HAMLET, à part

Rencontre avec Loïc Corbery

Vous concevez et interprétez ici votre premier seul-en-scène à la Comédie-Française. Que représente pour vous l’idée du Singulis ?

Loïc Corbery. C’est une expérience étrange ; je me sens bien plus à ma place sur un plateau en étant au milieu d’une troupe, associé à d’autres regards, d’autres voix, celles de mes partenaires et d’un metteur en scène. Mais je suis curieux du vertige de l’acteur seul, en répétition comme en représentation. D’ailleurs, la notion de solitude est relative, l’acteur est seul mais face à des spectateurs ; regardé, et regardant aussi peut être.

La solitude au théâtre est singulière et paradoxale ; un personnage n’est jamais aussi seul que lorsqu’il est très entouré, au sein d’un groupe, d’une famille, d’une société. C’est parmi les autres que la solitude devient palpable.

Je pense à Alceste évidemment, à Dom Juan aussi. Voilà, je voulais tirer ce fil d’une solitude au théâtre, et d’un personnage-acteur qui s’adresserait directement au spectateur. Me viennent alors immédiatement en tête les grandes figures de Shakespeare, Iago, Richard, Viola… Hamlet. Le titre de ce Singulis vient d’une des nombreuses didascalies de la pièce, qui ne sont pas de Shakespeare mais qui, de solitude en solitude, racontent en quelque sorte la fable : « Hamlet seul », « Hamlet, à part », « Hamlet lisant », « Tous sortent, sauf Hamlet »…
L’idée n’est pas de réaliser une performance d’acteur sur le rôle, ni d’interpréter Hamlet, car avant d’être un personnage, Hamlet est une pièce en cinq actes et on ne peut pas traverser, seul, cette pièce inouïe. Il ne s’agissait pas non plus pour moi d’écrire un texte original. J’ai choisi d’explorer cette autre forme d’écriture qu’est le montage et de porter à travers elle mon propre regard sur Hamlet et son histoire. Cela dans un dispositif extrêmement simple, en essayant d’abolir quelques conventions théâtrales.

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Au-delà de la pièce de Shakespeare, vous vous intéressez au mythe qui entoure le personnage d’Hamlet ?

Les Singulis sont souvent l’occasion pour les acteurs du Français de prendre en charge une écriture contemporaine mais l’idée me plaît d’un Singulis qui puiserait aussi ses racines dans le Répertoire pour en éprouver l’écho aujourd’hui. C’est ce pari-là qui m’attache si intimement à la Comédie-Française. Très peu de personnages de théâtre ont une dimension qui dépasse le tréteau. Dom Juan, Faust, Hamlet… La pièce est aujourd’hui l’une des plus connues du répertoire théâtral. Depuis sa création en 1602, elle a été tellement lue, jouée, analysée, décortiquée selon les prismes de chaque génération, les découvertes scientifiques, les courants littéraires de chaque époque. Tant de sueur sur les planches, tant d’encre, de bobines de film, tant de lectures, d’interprétations, de spectateurs qui l’ont vue… Je puise dans cette matière prodigieuse, je m’en nourris pour mettre en regard la solitude d’Hamlet.
Ce qui est passionnant quand on travaille sur un personnage mythique, seul dans une salle de répétition, c’est que l’on peut jouer avec la connaissance – ou l’ignorance – qu’en auront les spectateurs le jour de la rencontre au plateau. Hamlet est entré dans la culture populaire, toute une imagerie s’est constituée autour de lui.

Ce Singulis, je l’espère, rassemblera des lecteurs et des spectateurs initiés et des personnes qui connaissent moins Shakespeare, ou le théâtre même.

Il m’importe qu’ils puissent également se sentir concernés, sortir de la salle en ayant éprouvé une résonance à leur vie, à leurs angoisses, à leur solitude, à leurs propres fantômes.

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Vous parlez d’une forme de porosité entre les jeunes premiers que vous avez interprétés, porosité qui vous raconte en tant qu’acteur. Jusqu’où vont les liens que vous mettez ici en jeu ?

Plus j’avance dans mon métier, plus je ressens combien les liens que je tisse malgré moi forment un répertoire mental et intime qui me raconte terriblement.

Dorante, Petruccio, Perdican, Dom Juan, Alceste, Rosimond… Il y aura forcément un peu d’eux en moi, volontairement ou inconsciemment.
J’ai pris en charge avec joie le costume et la fonction du jeune premier pendant plus de dix ans dans cette Maison, et Hamlet en est peut-être l’ultime. D’une part parce que c’est un vieux jeune premier, il a 30 ans, et parce qu’il embrasse un questionnement total de l’humanité, sur l’amour, le pouvoir, la famille, la mort, la folie…
En l’espace de cinq actes, Shakespeare le met face à tous les vertiges et béances de la vie. La pièce entière tourne autour du théâtre comme révélateur de la vérité. La vérité d’un homme et de son histoire, d’un personnage qui se cache derrière le masque d’un acteur, ou l’inverse, et qui ne fait que se raconter. Et l’œuvre ne parle que de la nécessité du théâtre pour cet accomplissement. Se dessine alors une continuité avec la plupart des personnages que j’ai pu traverser ces dernières années, constamment en quête de la révélation ou de l’affirmation de leur identité, de leur vérité – parfois malgré eux. Du premier au dernier acte, leur cheminement est une longue descente aux enfers ; le monde ne veut généralement pas entendre cette vérité et remporte la partie la plupart du temps. Hamlet, comme Dom Juan, comme Alceste dans son désert, comme Perdican par la perte de Rosette, meurt de sa volonté de s’affirmer face au monde. Leur beauté réside dans la conscience qu’ils ont du combat à mener pour leur vérité, et de l’inconscience suicidaire qui en émane.

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D’où parlerez-vous dans l’histoire que vous composez à travers ce montage ?

Je me rends compte en répétant que je travaille comme un acteur qui prépare le rôle d’Hamlet, mais qui ne le jouera pas.

Je me souviens de mon travail de préparation pour Dom Juan que j’avais joué Salle Richelieu sous la direction de Jean-Pierre Vincent. Je lisais, ou visionnais, tout ce que je trouvais sur l’oeuvre, le personnage, leurs interprétations dans le temps, et parallèlement, j’apprenais sèchement les mots de Molière. C’est un peu de ce moment, avant la première répétition avec un metteur en scène et des partenaires, qui pourrait se raconter ; sans que cela soit lisible. Ce pourrait être également un Grenier des acteurs dans la programmation de la Comédie-Française, où Hamlet serait un jeune pensionnaire de la Troupe qui viendrait partager avec le public ses livres de chevet. Quoi que je construise, artistiquement ou non, parce que j’ai peur d’une certaine finitude et que je me méfie de la notion de certitude, j’assemble… J’aime beaucoup les cabinets de curiosités.
On peut ignorer totalement la provenance des objets qui le composent, ils résonnent pourtant entre eux d’une manière assez mystérieuse, non préméditée, singulière, évidente, cohérente. Voilà, je me rends compte que je construis un cabinet de curiosités autour d’Hamlet. J’ouvre des horizons, j’ai des intuitions, voire des destinations intimes mais ces choix et ces rêves doivent conserver une part secrète pour laisser advenir le sens au moment de la représentation. Que le fil continue de se laisser tisser par le spectateur.

  • Entretien réalisé par Chantal Hurault
  • © Christophe Raynaud de Lage

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