Pour bien haïr un seul homme, il faut les haïr tous

Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène Clément Hervieu-Léger. Salle Richelieu jusqu'au 21 juillet.

ALCESTE, ENTRE MISANTHROPIE ET DÉPRESSION

Décembre 1665, Molière tombe gravement malade et pour la première fois il faut fermer le théâtre en attendant que le « patron » se rétablisse. Les causes de son mal restent, aujourd’hui encore, assez mystérieuses. On a souvent voulu y voir la fatigue morale et physique d’un acteur lassé par la vie de troupe qu’il mène depuis plus de dix ans, d’un auteur atteint par la cabale dont il fut l’objet à l’occasion du Tartuffe, voire d’un mari meurtri par les infidélités supposées de sa jeune épouse Armande. Pourtant, la période est bien plus faste qu’on ne le dit pour l’auteur de Dom Juan. La Troupe de Monsieur n’est-elle pas devenue, quelques mois auparavant, la Troupe du Roy ? En février 1666, Molière remonte sur les planches et le 4 juin, il présente sur la scène du Théâtre du Palais-Royal une nouvelle comédie intitulée Le Misanthrope. L’accueil est médiocre. On reproche à la pièce son esprit de sérieux. Mais déjà chacun veut savoir qui se cache derrière le personnage d’Alceste qu’interprète Molière. Certains y voient le duc de Montausier, réputé pour son austérité. D’autres préfèrent y deviner le visage de l’auteur lui-même. C’est cette dernière interprétation qui primera au fil des siècles et imposera Le Misanthrope comme une pièce quasi autobiographique.

Mais comment justifier alors que Molière se peigne sous les traits d’un homme prêt à détester le genre humain ?

Quelle blessure intime et profonde nourrit cette misanthropie ? Dans le Phédon de Platon, Socrate rappelle que « la misanthropie apparaît quand on met sans artifice toute sa confiance en quelqu’un […]. Puis on découvre un peu plus tard qu’il est mauvais et peu fiable ». Alors, pour haïr un seul homme, l’intéressé décide de les haïr tous.

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Le 4 décembre 1665, la troupe de Molière crée avec succès Alexandre le Grand, tragédie de Racine, son grand ami. Dix jours plus tard, Racine la lui retire et la confie à la troupe de l’Hôtel de Bourgogne. Molière est anéanti. C’est à ce moment-là qu’il tombe malade. Hasard ou coïncidence… nul ne peut le dire.

Mais force est de constater que la question de l’amitié trahie est centrale dans Le Misanthrope. Il n’est pas une scène dans laquelle Alceste ne l’évoque, transformant l’expérience vécue en interrogation morale.

C’est notamment la clé de ce procès dont on fait souvent trop peu de cas lorsqu’on monte Le Misanthrope. Cependant, la misanthropie n’est pas le seul trait du caractère d’Alceste. Le sous-titre l’Atrabilaire amoureux– disparu lors de l’impression du texte en décembre 1666 – renvoie à la théorie des humeurs, popularisée par les disciples d’Hippocrate. L’atrabile, c’est la bile noire, la mélancolie… C’est ce que nous appelons aujourd’hui un état dépressif, « la fatigue d’être soi », pour reprendre l’expression d’Alain Ehrenberg.

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La complexité et l’intérêt du personnage d’Alceste résident dans cette conjugaison entre misanthropie et dépression qui trouve son expression dans un double jeu de tensions : avec Célimène d’une part, l’aimée bien décidée à profiter de sa jeunesse, et avec Philinte d’autre part, l’ami dont la sagesse rappelle celle de Montaigne. Molière rejoint Pascal : « Il est vrai : ma raison me le dit chaque jour ; / Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour » (vers 247-248), dit Alceste, lorsque l’auteur des Pensées écrit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » (fragment 397).

Comment une posture morale résolument intransigeante peut-elle s’accommoder du désir physique ?

À cette question, la réponse d’Alceste n’est pas sans évoquer Pascal ou Rancé qui, après avoir brillé dans les salons, choisirent l’un Port-Royal, l’autre La Trappe : dans tous les cas, il s’agit de se retirer du monde et de choisir le « désert ». Mais qu’est-ce que « le monde » ? Le monde, tel que le décrit Norbert Elias dans La Société de cour, c’est d’abord le salon, cet espace clos où l’on se retrouve « entre soi ».

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Contrairement à la plupart des autres pièces de Molière, il n’est pas ici question d’affrontements de classes. Il n’y a ni bourgeois en quête d’ascension sociale, ni valets revendiquant la liberté de parler. Dans le salon de Célimène, il n’y a qu’une noblesse tenue par l’étiquette, une « gentry française » (George Huppert). Résumer Le Misanthrope à sa seule dimension auto-fictionnelle serait une erreur et en réduirait considérablement la portée. Il faut au contraire s’appuyer sur la formidable vision que Molière a de la société : c’est en les réinscrivant dans le jeu social que les complexions les plus intimes de l’homme prennent tout leur sens. Peter Szondi, à l’Université libre de Berlin, a admirablement déployé ce point de vue en plaçant Molière dans « la perspective d’une lecture sociologique ». Pourquoi monter les classiques ? À cette question, Antoine Vitez répondit : « Il est indispensable de travailler sur la mémoire sociale. »

Clément Hervieu-Léger

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