée des situations très drôles. L’interdiction et la façon dont on parvient à la transgresser est un grand jeu pour moi ! Leur temps là-haut est compté. Souvent interrompus, ils s’épanchent en voulant aller vite de peur d’ être pris en flagrant-délit. Tous ont peur d’ être dénoncés, ils se savent observés et eux-mêmes surveillent les autres, racontent ce qu’ ils ont vu. Comme ils ne prévoient pas forcément avec qui ils vont se retrouver sur la terrasse, il y a des moments géniaux à trouver. Je pense aussi au cri du coursier « America ! » juste avant l’ explosion. Il voit l’hélicoptère se crasher devant lui, et vomit son angoisse.

C’est toute l’ambiguïté de cette pièce qui balance toujours entre le noir et le comique, le réel et le surréel, le rêve et le cauchemar.

Entretien réalisé par Chantal Hurault, octobre 2017

Visuels :

  • Couverture et photographies © Brigitte Enguérand
  • Maquette du décor © Andrew D Edward