Notes de Sergi Belbel

Auteur de la pièce « Après la pluie », mise en scène par Lilo Baur du 29 novembre au 7 janvier au Théâtre du Vieux-Colombier.

J’ai écrit cette pièce à une époque radieuse. Il y a bientôt vingt-cinq ans. On commençait alors à interdire aux gens de fumer dans certains lieux publics, mais de façon bien moins stricte qu’aux États-Unis. Il m’est tout de suite apparu que cette interdiction deviendrait mondiale et je me suis alors demandé quel en serait l’impact sur le quotidien de ceux qui sont accros à la nicotine, comme je l’étais à l’époque. Angoisse. Hystérie. Pathos.

Bien évidemment, l’interdiction de fumer ne pouvait constituer un sujet en soi ; il s’agissait plutôt d’un prétexte, d’un fil rouge pour parler d’autres choses.

Je ne pourrais dire lesquelles, mais elles ont certainement à voir avec la bassesse, la mesquinerie et la misère qui caractérisent les rapports entre les individus lorsqu’ils cohabitent au sein d’un même espace, d’une même entreprise anonyme à l’environnement dépersonnalisé, dans un gratte-ciel quelconque, comme il en existe dans n’importe quelle ville occidentale.

Des personnages sans noms se rendent sur le toit-terrasse pour mener leur petite rébellion contre le système : fumer une cigarette qui leur est interdite.

Cette comédie a été représentée pour la première fois en langue catalane à Sant Cugat (Barcelone) en 1993 et, depuis, on n’a cessé de la traduire et de la jouer dans de nombreux théâtres à travers le monde. Cela me surprend et m'émeut toujours. L’excellente traduction française de Jean-Jacques Préau (comme il me manque !) a donné lieu à l’une des meilleures mises en scène que j’aie pu voir.
Jean-Jacques a traduit la pièce directement du catalan. Installé dans mon bureau, il me lisait son texte à voix haute, phrase après phrase, presque mot à mot, pour avoir mon avis et mon approbation. Cette très belle traduction a ensuite été portée à la scène par Marion Bierry dans un spectacle intense et juste, présenté en 1999 au Théâtre de Poche-Montparnasse. À ma grande surprise et satisfaction, il remporta le Molière du meilleur spectacle comique. Après toutes ces années, on m’ apprend que la pièce va être jouée à la Comédie-Française. C’est un grand honneur. Il me faut remercier Jean-Jacques, Jean-Pierre Engelbach – qui dirigeait à l’époque les éditions Théâtrales et qui a tout de suite cru en moi – et Marion Bierry parce que, sans eux, cette petite comédie farfelue n’aurait sans doute pas pu être jouée dans ce temple du théâtre européen qu’est la Comédie-Française.

Actuellement, mon (petit) pays vit un moment d’agitation politique et sociale. Quand j’ai écrit ce texte, je ne pouvais pas imaginer qu’il en serait ainsi.

Les huit personnages de cette pièce, tous quelque peu ridicules, sont en proie à une inquiétude, à une insatisfaction qu’ils sont persuadés de pouvoir surmonter en fumant la cigarette tant désirée. Ils ne savent pas trop ce qu’ils attendent. Ou alors le savent-ils. Peut-être qu’ils attendent que leur inquiétude disparaisse un jour. Aujourd’hui, en portant sur cette oeuvre de jeunesse un regard plus mûr et plus usé, mais aussi moins naïf, je me dis que le beau temps reste encore à venir et je n’ai qu’un souhait : que cette tempête qui gronde et s’abat impitoyablement sur nos têtes s’apaise enfin pour que nos angoisses disparaissent à tout jamais et que le soleil resplendisse à nouveau dans un ciel limpide et bleu.

On peut nous interdire de fumer mais on ne pourra jamais nous interdire d’aimer. Ni d’être.

Texte traduit du catalan par Laurent Gallardo.