Au fond, tout se passe dans le cerveau d’un homme…

Entretien avec Robert Carsen, metteur en scène de « La Tempête » de William Shakespeare.
Du 9 décembre 2017 au 21 mai 2018, Salle Richelieu.

Quelles sont les raisons qui ont porté votre choix sur ce texte si particulier de Shakespeare ?

Ce choix est intuitif. Quand Éric Ruf m’a invité à venir travailler dans cette maison,La Tempête m’est apparue comme une évidence. C’est une des pièces les plus étonnantes, les plus ambiguës, les plus éphémères, les plus mystérieuses et les plus impénétrables du l’œuvre de Shakespeare. On parle d’une comédie, car personne ne meurt dans la pièce, mais c’est la pièce de Shakespeare ou la mort - et sa présence déterminante dans nos vies - est peut-être la plus présente.

Les portes d’entrée dans cette pièce sont nombreuses : lesquelles souhaitez-vous privilégier ?

Quand un auteur a fini d’écrire une pièce, il n’a pas seulement créé le continent qu’il a voulu explorer, mais aussi un autre continent, inexploré. C’est ce continent caché qui m’intéresse, et c’est pourquoi je suis fasciné par l’ambigüité. L’un des paradoxes de La Tempête, du fait de son caractère éphémère et ambigu, est que si l’on cherche à trop concrétiser les choses, on nuit à la pièce. Elle est comme un iceberg : ce qui sort à la surface ne représente qu’une toute petite partie de l’ensemble. Ce qui se trouve sous l’eau est immense, et parfois dangereux. Trouver une porte d’entrée n’est donc pas forcément évident car paradoxalement, La Tempête est l’une des pièces les plus abouties de Shakespeare, mais aussi l’une des moins « finies ». Le texte peut se lire à plusieurs niveaux ; c’est l’un des plus mystérieux, des plus complexes et des plus poétiques de Shakespeare. L’un des plus impénétrables aussi, car il comporte - de manière volontaire de la part de Shakespeare - un certain nombre de « culs-de-sac ». Au fond, comme le disent plusieurs personnages dans le texte, c’est un labyrinthe, un objet absolument unique dans lequel tout tourne autour d’une figure centrale, celle de Prospero.

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C’est par rapport à ce personnage qu’il convient, en premier lieu, d’opérer des choix de mise en scène. Doit-on lire le texte au premier degré, et croire Prospero capable de soulever des tempêtes, de ressusciter des morts, de créer, par la magie, un univers relevant de la science-fiction ? Ou bien décide-t-on d’interpréter cela autrement ? La façon dont le metteur en scène aborde la question de la magie influence celle dont il traitera l’ensemble des événements merveilleux qui surviennent dans l’intrigue, à commencer par les personnages opposés d’Ariel et de Caliban. En somme, Prospero est-il un mage ? Ses pouvoirs ne s’avèreront-ils pas d’une autre nature ?

Le volet politique de la pièce me paraît également essentiel.

La première partie de la scène 2 de l’acte I, sans doute le plus long monologue écrit par Shakespeare (même si le récit de Prospero est entrecoupé de répliques de Miranda), ne parle de rien d’autre que du passé d’un individu qui détenait le pouvoir et l’a brutalement perdu. N’en revenant pas, ne s’en remettant littéralement pas, il médite alors sa vengeance de manière tout à fait obsessionnelle durant douze années. Certes, ce monologue est long parce que Prospero y raconte pour la première fois à sa fille les injustices qu’il a subies, mais il n’en reflète pas moins le traumatisme absolu que constitue pour lui le fait d’avoir été destitué.
Nous avons beaucoup parlé de cet aspect avec Radu Boruzescu, le scénographe du spectacle, en tentant d’imaginer toutes les conséquences que peut avoir, sur le comportement et la psyché d’un homme politique, d’un chef d’État, la perte du pouvoir.

Vous avez dit que, pour vous, ce qui est réel dans La Tempête c’est le passé, et que le présent, lui, est irréel. Comment cela s’illustre-t-il dans la dramaturgie ?

Une pièce de théâtre est une sorte de condensé de nos vies.

On y voit le futur devenir le présent et peut-être même le passé. Dans La Tempête, il me semble que Shakespeare évoque la question du temps de manière beaucoup plus surprenante que dans toutes ses autres pièces : on y est constamment obsédé par le passé et l’on n’y parle que de ce qui va se produire dans le futur. Pendant ce temps, les spectateurs assistent au présent, le temps de la pièce se confondant avec celui de la représentation.

Prospero est en quelque sorte resté bloqué dans le traumatisme, le souvenir du moment absolument déterminant de sa vie qu’a été sa destitution du trône de Milan.

Pour moi, La Tempête repose entièrement sur la subjectivité de Prospero ; c’est sa perspective qui détermine la façon dont les choses nous sont présentées.

Mais, comme on trouve souvent chez Shakespeare, il arrive aussi qu’il contemple, métaphoriquement, l’action théâtrale, et la résume… Il « sort » alors de la pièce pour parler de l’acte théâtral. Ce sont parmi les plus beaux vers de Shakespeare. Il y joue avec l’acte du théâtre si bien que le public, qui a confiance en l’action de la pièce, accepte ce voyage un peu rocambolesque.

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Prospero vit sur une île inhabitée ou presque. Comment représenter une île inhabitée ? Que représente-t-elle ?

En choisissant ce lieu, il me semble que Shakespeare fait allusion à l’âme de chacun d’entre nous. Chacun de nous habite l’île de sa propre vie, on essaie d’y inviter les autres, sans pour autant parvenir à dépasser complètement l’expérience de sa solitude. Cette île pourrait aussi évoquer une page blanche, privée d’histoire politique, sociale ou individuelle, mais l’on découvre rapidement que ce n’est pas le cas. Il y a quelque chose, dans l’île inhabitée de Prospero, qu’on ne peut pas nommer. Mais sa vision devient si réelle qu’on finit par avoir l’impression d’être dans sa tête.La Tempête porte une dimension psychologique majeure, parfaite illustration de la fine connaissance qu’a Shakespeare de ce domaine, bien avant que ne soit élaboré l’appareil théorique dont nous disposons aujourd’hui.

Comment avez-vous imaginé cet espace mental qui se déploie dans un espace scénique ?

Ce décor a été pour moi l’un des plus complexes à imaginer : plus Radu Boruzescu et moi travaillions à sa conception, plus nous réalisions qu’il devait être le plus dépouillé possible. Ce n’est qu’à cette condition qu’il pourrait rendre compte des différentes facettes de la pièce, qu’on pourrait aussi bien appeler un poème. Finalement, tout doit se passer dans l’imagination des spectateurs. La grande révélation, dans le processus de travail, a été le moment où nous avons compris qu’il fallait fermer l’espace de Prospero, circonscrire sa psyché pour permettre ensuite à son passé d’y pénétrer. L’élément le plus réel dans La Tempête, c’est le passé, le traumatisme de la perte du pouvoir, ce « mal originel » qui ne laisse jamais en paix.

Dans La Tempête, au fond, tout se passe dans le cerveau d’un homme…

Entretien réalisé par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française, octobre 2017

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Photos de répétitions : Vincent Pontet
Maquette de décor : Radu Boruzescu