Note de mise en scène par Séphora Pondi

BESTIOLES
de Lachlan Philpott
mise en scène Séphora Pondi
du 22 janvier au 1er mars 2026 au Studio-Théâtre

Bestiole, nom féminin.
À travers mon adaptation de la pièce L’Aire poids lourds de Lachlan Philpott, je tente de faire émerger une question : à 13 ou 14 ans, que faire de son corps de fille ?

À l’origine, l’œuvre L’Aire poids lourds est basée sur un fait divers survenu dans une banlieue populaire de Sydney. À savoir la découverte de deux jeunes filles se prostituant auprès de chauffeurs routiers. Si l’aspect sociologique est central dans le texte, mon axe serait davantage anthropologique : aborder l’adolescence féminine comme un état de mue, à la manière des insectes – avec son lot de transformations et d’étrangeté –, de contradictions surtout. Les trois héroïnes, Bee, Ellie et Freya, sont habitées par l’obsession du corps et du désir. Bee, littéralement la Queen B (reine des abeilles en français) use de son corps comme d’une arme : de séduction massive, de pouvoir, et de gage de reconnaissance. Ellie, ado abusée dans l’enfance, navigue entre la tentation de se conformer aux codes en vigueur (outrance, hypersexualisation) et la peur de dériver. Quant à Freya, jeune fille racisée et introvertie, elle découvre non sans heurts un duo aussi attachant que délétère. Afin d’être au diapason de ses deux amies, Freya va, à son tour, expérimenter le devenir féminin.

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De ces différents postulats naît une angoisse sourde, propre à leur âge : celle du trouble et du malaise d’être soi. Si Bee paraît embrasser son émancipation, elle reste aux prises avec le male gaze imposé par son petit copain, Trent. Si Ellie tente de se conformer à la quête d’aventure de Bee, la pièce s’ouvre sur sa hantise d’être porteuse du VIH : le sexe est alors vécu comme porteur de contamination et de mort. Si Freya semble s’affranchir d’une éducation traditionnelle, le risque est d’adopter une posture mimétique qui la dessert, voire la désaxe. L’enjeu ici n’est pas de résoudre ou de désarmer ces questions, au contraire : il s’agit de garder intact l’aspect dérangeant et corrosif de l’écriture de Lachlan Philpott. Ce qui est captivant, c’est d’observer comment ça se débat. Ayant été moi-même une adolescente très travaillée par son image, Bestioles me permet de poursuivre l’obsession. Notamment parce que ce sont des adolescentes, parce qu’elles sont femmes et que l’on vit dans des sociétés où l’image a une grande importance, ces jeunes filles se mettent beaucoup en scène. L’idée du double, du miroir, du caché-dévoilé est très présente. Par ailleurs, autour d’elles les femmes adultes offrent plusieurs figures possibles de féminité : des modèles positifs ou au contraire indésirables.

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Férue de cinéma de genre et de body horror, mes influences sont plus visuelles que proprement théâtrales. La métaphore animale permet ici de nourrir le sens et de déployer une certaine esthétique : les répliques brèves et très rythmées, d’une rapidité juvénile, évoquent une nuée grouillante et volatile ; les sons d’insectes qui tapissent certaines scènes ou encore les grésillements radiophoniques des poids lourds, contribuent à ce climat muqueux et clinique. Un lieu d’où l’on aurait l’impression d’observer des bestioles au microscope.

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Néanmoins, le spectacle s’appliquera à ne pas évacuer l’humour, le brio et l’intelligence qui font la force de ce texte – et toute sa séduction. L’esthétique du spectacle travaille le contraste entre une forme pop et acidulée et des moments de trouble, des séquences aussi où – à côté du texte – le silence, l’image, le corps racontent parfois, de manière rapide et saisissante, comme des flashs, ce qui traverse ces adolescentes. Les partitions sont celles de jeunes filles vives (voire épileptiques), fragiles mais irrévérencieuses, décomplexées jusqu’à l’excès. La mention récurrente du cinéma, mais surtout des réseaux sociaux et les références pop-culture, permettent d’ancrer la pièce dans un espace – hybride, métaphorique parfois – qui raconte à la fois le laboratoire de chimie, la chambre girly, et le terrain vague au sol ocre et brûlant.

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Pour conclure, je citerais Murielle Joudet au sujet des personnages féminins dans les films de Catherine Breillat : « [Des films où s’exprime, en allant souvent très loin] le dégoût de son propre corps, le dégoût comme clé de voûte du désir, la honte comme structure, la passivité démentielle d’une vie amoureuse… toutes les jeunes filles, celles qui vivent tout trop tôt, celles qui ne vivent rien, sont des personnages de Catherine Breillat. Ces jeunes filles ne sont pas mièvres, ce sont des couteaux plantés dans la réalité. »

Citation extraite du podcast Bookmakers (Arte Radio), épisode 116 : Murielle Joudet : critique, éthique et tics, aïe-aïe-aïe (3/3)
Murielle Joudet est l’autrice d’un livre d’entretiens avec Catherine Breillat : Je ne crois qu’en moi, Capricci, 2023.

Photographies © Vincent Pontet

Article publié le 23 janvier 2026
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