Entretien avec Valérie Lesort et Christian Hecq

Reprise du « Bourgeois gentilhomme » dans la mise en scène ébouriffante du tandem Valérie Lesort et Christian Hecq, l’occasion de revenir avec eux sur les prémices, les costumes ou la scénographie de cette création, honorée de trois Molières en 2023.

- Chantal Hurault. Vous signez avec cette comédie-ballet votre « premier Molière ». Qu'est-ce qui a présidé au choix d’une telle pièce du répertoire et à l’idée de revisiter la partition musicale de Lully via la musique des Balkans ?

Christian Hecq. C'est Éric Ruf qui nous a proposé cette mise en scène, nous n'aurions jamais osé choisir un Molière, surtout à la Comédie-Française ! Qu'il s'agisse d'une comédie-ballet, et donc d'un spectacle musical, nous a immédiatement attirés. Mais le baroque apporte une forme de contemplation qui nous semblait rompre parfois le rythme de la comédie, c'est pourquoi nous avons demandé à Mich Ochowiak et Ivica Bogdanić une transposition dans le respect de la partition composée par Lully.

Valérie Lesort. Il ne s'agissait pas de moderniser la partition – auquel cas nous serions allés vers le rock, la pop ou la techno –, mais d'échapper à la tonalité historique que le baroque a acquise aujourd'hui, alors qu'il était à l'époque de Molière bien plus commun. Nous avons trouvé dans la musique des Balkans, ancrée dans le traditionnel sans être datée, la dimension atemporelle que nous recherchions pour la pièce. Elle a en outre l'avantage de transmettre un sentiment de joie et de tristesse mêlées qui correspond au parcours de nombre de personnages.

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- Chantal Hurault. Votre collaboration avec la costumière Vanessa Sannino s'inscrit dans ce désir de ne pas situer la pièce dans une époque précise tout en développant un imaginaire visuel ludique.

Valérie Lesort. Pour ce type de costumes, Vanessa part de coupes et de silhouettes d'époque en les décalant. Elle élargit le spectre et travaille sur le souvenir, ou le fantasme, que l'on a aujourd’hui du XVIIe siècle, en y ajoutant un style balkanique. Nous avons en commun de penser les personnages en allant toujours un peu plus loin que la norme. Elle s'empare de nos idées et crée des costumes somptueux, tout en sachant formidablement rebondir sur notre humour. Tout cela participe à ce que le spectateur ne sache pas trop où ni quand l'histoire se situe... pourquoi pas, donc, dans un monde merveilleux, un peu surnaturel, où la nourriture se met à danser et à chanter ?

Christian Hecq. Nous aimons introduire des instants décalés par rapport à la réalité, dans un esprit parfois Games of Thrones, avec de petits effets magiques. Les règles du réel ne sont plus les mêmes sans que cela paraisse troubler les personnages.

Il nous tenait à cœur de faire un parallèle entre l'émerveillement de Jourdain et celui du spectateur. 

Valérie Lesort

- Chantal Hurault. Cet univers esthétique fort que vous déployez, peut-on dire qu'il naît de l'expression commune des arts ?

Valérie Lesort. Notre travail repose sur la rencontre de la plasticité, du mouvement et du jeu d'acteur. Il nous tenait à cœur de traduire ce qu'il y a de touchant dans l'éblouissement de Jourdain devant les arts, et d'en profiter pour offrir aux spectateurs de quoi être eux-mêmes émerveillés. Nous sommes admiratifs du savoir-faire des ateliers de costumes et de décors de la Comédie-Française, qui nous ont suivis dans ce projet. Si notre théâtre impose des images fortes, nous restons au plus près du texte, en laissant aux acteurs la place de s'en emparer. Ce qui a été formidable avec ceux de la Troupe, c'est qu'ils nous ont fait énormément de propositions. Ce dialogue riche au plateau participe certainement à ce que, par la suite, les spectateurs puissent à leur tour se faire leurs propres images. C'est une chose essentielle pour nous, nous essayons que tout reste ouvert à l'imaginaire.

La dynamique du spectacle doit aussi beaucoup au talent de Rémi Boissy, qui a su adapter ses chorégraphies au jeu des comédiens, et qui est même parvenu à faire danser les tables ! De même, Éric Ruf, qui signe la scénographie, a prolongé l'idée d'une progression du décor vers le doré en proposant que les murs soient faits de trompettes et autres instruments en cuivre compressés à la César, ce qui donne une teinte palais du Facteur Cheval au faste de cette salle, qui aurait sans cela été digne de Versailles. Jourdain ne se retient pas d'ajouter sa touche.

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- Chantal Hurault. La notion de ridicule, dont la valeur change selon les époques, est cruciale lorsqu'on met en scène cette pièce. Comment l'avez-vous envisagée ?

Valérie Lesort. Molière traque des défauts, des envies universelles. Notre Bourgeois est surtout un égocentrique (son personnel porte des plastrons sur lesquels son portrait est imprimé !) qui voudrait appartenir à un milieu de puissants dans lequel il n'a pas sa place, dont il n'a pas les codes et ne comprend pas les conversations. Le doré dont il abuse ne fait pas de lui une personne de qualité, loin de là ! Mais tout ce paraître vient aussi de sa fascination pour les deux jeunes nobles, tout aussi dorés, avec lesquels Molière n'est pas tendre non plus.

Christian Hecq. Il est très difficile de former quelqu'un au bon goût, et ce n'est pas affaire de classe sociale. Un personnage se construit dans le reflet des autres, jamais seul. Le caractère imbuvable de Jourdain est en ce sens contrecarré par l'autorité de sa femme, bien plus grande que lui, à laquelle il est soumis. Nous tenions aussi à ce que les professeurs ne soient pas que des imposteurs. Ils ont le talent des arts et des sciences, qu'ils enseignent avec passion, cela redouble la bêtise de cet homme qui boit leurs paroles sans les comprendre. Comme le dit Valérie, Molière attaque dans cette pièce à la fois les nobles et les bourgeois. En mettant en valeur une part de sincérité chez le Bourgeois, nous faisons ressortir une autre forme de ridicule, portée par le couple des mondains, Dorimène et Dorante. C'est aussi pour cela que nous avons réservé au Bourgeois « son » exploit : le kolo, une danse traditionnelle serbe très rapide, elle remplace le menuet, danse sophistiquée plus du tout courante de nos jours et qu'il est censé apprendre en direct.
Nous n'avons cependant pas résisté à ce qu'il se trompe d'abord de style de danse : lorsque la musique s'arrête un instant à cause de la fausse note d'un musicien il en profite pour se lancer dans un pastiche de danse contemporaine (que nous appelons entre nous « expression corporelle ») qui relève bel et bien de la faute de goût !

Jourdain, ce naïf gourmand de tout savoir fait partie de ces âmes simples qui nous ramènent à notre enfance.

Christian Hecq

- Chantal Hurault. Vous proposez une version de la cérémonie des Turcs d'une inventivité remarquable. Comment est née l'idée d'une telle mascarade ?

Valérie Lesort. Je dois avouer qu’en voyant différentes mises en scène du Bourgeois gentilhomme, je me suis toujours demandé comment les personnages pouvaient organiser en si peu de temps cette mascarade, avoir chez eux des panoplies de Turcs toutes faites ! D'où l'idée que nos personnages fabriquent leurs costumes avec ce qu'ils ont sous la main, par exemple des abat-jours, des légumes, des couverts, des accessoires de ménage mais aussi des vêtements que nous avons glanés dans les réserves de la Comédie-Française... Nous avons eu également envie, pour développer l'idée que les gens se faisaient à l'époque de l'exotisme, d'ajouter à la scène de la turquerie un éléphant, fait lui aussi d'objets et de costumes de récupération. Un hommage au bricolage !

C'est sa naïveté qui perd Jourdain dans la supercherie du grand Mamamouchi. Il suffit au personnage de Covielle de porter une paire de lunettes minable avec nez et moustache intégrés pour que notre héros, qui a tellement envie d'y croire, gobe toute cette mascarade turque. Il ne doute pas un instant de la véracité de l'éléphant qui marche vers lui. Le fait que l'animal se démantèle devant ses yeux ne le fait pas sourciller non plus, il va jusqu'à manipuler lui-même la trompe !

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- Chantal Hurault. Cette turquerie pousse si loin la duperie qu'elle provoque chez le spectateur un sentiment d'empathie pour ce Jourdain à la naïveté exacerbée. Diriez vous que votre Bourgeois gentilhomme est un hymne à l'enfance ?

Christian Hecq. La part d'enfance est majeure dans tout ce que nous faisons. C'est une source première dans laquelle nous puisons tous deux. Je m'aperçois que, dans le travail, mon sentiment qu'une idée est juste coïncide toujours avec l'impression de l'avoir pensée enfant, qu'elle m'a déjà traversé et qu'elle me revient comme un vieux souvenir. Et plus ce souvenir me semble vieux, plus il est fort. Dans tous les personnages, nous cherchons une faille, un chemin qui nous fait les aimer. Nous ne sommes pas dans le cynisme, nous lui préférons l'humour et la poésie, en traquant la part d'humanité de chaque personnage. Les caractères lisses ne nous intéressent pas, les inadaptés, comme dans La Mouche, bien plus. Comme dans la vie ! Jourdain, ce naïf maladroit dans sa gourmandise de tout savoir, fait partie de ces âmes simples d'une impudeur qui nous ramène à notre enfance.

Valérie Lesort. Il a été moqué, trahi par tous, et nous avons choisi qu'il en prenne conscience à la toute fin. Le spectacle se clôt sur l'image, déchirante, de ses rêves de grandeur qui s'envolent et de sa solitude.

Entretien réalisé par Chantal Hurault, paru dans Jouer !, un livre de photographies de Fabrice Robin et d’entretiens avec Valérie Lesort et Christian Hecq (éditions Studio Popincourt, 2021)

Photos © Fabrice Robin

Article publié le 09 novembre 2023
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Les réservations pour les individuels se feront uniquement sur Internet et par téléphone au 01 44 58 15 15 (du lundi au samedi de 11h à 18h). Aucune place ne sera vendue avant septembre aux guichets pour la saison 2024-2025.


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