Le fantastique dans le répertoire théâtral de la Comédie-Française

En choisissant d’adapter pour la scène « Vingt mille lieues sous les mers », Christian Hecq se place en droite ligne de la tradition du théâtre fantastique,
en utilisant des moyens scéniques ancestraux pour représenter l’irreprésentable : machinerie, marionnettes, effets lumineux.

le répertoire fantastique dans le théâtre à machines

Le répertoire théâtral n’a de cesse d’aborder la question de notre rapport au réel, en mettant en œuvre des procédés d’illusion qui nous trompent pour mieux nous éclairer. Les machines importées d’Italie au XVIIe siècle, tout comme les marionnettes qui se substituent aux acteurs de chair, font partie de ces moyens. L’art de l’illusion connaît son âge d’or au XVIIe siècle grâce au développement de la machinerie théâtrale, particulièrement au théâtre de l’Hôtel du Marais jusqu’en 1672.
Apparitions, transformations, vols, gloires, effets spéciaux fascinent les spectateurs et permettent d’illustrer la vie des grands héros de la mythologie et celle des dieux, dans une atmosphère onirique et spectaculaire.Les apparitions marines sont prisées tant au théâtre que dans le cadre des fêtes de cour. Trois comédiennes de la troupe de Molière apparaissent juchées sur des baleines lors des Plaisirs de l’Île enchantée en 1664, dont Molière – introduisant machines et décors italiens – est le grand ordonnateur.
Certaines grandes pièces à machines de cette époque seront rapidement reprises à la Comédie-Française naissante après 1680.

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Créatures fantastiques et surnaturelles

Le bestiaire fantastique est une constante du répertoire théâtral. Dans un certain nombre de pièces du Répertoire, les acteurs jouent donc des animaux,mais aussi des créatures plus fantastiques : nymphes, satyres, Euménides,Martiens, monstres, trolls, fées et lutins…
Le royaume sous-marin des Ondins est le décor de la pièce de Giraudoux, Ondine, dont la mise en scène de Raymond Rouleau avec les décors et costumes de Chloé Obolensky en 1974 fut particulièrement remarquée pour son esthétique luxuriante.Au-delà de l’évocation ou de la figuration d’êtres fantastiques, le théâtre peut atteindre une dimension philosophique quand le surnaturel soustend l’action, comme dans le théâtre de Shakespeare où spectres, apparitions, sorcières, statues s’animent, et sont au cœur d’une réflexion métaphysique sur les forces imaginaires qui nous dépassent.
Le surnaturel incarné par Méphistophélès dans Faust de Goethe place également l’être humain aux confins de la vie et de la mort.

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À l’opposé, le surnaturel comique est représenté dans le répertoire via la magie, pratiquée par l’homme.
De vrais magiciens, comme Alcandre dans L’Illusion comique de Corneille qui se sert de son art pour dévoiler la vérité, mais aussi d’authentiques charlatans permettent de se railler de la crédulité humaine, de Molière (Le Mariage forcé) à Eduardo De Filippo (La Grande Magie).
Le savant dosage entre fantastique et rationalité semble donc être une caractéristique de ce théâtre, jouant à la fois sur l’adhésion du public et sa distanciation.
L’adaptation de Vingt mille lieues sous les mers remet en jeu ces procédés traditionnels, tant sur le plan des effets scéniques et de la représentation de créatures fantastiques que d’une ambiance générale« entre deux eaux », entre réel et irréel.

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Visuels:

  • Nicolas Lormeau et Christian Hecq dans 20 000 lieues sous les mers, © Brigitte Enguérand
  • Troisième journée des Plaisirs de l’Île enchantée, 1673 © Coll. Comédie-Française
  • Andromède de Pierre Corneille, édition 1651 © Coll. Comédie-Française

Retrouver notre spectacle en tournée en France du 12 septembre au 10 décembre.
Informations, dates et réservations : https://www.comedie-francaise.fr/fr/tournees

Agathe Sanjuan, conservatrice-archiviste de la Comédie-Française.