Rencontre avec Simon Delétang

Rencontre avec Simon Delétang à l'occasion de sa mise en scène de La Mort de Danton de Georg Büchner, du 13 janvier au 4 juin 2023 Salle Richelieu.

Avec Guillaume Gallienne, Christian Gonon, Julie Sicard, Loïc Corbery, Nicolas Lormeau, Clément Hervieu-Léger, Anna Cervinka, Julien Frison, Gaël Kamilindi, Jean Chevalier, Marina Hands, Nicolas Chupin
et les membres de l'académie de la Comédie-Française Sanda Bourenane, Vincent Breton, Olivier Debbasch, Yasmine Haller, Ipek Kinay, Alexandre Manbon.

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  • Laurent Muhleisen. Quand on connaît votre parcours de comédien et de metteur en scène, on sait la place qu’y occupe la dramaturgie de langue allemande…

Simon Delétang. En effet, Büchner notamment occupe une place importante dans mon parcours ; j’ai par exemple créé, il y a quelques années, un spectacle à partir de Lenz, que j’ai interprété, seul, à de nombreuses reprises, en voyageant à pied d’un village à l’autre dans les montagnes vosgiennes, le lieu de l’action de ce récit. Dans Lenz, l’auteur nous livre son programme esthétique, que l’on retrouve dans La Mort de Danton ; celui de faire une œuvre presque documentaire, mais qui s’éloigne du réalisme historique.

  • L.M. Il est remarquable que la pièce la plus célèbre traitant de la Révolution française soit l’œuvre d’un Allemand. En quoi cela a-t-il alimenté votre travail de dramaturgie de la pièce ?

S. D. Ce qui m’intéresse c’est le regard que Büchner porte sur cette période ; il ne manifeste aucune fascination pour la Révolution française, au contraire, il décrit des personnages qui sont presque dans l’inconscience de leurs actes, dans le renoncement à leurs idéaux. Il se base sur un matériau historique très précis, mais fait rapidement œuvre d’écrivain en livrant une pièce lyrique sur la destinée humaine, sur le rapport à la mort, à l’amour, sur la solitude des êtres. Il invente en quelque sorte un Danton, un Robespierre, un Saint-Just, un Camille Desmoulins qui parfois s’inspirent de Shakespeare ou de Goethe.

  • L.M. Les mises en scène marquantes de La Mort de Danton ont toutes oscillé entre son côté documentaire, une réflexion d’ordre politique, et une dimension plus ontologique. Où situez-vous votre curseur ?

S.D. J’ai choisi d’assumer véritablement le XVIIIe siècle dans l’esthétique du spectacle. Pour moi, la dimension la plus importante du spectacle est le fantasme de l’Antique, celui, très caractéristique de cette époque, de la toge qui va s’affirmer de manière scénographique et esthétique au fur et à mesure du spectacle. Assez vite, celui-ci prendra une allure de Requiem, de mise en scène du crépuscule des idoles. La dimension politique sera ici au service d’une « poétique de la fin ». Cependant, la dernière partie du spectacle fera exploser toute forme de réalisme, de naturalisme.
Dans mon travail, la scénographie marque quasiment toujours le seuil de la dramaturgie – ou l’accomplissement d’une dramaturgie souterraine. Ici, je suis allé du côté de l’espace unique, d’une architecture à l’intérieur de laquelle on sera soit dans le clan de Danton, soit dans celui du Comité de salut public. Je préserve une sorte d’espace « tombeau » qui va progressivement sceller le destin des personnages. Pour reprendre une formule de Heiner Müller dans La Mission, cette révolution est un jeu de masques ; c’est une des raisons pour lesquelles certains comédiens joueront des personnages des deux camps. Ce que la pièce dit, finalement, c’est que tous vont mourir. Elle décrit une fatalité : la destruction d’une jeune génération par elle-même. Le suicide politique de Danton est comme un suicide collectif ; pour que la République advienne, il faut que quelque chose finisse et ce sacrifice-là va permettre à la société d’avancer, en se débarrassant de ceux qui ont, à un moment, rêvé à un autre monde.

  • L.M. Le choix de Loïc Corbery et de Clément Hervieu-Léger pour incarner Danton et Robespierre est en soi assez décalé…

S.D. Mon désir était de proposer La Mort de Danton pour ce couple d’acteurs parce que je voulais explorer la façon dont l’amitié entre deux artistes de la Troupe pouvait nourrir la relation entre deux personnages de théâtre basés sur les personnalités historiques. J’aime que mon travail repose sur ce genre de coïncidences. Loïc avait été le Dom Juan de Jean-Pierre Vincent dans sa dernière mise en scène à Richelieu. De Dom Juan à Danton il y a pour moi une sorte de filiation rêvée. Parallèlement, je souhaite me tourner également du côté de Hamlet, de Lorenzaccio, ou du Prince de Hombourg. Convoquer une figure romantique, un héros à la fois jouisseur, rêveur, inconséquent et désenchanté, prêt en tout cas à un rendez-vous avec la mort. Cela n’exclut pas un Danton prêt à se battre pour ses idées.
Quant à Clément, ce qui m’intéressait chez lui c’est son port de tête, sa rigueur et son élégance, mais aussi une forme d’ascétisme qui peut incarner cette idée de vertu telle que je la projette sur Robespierre ; cependant, on voit aussi, chez Büchner, le personnage s’échauffer, s’emballer, être habité par ses idées, douter, se désespérer de perdre son cher Camille Desmoulins, se confronter à sa solitude.
La pensée au présent, la parole mise en mouvement, notamment dans de longs monologues,sont des enjeux importants de cette pièce ; il faut des acteurs capables de porter cela.

  • L.M. Comment traiterez-vous les autres personnages de la pièce ?

S.D. Les personnages féminins sont peu présents dans ce monde d’hommes. Mais le monologue de Marion, par exemple, est un des moments cruciaux de la pièce car comme les autres personnages féminins, elle est capable d’exprimer ses sentiments, de s’ouvrir.
Ce n’est pas le cas des personnages masculins. Pour les autres rôles, je souhaitais travailler le plus possible avec la jeune génération, celle qui se rapproche le plus de l’âge des personnages. Car pour moi, La Mort de Danton est aussi l’histoire d’une bande de jeunes hommes qui vont se rapprocher les uns des autres dans la mort, une mort qui vient très vite. L’idée de l’innocence retrouvée plane sur la fin de la pièce.

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Propos recueillis par Laurent Muhleisen
Conseiller littéraire, octobre 2022

Photographies © Christophe Raynaud de Lage

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