Notes de travail par Denis Podalydès

sur les personnages des « Fourberies de Scapin »

Les pères

Argante est un homme colérique mais avec un fond de bonté que lui-même déteste, refoule, nie, tandis que Scapin fait ressortir à tout moment cette fibre sympathique chez lui.

Géronte est méchant, sec, avare autant qu’Harpagon, sale. Il ne porte pas sa richesse sur ses vêtements. Un instant, ses mains entrouvrent une bourse : on y voit luire l’éclat de l’or.

Géronte est malin, Argante bénin. Tous deux sont emplis de colère. Pour Scapin les manier n’est pas une affaire facile.

Suivre chaque étape de la négociation, chaque seconde du marché entrepris par Scapin, à la sueur de son front. Découper les scènes en moments tendus, en rounds. Par moment il faiblit, il est à deux doigts de rompre, et puis il se refait, etc. Lire chaque pensée dans la tête des uns et des autres, comme dans les parties d’ échecs.

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Les fils

Ingratitude des jeunes vis-à-vis des valets (Molière pense sans doute à l’ingratitude de ses jeunes acteurs qui le trahissent pour la troupe de l’Hôtel de Bourgogne).

Ingratitude et violence de Léandre. Il menace Scapin de lui faire passer son épée au travers du corps qui avoue alors toute une série de fourberies qu’il lui a faites. C’est que Scapin n’est pas tout à fait dupe de l’affection de ces jeunes gens. Quand il le faut, il sait aussi les tromper. Mais s’il avoue, c’est parce qu’il a vraiment peur au moment où Léandre le menace. Et Scapin s’en souviendra et va durement se venger sur le père de Léandre, reportant sur Géronte sa rancune et son amertume.

Ingratitude d’Octave aussi. À peine obtient-il satisfaction qu’il plante là Scapin. Si Scapin est plein d’apparente bienveillance envers les fils (en réalité ce sont je crois les filles, Hyacinthe et Zerbinette, qui suscitent sa bienveillance), les garçons, Octave et Léandre, sont menés par leur propre intérêt, leur peur, leur désir, égoïstes comme des enfants livrés à eux-mêmes, mal éduqués, mal aimés des pères, tandis que les mères sont absentes ou mortes.

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Les jeunes filles

Zerbinette rit, Hyacinthe pleure, mais en une scène où elles se rencontrent (difficile et très importante scène 1 de l’acte III), elles se reconnaissent, s’aiment, se confondent peut être.

Denis Podalydès

Il faut donner le maximum de chances aux jeunes, notamment aux filles.
Hyacinthe est une héroïne de tragédie dont se perçoit l’humour. Elle pleure énormément (ses larmes ont enflammé Octave, comme le rire de Zerbinette enflamme Léandre).

Destin tragique qui émeut Scapin profondément. Elle vient d’un autre monde et amène avec elle une certaine atmosphère, une certaine qualité morale, comme lorsque Elvire entre en scène et modifie notre perception de Dom Juan. Paradoxalement, transplantée dans un lieu comique, quelque chose en elle nous fait rire, non pas contre elle, mais parce qu’elle a de l’esprit – elle est vivante.

De même Zerbinette exerce un charme considérable. Liberté de ton. Rire d’une femme qui veut être heureuse et parvient à l’être contre tous les préjugés. On sait que la Beauval, créatrice du rôle, avait un rire prodigieux, et que c’est ce rire que Molière célébrait. Sensualité du rire, bien sûr, apport comique, mais aussi éclat, liberté, générosité et beauté de ce tempérament, de cette liberté d’humeur et de ton.

Zerbinette rit, Hyacinthe pleure, mais en une scène où elles se rencontrent (difficile et très importante scène 1 de l’acte III), elles se reconnaissent, s’aiment, se confondent peut être.
Dans cette scène, Scapin est probablement pris de désir. Tentation sensuelle qui ne se concrétise pas : Scapin est un homme d’honneur, fourbe désintéressé. Ces grands brigands ne sont pas de petites canailles.

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Les valets

Pourquoi Scapin fait-il tout ça, quand il sait qu’il n’en touchera presque rien ? Par désir pur de jouer peut-être, de risquer le jeu, d’engager la partie, de miser de plus en plus gros, de chercher les limites.

Denis Podalydès

Silvestre est un personnage touchant. Il se sent moins doué que Scapin, qu’il admire. Peur des coups – il a dû en recevoir des centaines. C’est un repris de justice, ancien galérien comme Scapin pour qui il éprouve une réelle amitié : il ne peut lui en vouloir des risques qu’il lui fait courir. Et Scapin le révèle en tant qu’acteur, dans la scène du Spadassin. Scapin met en scène les autres : Octave dans la première scène, lui faisant répéter le rôle qu’il devra jouer devant son père. Puis Sylvestre. Jusqu’à Géronte lui-même. Il ne cesse de proposer à ses interlocuteurs des situations, des compositions, des personnages à jouer.
Intuition que Scapin n’a pas un seul costume, mais ne cesse de se changer selon les personnes à qui il a affaire.
Il échappe, nous échappe (scappare), fugitif, changeant, en métamorphose constante, comme un personnage de Shakespeare. Pas d’identité a priori mais perpétuellement en mouvement. En fuite, en esquive, en leurre.
C’est l’acteur à l’état pur. Pourquoi Scapin fait-il tout ça, quand il sait qu’il n’en touchera presque rien ? Par désir pur de jouer peut-être, de risquer le jeu, d’engager la partie, de miser de plus en plus gros, de chercher les limites.

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  • Couverture, photo de Christophe Raynaud de Lage
  • Maquettes de costumes de Christian Lacroix