par Myriam Tanant

« La Locandiera » de Carlo Goldoni. Mise en scène Alain Françon. Du 26 mai au 24 juillet 2018, Salle Richelieu.

l'auteur

Auteur de plus de deux cents oeuvres théâtrales, de tous les genres en pratique à son époque, Carlo Goldoni (1707-1793) marque l’histoire du théâtre italien par ses comédies qui transforment la vieille commedia dell’arte décadente en étude des moeurs et de la société de son temps, expression d’une morale bourgeoise progressiste inspirée par la philosophie des Lumières. Admirateur de Molière, Goldoni écrit ses premières comédies pour plusieurs grands acteurs de l’époque, tout en exerçant la profession de juriste. Après le succès du Serviteur de deux maîtres, il est recruté comme auteur à plein temps par la compagnie Medebach au Teatro Sant’Angelo à Venise en 1747. Durant cinq saisons, il peut accomplir sa « réforme » théâtrale en composant pour cette troupe désireuse de changer la pratique de son art une quarantaine de comédies (huit par an par contrat et dix-sept durant la seule saison 1750-1751), parmi lesquelles : La Famille du collectionneur, Les Deux Jumeaux vénitiens, Le Café, La Serva amorosa, Les Tracas domestiques etLa Locandiera, qui reste jusqu’à aujourd’hui sa pièce la plus connue et la plus jouée. Suit une collaboration plus longue mais moins heureuse avec le Teatro San Luca, durant laquelle il subit les attaques d’auteurs concurrents et se montre déçu de l’évolution de la bourgeoisie vénitienne. C'est cependant à la fin de cette période qu'il compose ses plus grandes pièces, des comédies douces-amères, souvent en dialecte vénitien, qui observent avec ironie et bienveillance, mais sans illusion, la vie de petites communautés dans lesquelles les classes populaires prennent une plus grande place :Le Campiello, Les Amoureux, Le Nouvel Appartement, La Trilogie de la villégiature, Sior Teodoro brontolon, Baroufe à Chioggia et Une des dernières soirées de carnaval. En 1762, Goldoni s’exile à Paris où, à part Le Bourru bienfaisant et L’Éventail, sa carrière d’auteur restera en-dessous de ses espérances. Il devient précepteur d’italien à la cour et rédige ses Mémoires, avant de mourir oublié et indigent.

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  • Goldoni © Collection Comédie-Française

la pièce

Mirandolina est la patronne d’une auberge (une locanda) dont elle a hérité à la mort de son père. Ses affaires sont prospères et parmi ses clients, on compte deux aristocrates aux extrêmes du spectre de la noblesse : le Marquis de Forlipopoli de vieille famille, mais ruiné, et le Comte d’Albafiorita, bourgeois enrichi qui s'est acheté un titre. Tous deux font la cour à Mirandolina, chacun avec ses moyens, et celle-ci, désireuse d’entretenir sa clientèle, les laisse faire. Un troisième client en revanche, le Chevalier de Ripafratta, misogyne déclaré, la traite si mal qu’elle décide de le séduire afin de lui donner une leçon. Son entreprise, faite de complaisances, de bons soins et de petits plats ne réussit que trop bien : le Chevalier tombe amoureux et se fait de plus en plus pressant, et sans doute Mirandolina se découvre-t-elle malgré elle une inclinaison envers lui… Elle s’expose également à la jalousie de Fabrizio, le serviteur de l’auberge, amoureux d’elle depuis toujours et à qui le père de Mirandolina l’a promise. Entre-temps, deux comédiennes de second ordre sont descendues dans l’auberge et cherchent de leur côté à tirer profit de la fréquentation des trois aristocrates. Mirandolina devra prendre une décision difficile pour préserver à la fois sa liberté et sa dignité, sans se compromettre ni se mettre en danger, et choisira de sacrifier un amour naissant mais incertain au profit de sa sécurité. Mais une femme de son temps et de sa classe avait-elle d’autres possibilités ?

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  • Pietro Longhi, Le Rhinocéros, 1741, Venise, Ca'Rezzonico

LA LOCANDIERA PAR MYRIAM TANANT

Le 22 janvier dernier, Myriam Tanant, qui venait d’achever une nouvelle traduction de La Locandiera pour la Comédie-Française, avait rejoint l’équipe d’Alain Françon lors de la présentation de la maquette aux différents services de la maison, en présence de notre administrateur général Éric Ruf. Pendant une quinzaine de minutes, elle avait parlé, avec l’élégance et la chaleur qui la caractérisaient, de Goldoni, de son époque, et du contexte social, politique et historique de la pièce. Nous étions convenus de nous revoir rapidement pour réaliser un entretien plus poussé sur ces questions, auquel se serait mêlé une réflexion sur les enjeux de traduction que représente le théâtre de Goldoni. La maladie en a décidé autrement : Myriam Tanant s’est éteinte le 12 février. Nous reproduisons ici le contenu de sa présentation du 22 janvier. Laurent Muhleisen

La problématique des classes sociales, doublée de celle de la puissance de l’argent, est au cœur de La Locandiera.

D’un côté, nous avons le Comte Albafiorita, un personnage extrêmement vulgaire, qui a acheté son titre ; il est le représentant du verbe « avoir ». De l’autre, le Marquis de Forlipopoli, qui représente le verbe « être » et cette noblesse que Goldoni combat parce qu'elle a ruiné Venise – il hérite aussi de la tradition du Matamore de lacommedia dell’arte. Un troisième personnage noble de la pièce, le Chevalier de Ripafratta, incarne ce caractère farouche, misogyne, enclin aux jugements à l’emporte-pièce, mais doté d’une conscience aiguë du fait que sa classe est en train de mourir. Il sent quelque chose comme l’esprit de la Révolution française qui arrive, et c’est pourquoi il ne veut ni femme ni enfant et qu’il dépense tout son argent sans se soucier du lendemain.

Au milieu de tout cela, Mirandolina représente cette bourgeoisie montante en laquelle Goldoni avait confiance.

Le rôle des femmes est souvent majeur dans ses pièces.

Celle-ci est une héroïne qui affirme les concepts de liberté et de réussite par le travail face à ces trois archétypes représentés par le Comte (« J’ai, je possède… »), le Marquis (« Je suis… ») et le Chevalier (« Je m’en fous… »). Mirandolina fait, et si elle avait pu, elle serait restée indépendante. Mais l’époque étant ce qu’elle est, son père lui a dit d’épouser le valet de sa locanda, Fabrizio. Ce personnage n’est pas vénitien (même si l’action de la pièce se situe dans les environs de Florence, c’est de Venise que Goldoni veut parler), mais bergamasque – héritier de la tradition des personnages d’Arlequin même s’il sort des codes propres à son rôle, notamment par le biais de son langage. À un moment donné, Mirandolina lui dit : « Tu fais ce que je dis, ou tu retournes dans ton pays ! ». Même s’il est difficile de trouver des échos avec l’époque actuelle, il est perçu comme « venant d’ailleurs », comme un « immigré de l’intérieur »

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  • Le Comte d’Albafiorita (Hervé Pierre) et Fabrizio (Laurent Stocker) © Christophe Raynaud de Lage

Tous les personnages masculins de la pièce ont un grain de folie hérité de la tradition théâtrale.

La seule à casser cette tradition, c’est Mirandolina. Elle est « vraie », à la fois sympathique et antipathique, d’une totale franchise, et elle mène une lutte contre la misogynie, en particulier celle du Chevalier.

On dit souvent de Mirandolina, dans la pièce, qu’elle est une séductrice. Certes, elle séduit, mais pas par des minauderies, plutôt en affirmant une espèce de vérité. Elle n’a pas besoin de dentelles ou de déhanchements pour séduire le Chevalier, elle n’a besoin que de sa franchise.

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  • Mirandolina (Florence Viala), © Christophe Raynaud de Lage

Si ces deux personnages se « rencontrent » dans la pièce, c’est parce que, en quelque sorte, ils sont pareils, et que leur ressemblance les fascine.

Dans La Locanderia, Goldoni mène également une réflexion sur le théâtre

Ce qui le motive dans la rédaction de ses pièces c’est, on le sait, la volonté d’éradiquer la commedia dell’arte, de créer un théâtre contemporain. Les comédiennes qui arrivent dans l’auberge sont les représentantes de l’ancien théâtre : non seulement de la commedia dell’arte, mais aussi du théâtre espagnol, qui était à la mode alors, et du théâtre baroque. Le langage que Goldoni leur fait parler a donc de nombreux emprunts à ce théâtre-là. Le personnage de Mirandolina représente au contraire le nouveau théâtre et elle a un langage très affirmé, qu’on dirait presque d’aujourd’hui. Ici, la femme devient la représentante de cette nouvelle forme de théâtre. Goldoni opère une véritable transgression en confiant le rôle principal de la pièce à une actrice qui, jusque-là, n’avait joué que des soubrettes – en profitant du fait que la première amoureuse, fatiguée par une longue tournée, avait refusé le rôle. Il invente ainsi une nouvelle hiérarchie dans une tradition extrêmement codifiée. En relisant toutes les pièces que Goldoni avait écrites pour la créatrice du rôle, dont La Serva amorosa, je me suis rendu compte qu’il lui avait mis dans la bouche un certain nombre de topoï, comme un signe de la continuité de quelque chose et d'une nouveauté. J’ai gardé cela dans la traduction de la pièce, comme une trace – que l’on reconnaîtra ou non, peu importe.

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Je voulais remercier Alain Françon de m’avoir demandé de travailler sur cette pièce parce que cela m’a permis de revoir tout cela et je vous remercie tous pour la confiance que vous m’avez accordée.