Entretien avec Maryse Estier et Lucien Valle

« Les dernières pièces des grands auteurs ne sont pas toutes testamentaires – ils ne sont pas plus prévenus que nous de la dernière heure – mais elles sont souvent la somme de toutes les qualités littéraires, de toutes les sentes narratives accumulées au cours d’une vie de plume. Si cette pièce de Rostand est courte, elle a une densité remarquable et l’alexandrin de l’auteur de « Cyrano de Bergerac » s’y déploie magnifiquement.
Maryse Estier s’empare de ce bijou ramassé et méconnu de Rostand qui imagine un pacte presque faustien entre un Don Juan quelques instants avant d’être foudroyé, et le diable lui accordant une décennie de rabiot et lui fixant rendez-vous à ce terme.
J’aime l’idée que les académiciennes et les académiciens puissent s’inscrire dans la programmation, quel que soit leur profil, après leur départ et à l’aune de leur talent et je suis heureux d’accueillir le travail déjà de longue date de Maryse Estier sur Rostand. » Éric Ruf


  • Laurent Muhleisen. Edmond Rostand est un dramaturge qui vous accompagne depuis très longtemps. Vous avez d’ailleurs signé, en 2021, une mise en scène de L’Aiglon_. D’où vient votre engouement pour cet auteur ?_

Maryse Estier. Rostand est fondateur de mon envie de théâtre et de mise en scène. Il est, pour moi, l’auteur du rêve, de l’idéal, et du populaire. J’ai grandi dans un milieu où c’est celui qui parlait le plus fort qui avait raison, un milieu qui n’était guère tourné vers les arts. Découvrir le théâtre, et en particulier celui de Rostand, m’a donné du réconfort, des armes, et une ambition pour l’avenir. Quelle impulsion, quand on a 14 ans, de lire : « Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit / Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit, /
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres / Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres / Vous n’avez que les trois qui forment le mot: sot ! » Les trois notions de rêve, d’idéal et de populaire sont incarnées par les personnages de ses pièces, qui en sont aussi les colporteurs. Rostand parlerait de lyrisme, d’âme et d’enthousiasme.
J’aime employer le terme populaire, car je trouve que c’est le grand apport de Rostand à la dramaturgie française : il est l’auteur de « tubes » tels que « la tirade du nez » ou « la bataille du duel » dans Cyrano de Bergerac ou « les-pas-prisonniers mais » dans L’Aiglon. Soixante-dix ans après Victor Hugo, Rostand remet la poésie à l’honneur au théâtre. Et il a un succès fou. Tout le monde le connaît et tout le monde le cite. Il est l’auteur populaire par excellence.

  • Laurent Muhleisen. Cet enthousiasme dont parle Rostand pour qualifier son œuvre ne se reflète pas forcément dans sa vie, en dépit de son immense succès et de sa célébrité. La Dernière Nuit de Don Juan est une œuvre assez crépusculaire, voire pessimiste. Comment l’avez-vous abordée ?
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Maryse Estier. Au mot enthousiasme, chez Rostand, il faut ajouter celui d’idéal. C’est réfléchir à cette notion qui finit par le faire douter, l’empêche parfois, et le détruira. Il ne l’atteindra jamais, bien sûr, mais il dit aussi que ce n’est pas grave, et que c’est même cela qui est beau. « On ne se bat pas dans l’espoir du succès », dit Cyrano.
Tous les personnages de Rostand pourraient reprendre cette réplique. Dans La Dernière Nuit de Don Juan, Rostand s’attèle à déconstruire un mythe ; il pousse son « héros » à se rendre compte qu’il ne vaut pas mieux que Polichinelle. Mais est-ce pour autant une défaite absolue ? « Le pantin est vivant », dira-t-il. Ses rêves ne sont peut-être pas tous morts. L’illusion opérera encore, au-delà du sacrifice et de la vanité. Je veux voir un certain optimisme dans cette fin, même s’il est vrai que Rostand malmène sans pitié, comme jamais il ne l’avait fait auparavant, le personnage principal d’une de ses pièces. Il est surprenant de le découvrir sous cet angle atrabilaire. Sans doute, à cet endroit, explore-t-il les tréfonds de ses propres sentiments. Il fait son propre procès, comme le Diable fait celui de Don Juan. Le fantôme du Pauvre, les âmes des femmes séduites, tous ces personnages convoqués par le Diable sont assez insaisissables, ils ressemblent à des projections, ce qui laisse à penser que ce procès est aussi un examen de conscience.
Qui sait, peut-être toutes ces péripéties ont-elles lieu dans la tête de Don Juan ? Il déconstruit, par le discours, ce qu’il croit avoir été.

  • Laurent Muhleisen. Pour les besoins du Studio-Théâtre, mais aussi par choix, vous avez adapté l’œuvre…

Maryse Estier. Mettre en scène un mythe c’est, je crois, une façon de se l’approprier. L’Histoire est faite de récits, et se fait par les récits. En m’emparant de la pièce, je me suis donc d’emblée demandé comment travailler le récit ? Quel récit du mythe – celui du séducteur, de l’amoureux – ai je envie de proposer ? C’est un principe de travail auquel j’ai eu recours dans mes spectacles précédents, L’Aiglon et Marie Stuart. Au fond, même avec les classiques, il s’agit toujours, dans le spectacle vivant, de raconter le monde qui nous entoure, de voir comment les histoires résonnent en nous.

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  • Laurent Muhleisen. Rostand situe l’action de sa pièce à Venise. Cela n’est sans doute pas sans conséquence sur la dramaturgie et la scénographie du projet ?

Lucien Valle. Dans les discussions préliminaires que nous avons eues, Maryse et moi, Venise – la ville des masques, la ville en miroir – a évoqué pour nous l’idée du vrai et du faux. Il nous semble que le mythe de Don Juan incarne cette notion.
Qu’est-ce qui relève de l’illusion ? Du réel ? ou du récit qu’on s’en fait ?
Cela a imprégné tout le processus de création : on verra un palais vénitien qui n’en est pas vraiment un, une immense toile de maître qui semble figée dans le temps, mais fourmille de détails incongrus…

Maryse Estier. À chacune de nos collaborations, Lucien et moi tentons d’offrir une expérience esthétique singulière au public. Ici, il a travaillé sur les troubles de perception. Le public doit faire le même parcours que Don Juan : tenter de démêler le vrai du faux. Au-delà de la parole, en travaillant l’espace et la perception de l’espace, nous voulions aussi travailler sur le sensible.

  • Laurent Muhleisen. La grande originalité de la pièce de Rostand est d’imaginer que l’enfer de Don Juan sera un guignol. Le Diable apparaît d’abord comme un montreur de marionnettes. Aux motifs de la toile peinte et du palais vient donc aussi s’ajouter celui du castelet. Comment s’inscrit-il dans la scénographie ?

Maryse Estier. L’apparition, dans le théâtre, d’éléments propres au théâtre (comme le théâtre de marionnettes) est l’occasion d’un discours de vérité. Et dans un dispositif comme celui de ce spectacle, où tout semble a priori étrange, le castelet et les marionnettes vont avoir une fonction paradoxale : mettre en route l’examen de conscience, le chemin vers le vrai.

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Lucien Valle. Pour souligner cette mise en abyme, nous gardons la proportion – en échelle et en teinte – entre l’espace dans lequel se trouve Don Juan – son « palais vénitien » en somme – et celui du castelet que l’on monte chez lui. Ainsi le castelet préfigurera mieux le cadre futur de sa vie en enfer, une fois qu’il aura été lui-même transformé en marionnette. Il est, dès le départ, coincé dans son décor, piégé par celui-ci. Il est un homme en sursis ; son destin est inscrit dans le programme du théâtre de Guignol.

Maryse Estier. Une autre idée vient souligner cette préfiguration dans le décor imaginé par Lucien : en meublant son palais d’un mobilier de pierres, Don Juan veut anticiper le décor minéral de l’enfer tel qu’il l’imagine. Don Juan pense être le plus fort en sachant qu’il est voué au Diable ; mais ce qu’il n’a pas compris, c’est qu’il devra le rejoindre, débarrassé de toutes ses illusions, forcé d’admettre qu’il n’est pas le héros le plus célébré de l’humanité ; il n’est pas voué à la roche et aux flammes, mais à devenir un pantin de bois et de tissu.

  • Laurent Muhleisen. En considérant cette sorte de « revanche des femmes » sur Don Juan dans la pièce, cette mise à mal de la figure du « héros célébré par tous », peut-on avancer l’idée que Rostand œuvre pour une société plus équilibrée, plus juste ?

Maryse Estier. Ce qu’il veut dire, à mon avis, dans cette pièce, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’attendre la bonne heure pour se regarder en face, pour interroger la société et ses propres agissements. Rostand le fait ici avec une étonnante violence, conforme, au fond, à l’intransigeance qu’on lui connaît. Sur le plan personnel, Rostand est abîmé par ce monde qui l’entoure, cloué au sol par ses doutes, ses peurs, sa neurasthénie, et ce en dépit de sa célébrité (et de son succès auprès des femmes) ! Sans doute ses ambitions étaient-elles trop grandes. Mais si son œuvre évoque des personnages qui « échouent », des personnages écrasés par le poids de leur idéal, elle insiste toujours sur le fait qu’ils « essayent », qu’ils ne tournent le dos ni à la passion, ni aux émotions, ni à l’esprit (et au mot d’esprit) si peu prisés dans cette France de la Troisième République timorée, conservatrice, revancharde, indécrottablement bourgeoise1. Rostand n’a cessé de fustiger ce monde, depuis Cyrano de Bergerac jusqu’à La Dernière Nuit de Don Juan, en passant par Chantecler et L’Aiglon. C’est pour cela que, parallèlement, il cherche ce qu’il y a de plus noble dans les tréfonds de l’âme humaine, sans pour autant renoncer à sonder la part de médiocrité que nous portons tous en nous, et l’ampleur de nos désillusions.

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Propos recueillis par Laurent Muhleisen
Conseiller littéraire de la Comédie-Française

Photos © Vincent Pontet


Article publié le 23 mai 2024
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