Mise en scène, scénographie et lumières

« Le Tartuffe ou l’Hypocrite » comédie en trois actes, en vers de Molière. Mise en scène Ivo van Hove. Du 15 janvier au 24 avril 2022, Salle Richelieu.

Entretien croisé avec Ivo van Hove et Jan Versweyveld

  • Laurent Muhleisen. Ce n’est pas la première fois que vous mettez en scène Molière. Mais que représente pour vous le fait de monter une de ses pièces en sa Maison, pour une occasion aussi particulière que le 400e anniversaire de sa naissance ?

Ivo van Hove. Jusqu’ici, je m’étais toujours gardé de monter un classique français en France ; en tant que metteur en scène étranger, s’attaquer à un auteur dans le pays même où il est devenu un classique me semble être un exercice assez risqué. C’est la raison pour laquelle j’ai aussi toujours décliné, le plus diplomatiquement possible, toute invitation à mettre en scène Shakespeare à Londres. Mais Éric Ruf a l’art de me faire des propositions auxquelles je ne peux pas dire non : Les Damnés de Visconti dans la Cour d’honneur du Palais des papes, Électre / Oreste à Épidaure et maintenant, Le Tartuffe avec une première à Richelieu le soir d’une date anniversaire particulièrement importante pour Molière et la Comédie-Française. Comment refuser de telles offres? C’est impossible. Jan et moi avions déjà fait quatre spectacles basés sur des pièces de Molière : Le Misanthrope et L’Avare dans deux versions différentes à chaque fois. J’aime beaucoup Molière. Pour répondre à l’invitation d’Éric, j’ai immédiatement pensé à Tartuffe.

  • Laurent Muhleisen. Pourquoi cette pièce en particulier? Et surtout, pourquoi cette version-ci du Tartuffe, en trois actes au lieu de cinq – la version « originale » en somme, écrite en 1664, et interdite ?

Ivo van Hove. Pour moi, cette version a été une véritable découverte. Elle est empreinte d’une force violente, presque sauvage. Bien sûr, avec cette « version originale », on perd l’acte II, avec ses belles scènes entre Valère et Mariane – complètement absents ici – et la manière dont Dorine occupe une place presque centrale dans la pièce ; on perd aussi l’acte V, mais tant mieux, car c’est celui-là même qui m’a toujours retenu de monter la pièce. Je n’aime pas l’idée de ce roi surgi de nulle part, de ce Deus ex machina qui sauve la famille d’Orgon et punit Tartuffe ; tout le monde sait que c’est pour flatter Louis XIV – qui avait fait interdire la pièce pour des raisons politiques – et obtenir enfin de lui l’autorisation de la représenter, que Molière avait modifié la fin de son Tartuffe. Pour moi, elle est sans intérêt d’un point de vue dramaturgique. Mais si l’on perd certaines choses, on en gagne d’autres : d’une part, le conflit qui oppose Orgon à son fils Damis est plus fort, plus dramatique. Ensuite, et c’est capital, rien ne s’oppose à ce que la relation entre Tartuffe et Elmire vienne occuper le centre de la pièce. Si à la fin du deuxième acte, Elmire est dans une stratégie de séduction face à Tartuffe, rien n’empêche qu’elle ait, au troisième acte, une relation sexuelle avec lui. Pour moi, en effet, Elmire et Tartuffe sont tombés amoureux l’un de l’autre… Enfin, j’aime l’idée d’une fin ouverte, de l’absence d’une véritable résolution dans cette version en trois actes. Certes, Tartuffe est chassé, mais on a toute latitude pour imaginer ce qui va se passer ensuite dans la famille d’Orgon.

  • Laurent Muhleisen. Pour vous, justement, que raconte Tartuffe ?

Ivo van Hove. Je suis encore en train d’y réfléchir, dans le cadre de la préparation de cette mise en scène. Au fond, la pièce raconte avant tout le combat, mené par Madame Pernelle, pour consolider l’ordre ancien. Un ordre hiérarchique, basé sur la famille, avec un père et une mère, des enfants obéissants ; la particularité c’est qu’ici, au sommet de la pyramide, trône une matriarche. Or l’on se rend vite compte que la famille d’Orgon est profondément dysfonctionnelle. C’est une famille en ruine. Au début de la pièce, on apprend qu’Elmire est alitée depuis des jours, que son mari s’est retiré à la campagne ; tout laisse croire que ce mariage n’est pas heureux, ou du moins qu’il est en crise. Ajoutons à cela un fils qui ne se sent pas respecté par son père (lequel veut l’empêcher d’épouser la fille qu’il aime) mais qui est prêt à en découdre, un beau-frère qui est une sorte d’intellectuel activiste plaidant pour un monde nouveau, une servante pragmatique, acquise viscéralement aux idées modernes ; tout cela laisse présager d’une bataille que vont se livrer les conservateurs et les progressistes, sur fond de place de la religion, ici représentée par Tartuffe. Ce sont tous ces éléments que je vais tenter de développer dans la mise en scène.

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  • Laurent Muhleisen. Le sous-titre de cette première version est « l’hypocrite » ; Tartuffe, ici, n’est pas un criminel. Il doit « simplement » ruser pour continuer de passer pour un dévot tout en désirant Elmire. Mais au-delà de cette particularité, que provoque-t-il dans cette famille ? En quoi est-il un catalyseur?

Ivo van Hove. Tartuffe est un mendiant, un crève-la-faim qui traîne autour des églises pour recevoir des aumônes. Pour une raison qui n’est pas expliquée dans la pièce, Orgon l’invite chez lui, comme on inviterait un SDF, et pour une raison tout aussi inexpliquée, il lui offre une place centrale, presque plus importante que la sienne, au sein de son foyer. Pour moi, Tartuffe intériorise ce statut parce que c’est une question de survie : lui n’a rien alors qu’eux ont tout. Puisqu’il s’agit de ne pas mourir de faim, on ne saurait, selon moi, qualifier son comportement d’opportuniste. Tartuffe s’identifie même d’autant plus facilement à cette religiosité que pour lui, elle finit par être « vraie », comme seront vrais ses sentiments pour Elmire. Il y a, je crois, des indicateurs très précis et très subtils de l’évolution de Tartuffe – et d’Elmire – dans le texte, qu’il faudra tenter de développer avec soin dans le travail de répétition avec les acteurs. C’est volontairement que j’ai choisi de distribuer le rôle de Tartuffe à un acteur jeune et, on peut dire, attirant

  • Laurent Muhleisen. Tartuffe est, dans la pièce, l’objet de toutes les attentions…

Ivo van Hove. Il est comme une bombe à retardement que l’on introduit dans un foyer. En cela, il ressemble au personnage principal du film de Pasolini Théorème. Comme lui, il devient une surface de projection pour tous les protagonistes de la pièce…

  • Laurent Muhleisen. Quelle scénographie avez-vous imaginée pour rendre compte de cette situation, et de son développement?

Jan Versweyveld. Au terme de notre travail dramaturgique sur la pièce, nous avons choisi de construire un espace non réaliste, une installation destinée à servir de cadre à ce qui, pour nous, relève d’une expérimentation sociale. Ce décor est en fait une machinerie. Au départ, il s’agit de métamorphoser Tartuffe, de le faire passer de l’état de clochard à celui d’homme respectable ; on le déshabille, on le lave, on l’habille d’un costume très élégant. Il fait désormais partie de la famille. Le décor se développe ensuite uniquement comme une série de moyens pour raconter l’histoire de cette expérimentation. Nous ne sommes pas dans une maison, mais dans l’idée d’une maison. Le plateau de la Salle Richelieu reste nu, et donne à voir les décors des autres productions. Pour souligner cette impression de vide, nous allons installer deux grands miroirs, à cour et à jardin ; l’espace s’y réfléchira, s’y démultipliera. Pour que les entrées des acteurs soient lisibles, nous créerons un pont reliant les deux côtés de la scène – il y aura des portes dans les miroirs – une sorte de galerie flottant à une certaine hauteur, au centre de laquelle un grand escalier permettra d’accéder au centre du plateau. Puisque nous avons parlé de surface de projection : au début du spectacle, les techniciens installeront à l’avant-scène, une grande feuille de papier blanc sur laquelle s’écrira précisément l’histoire de Tartuffe. L’effet de rythme que la mise en scène cherchera à produire sera souligné par divers effets de lumières, venus de petites sources réparties sur le plateau. L’ambiance sera tantôt chaleureuse, tantôt très froide, voire médiévale !

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Ivo van Hove. L’idée d’une mise en scène relatant une expérimentation familiale vient du fait que je pense que les pièces de Molière sont des drames sociaux, qui se déroulent dans ces petites cellules représentatives que sont les familles, miroirs de la société dans son ensemble. Drames familiaux, drames conjugaux reflétant une société en mutation, écartelée entre des tendances résolument conservatrices – basées sur une idée de cohésion totale, hiérarchique et collective – et des désirs d’émancipation, de liberté, plus individuels. Madame Pernelle et Orgon versus Cléante, Damis, Dorine et les autres, en quelque sorte.

  • Laurent Muhleisen. À certains moments, je crois que l’espace sera aussi occupé par un écran – encore une surface de projection – qui aura une fonction presque brechtienne…

Ivo van Hove. Comme nous ne serons pas dans une mise en scène réaliste – qui sera dénuée de tout « romantisme moliéresque » –, ces projections de commentaires, de questions, de remarques seront le moyen de renforcer l’idée que le spectateur, ici, ne doit pas seulement ressentir, mais aussi réfléchir. Elles souligneront l’idée d’une narration très séquencée ; il faut noter à ce propos la place importante qu’occupera la musique d’Alexandre Desplat dans le spectacle, un grand compositeur de musique de films avec lequel je me réjouis de travailler. Il apportera sans doute, du point de vue des thèmes musicaux, des rythmes, des tonalités, une touche cinématographique à notre mise en scène.

Entretien réalisé par Laurent Muhleisen
Conseiller littéraire de la Comédie-Française, octobre 2021

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