Sur la mise en scène

par Denis Podalydès

LE CID
de Pierre Corneille
mise en scène Denis Podalydès
du 25 mars au 17 mai 2026 au Théâtre de la Porte Saint-Martin

img-5531

Invraisemblance

Crée au Théâtre du Marais en 1637, Le Cid triomphe et fait scandale. Invraisemblable, hybride, plus ou moins adaptée et traduite de l’espagnol (Les Enfances du Cid, de Guilhem de Castro), la pièce tord les règles d’unité que la toute nouvelle Académie Française entend voir respectées, et met en scène une héroïne dénaturée, amoureuse du meurtrier de son père ! Corneille a beau dire que c’est un fait historique, attesté, il ne l’a pas inventé, on fait valoir que la vérité doit plier devant la vraisemblance que le bon goût réclame et institue.

C’est une pièce de jeunesse écrite par un homme de trente ans, qui ne cesse d’expérimenter les pouvoirs du théâtre, art encore lui-même jeune à l’époque où il entre dans la carrière.

Bien que je sache que la tragi-comédie ne désigne pas une œuvre mi-triste, mi-drôle mais une pièce à péripéties qui finit bien, j’aimerais retrouver quelque chose de cet éclat juvénile, de l’énergie trempée qui parcourt tous les caractères de la pièce, de cette force tragi-comique, héritée du théâtre espagnol qui séduisait tant Corneille, de cet excès de puissance et d’invraisemblance dont on s’émerveillait, comme on s’émerveille devant le charme d’une œuvre qui en fait trop, qui dépasse les bornes, déjoue les attentes et semble prendre un malin plaisir à multiplier les ruptures, les hyperboles, les contrastes, voire les contradictions. Sous bien des aspects, Corneille est plus proche de Shakespeare, mort vingt ans avant Le Cid, que de Molière et Racine.

groupe

L’amour héroïque

Les héros (hommes et femmes) de ce théâtre sont non seulement éblouissants pour les autres, pour les spectateurs, mais aussi pour eux-mêmes : les personnages naissent et s’éveillent devant nous, l’aube semble les surprendre, ils se découvrent devant nous qui tâchons de les comprendre, ils sont leur propre éblouissement, s’étant révélés ou se révélant dans le monde à la faveur d’un coup d’éclat : coup de maître, coup de tonnerre, coup du sort, mais coup décisif, violent et lumineux dans la trame du temps, qui les singularise, les transfigure à leurs propres yeux autant qu’aux yeux des autres, en direct.

L’effet de jeunesse, voire d’enfance, est indissociable de l’œuvre et de ses thèmes. Jean-Pierre Vincent, au Conservatoire, nous dit un jour, parlant d’une mise en scène qu’il venait de voir du Cid : « c’est une pièce solaire, on ne peut pas la traiter comme un sombre drame romantique. » Il nous rappelait que les notions de gloire et d’héroïsme, d’honneur et de devoir, sont naturellement lumineuses, positives, gorgées de sève, et doivent moins nous donner l’idée de personnages arrogants, sûrs d’eux-mêmes et sévères, que nous suggérer leur instinct de l’avenir, leur désir d’une grandeur claire et désintéressée, d’un destin élevé, éclatant, dans un monde à conquérir, en transformation, tandis que le monde d’avant s’éteint avec l’effondrement des pères.

En 1637, le monde est neuf, sorti des guerres religieuses, mais encore très loin de l’absolutisme et de la centralisation de l’État. Dans ce monde bouillonnant, apparaît dans les lettres, dans la poésie, au théâtre, un nouvel art d’aimer, d’un raffinement et d’une grâce inédite. L’amour s’invente, s’écrit et se dit dans un langage qui met à distance les corps et joue avec le désir. Toutes les premières comédies de Corneille le montrent. Les femmes y ont une place maîtresse et active, les hommes entrent dans une casuistique amoureuse qui tempère leurs ardeurs possessives.

Rodrigue et Chimène sont amoureux, comme s’ils l’étaient depuis toujours, non pas sous l’empire d’un désir aveugle qui soumettrait les corps à leurs pulsions, mais selon un engagement, pris l’un envers l’autre, une fois pour toutes. La première scène voit le père de Chimène accepter avec bonheur l’union de sa fille avec le fils du très admiré don Diègue. Mais, pour eux, c’est plus qu’un rite social qui les unit. C’est une nouvelle chevalerie qui les lie, un nouvel héroïsme qui ne tire pas sa noblesse de l’art guerrier ou de la foi religieuse, mais de lui-même, formulant son propre point d’honneur, sa propre gloire, source de conflits à venir. Mais cet amour n’est pas non plus une version raisonnable de l’amour. Il n’en est pas moins excessif, passionné, parfois d’une exigence et d’une cruauté rare pour les amants.

Les Pères ne comprennent pas l’excès du sentiment qui anime Rodrigue et Chimène. À la fin du troisième acte, à Rodrigue qui lui dit : « Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme / Par ce coup glorieux m’a privé de mon âme », don Diègue répond, non sans brutalité : « Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses / L’amour n’est qu’un plaisir et l’honneur un devoir ». Une de perdue, dix de retrouvées ! La rupture entre le père et le fils semble consommée : « Mon honneur offensé sur moi-même se venge / Et vous m’osez pousser à la honte du change » (de l’infidélité). C’est alors que le père envoie le fils au combat contre les Maures, où Rodrigue, après la perte de son honneur amoureux, ne souhaitant plus rien d’autre que la mort, brave tous les risques, emporte la victoire et devient paradoxalement le héros guerrier dont rêvait ce père ainsi deux fois récompensé, par la vengeance et par la gloire militaire. Le Cid, ainsi nommé par les rois vaincus, naît d’un désir de mort. La pièce passe de la lumière à la nuit, de la nuit à la lumière.

lecid3-copy-jeanlouisfernandez-cl0a1410

Cid campeador

Sous l’obscure clarté qui tombe des étoiles, les Maures arrivent à l’embouchure du Guadalquivir et Rodrigue les laisse entrer dans la rade silencieuse avant de les prendre par surprise. Le triomphe est total et le carnage immense. Il est invité par le roi, en public, à faire le récit de la bataille. La légende s’écrit en direct dans la voix du jeune homme, qui, vers après vers, se métamorphose ; il devient sous nos yeux le héros désigné, ce Cid campeador éblouissant qui s’éblouit lui-même. Grand moment cornélien, proche des récits hallucinatoires du Menteur ou de Matamore, morceau de bravoure pour l’acteur, et pour le spectateur, théâtre dans le théâtre. La pièce alors change presque de nature. La comédie et la tragédie familiale font place à la tragédie épique et politique. Le cadre s’ouvre sur la ville et sur le peuple. Rodrigue victorieux et Chimène en deuil sont des personnages publics. Chimène réclame justice contre le héros qu’elle aime. « Dedans mon ennemi je trouve mon amant. » Un second duel aura bientôt lieu pour déterminer qui épousera la fille du comte assassiné. L’enfance est détruite.

lecid3-copy-jeanlouisfernandez-cl0a1969

Chimène

Si Rodrigue venge l’affront fait à son père, ce soufflet qui déshonore toute la famille et l’oblige à tuer le comte Gormas, Chimène en retour demande réparation pour la mort de ce père. Il semble qu’elle réclame aussi vengeance (« Enfin mon père est mort, j’en demande vengeance »), sang pour sang, et que Rodrigue en meure. Elle y revient parfois, outrée par l’attitude cruelle et désinvolte du roi et de la Cour à son égard qui, pour lui faire avouer son amour pour Rodrigue, lui font croire à sa mort, comme si son amour était contradictoire avec sa demande et devait annuler celle-ci. Mais c’est davantage et de plus en plus la seule justice qu’elle invoque et recherche. C’est même son premier mot auprès du roi : « sire, sire, justice… » Comme Antigone, Chimène n’a pas de haine. À partir de la rencontre avec Rodrigue, elle n’utilise plus qu’un mot : la « poursuite ». La mort en serait une conséquence possible, certes, mais il lui importe avant tout que ce soit un acte de justice, pris en charge par le roi, et non une vengeance. C’est toute la grandeur et la modernité du personnage, qui désire échapper à la loi du Talion. Or le roi refuse d’en entendre parler. Rodrigue, vainqueur et devenu héros de la monarchie, passe au-dessus des lois. Voilà ce qu’elle refuse et nie, jusqu’au bout. Il n’y a pas de dilemme en elle. Elle aime et veut la justice, c’est tout un.

lecid4-reg-jeanlouisfernandez-cl0a2995

L’infante

L’idée d’un amour héroïque, ou plutôt d’un héroïsme propre au sentiment amoureux, d’une éthique qui ne se mesure ni aux prouesses guerrières, ni à la religion ni à la politique, est au centre de la pièce etdu triangle que forment les trois protagonistes amoureux, Chimène, Rodrigue et l’infante. L’importance dans la pièce de ce personnage, l’infante, ou doña Urraque, échappe au spectateur s’il ne tient pas compte de cette puissance autonome et rayonnante du thème amoureux au cœur et au principe de l’œuvre. Il est une des sources essentielles de la grâce poétique du texte et de son énergie dramatique.

En raison de sa naissance royale qui ne peut lui promettre qu’un roi, l’infante aime en vain Rodrigue, qu’il lui est interdit d’épouser. Sa gloire est une malédiction. Elle rêve de le voir élevé à quelque honneur suprême qui ferait de lui un fiancé digne de son rang. « Choisir pour votre amant un simple chevalier / Une grande Princesse à ce point s’oublier ! » Lui objecte aussitôt Léonor, sa suivante. Alors doña Urraque s’acharne à tuer son espérance, pour « guérir son esprit », mais avoue peu après : « Je suis folle et mon esprit s’égare. « S’arrachant du cœur l’obsession de Rodrigue », elle en fait, dit-elle, le don à son amie Chimène.

lecid4-reg-jeanlouisfernandez-cl0a3274

Tension, déchirure

La pièce est baroque, irrégulière, contrastée, changeante, parfois lumineuse – éblouissante – parfois sombre et nocturne. Tantôt, je lis et crois voir un roman d’aventures, une série historique remarquablement construite et rythmée, proposant des situations claires et dessinées, des personnages vivants et généreux pour leurs interprètes, palpitants pour le public ; tantôt elle me paraît archaïque et lointaine, étrange, difficile d’accès ou de sens ultime, malgré ses séductions, son alexandrin puissant et souple, mais c’est l’écart lui-même qu’il faut préserver, à l’intérieur de la pièce, écart qui existe en chacun des caractères : cette tension irrésolue, vibrante, dont la scène, le petit théâtre dans le grand théâtre, je l’espère, éprouvera la résistance, en saura rendre énergie et beauté.

Photographies © Jean-Louis Fernandez

Article publié le 30 mars 2026
Rubriques

Le Cid
PORTE SAINT-MARTIN

  • Découvrez

    La boutique

  • Nouveauté

    Lunettes connectées disponibles à la Salle Richelieu

CHANGEMENT D'HORAIRE

Afin de vous accueillir dans les meilleures conditions, nous sommes contraints de décaler l'horaire des représentations du dimanche des spectacles du Petit Saint-Martin (Les héros ne dorment jamais et Séisme) qui auront lieu à 17h30 (au lieu de 16h30).

SAISON HORS LES MURS

JANVIER - JUILLET 2026

La Salle Richelieu fermant pour travaux le 16 janvier, la Troupe se produira dès le 14 janvier dans 11 théâtres à Paris et à Nanterre.
Outre ses deux salles permanentes, le Théâtre du Vieux-Colombier et le Studio-Théâtre, elle aura pour point fixe le Théâtre de la Porte Saint-Martin et le Petit Saint-Martin et sera présente dans 9 théâtres partenaires : le Théâtre du Rond-Point, l’Odéon Théâtre de l’Europe, le Théâtre Montparnasse, le Théâtre Nanterre-Amandiers, le 13e art, La Villette-Grande Halle et le Théâtre du Châtelet.

Les 20 spectacles de cette saison hors les murs sont en vente.

Les visites historiques « Sur les pas de Molière » et « Le Paris de Molière » continuent et se déroulent à l’extérieur.
Départ Église Saint-Eustache

VIGIPIRATE

Consultez nos conditions générales de ventes pour les conditions d'accès.

vigipirate-urgenceattentat2