Nazim Boudjenah / Fedor Dostoïevski

Grenier des acteurs

Richelieu

Le 4 octobre 2016

Richelieu

Nazim Boudjenah / Fedor...

2016-10-04 18:00:00 2016-10-04 00:00:00

Les Comédiens-Français font découvrir leur livre de chevet.

La saison dernière, le public découvrait, à l’occasion du Grenier des acteurs, la Coupole de la Salle Richelieu, un espace en forme de cocon abrité sous les toits. Ces rencontres avec un acteur de la Troupe donnent à entendre toutes les formes d’écriture dans l’intimité d’un lieu propice à nourrir l’imagination. Cette saison, en complément du Grenier des acteurs, deux nouvelles séries de rendez-vous voient le jour : le Grenier des poètes et le Grenier des maîtres.

Grenier des acteurs
Comme en miroir des Écoles d’acteurs où ils dévoilent leur parcours, les Comédiens-Français font découvrir ici leur livre de chevet.


Les Frères Karamazov
Il y a dans Les Frères Karamazov un chapitre du livre VI qui me paraît remarquable : Extrait de la vie du hiéromoine, le starets Zossima, défunt en Dieu, composé d’après ses propres paroles par Alexeï Fiodorovitch Karamazov. Des trois frères Karamazov (quatre si l’on ajoute le fils bâtard de Fiodor Pavlovitch, Smerdiakov), Alexeï, dit Aliocha, est le plus jeune. Il incarne un idéal de pureté. Avant d’être envoyé dans le monde et d’être mêlé aux disputes de ses frères – disputes relatives, entre autres, à l’identité du meurtrier de leur père –, il est novice dans un monastère et disciple du starets Zossima, personnalité spirituelle et mystique qui exerce sur lui une grande influence. Depuis longtemps, le starets sent sa fin approcher ; alors qu’il est à l’agonie, Alexeï recueille ses dernières paroles. Le contraste qu’elles expriment entre la fin de la vie et la force de vie, au plus proche de la mort, dans une sorte de paroxysme de la lucidité, sont bouleversantes. Les mots du starets Zossima – qui raconte d’où lui vient sa foi, quels événements l’ont mené à embrasser le service de Dieu – débordent littéralement d’énergie vitale, tout en soulignant, dans une grande simplicité, la vérité de l’être humain. Sa vie de moine aura été l’expérience même du renouvellement constant de cette force. Ces mots résonnent puissamment aujourd’hui ; il me semble essentiel qu’on les entende.
Nâzim Boudjenah

Extrait
Mes pères et mes maîtres, je me demande :
« qu’est-ce que l’enfer ? » Voilà ce que je me dis :
« La souffrance de ne plus avoir le droit d’aimer ».
Une fois, dans l’existence infinie, il a été donné à un certain être spirituel, par son apparition sur terre, la possibilité de se dire : « Je suis, et j’aime. »Une fois, rien qu’une fois, il lui a été donnée un instant d’amour actif, vivant, et c’est pourquoi la vie lui a été donné, et avec elle le temps et le terme, eh quoi : cet être heureux a rejeté ce don inestimable, il l’a dédaigné, il n’a pas aimé, il l’a regardé ironiquement et est demeuré insensible.
Il contemple le paradis, et peut s’élever vers le Seigneur, mais c’est justement là qu’est son supplice, qu’il montera vers le Seigneur sans aimer. Ceux qui auront aimé, il les voit clairement, et à présent il se dit : « Maintenant, j’ai la connaissance, et même si j’ai soif d’aimer, il n’y aura plus d’avancement spirituel à mon amour... Je serais heureux de donner ma vie pour les autres, mais je ne peux plus le faire, parce qu’elle est passée, cette vie qu’on pouvait sacrifier par amour. »

Fiodor Dostoïevski
Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski nait à Moscou en 1821. Fils d’un médecin militaire avec lequel il a des relations très difficiles, il est un lecteur passionné de Shakespeare, de Victor Hugo et surtout de Schiller. Il intègre une formation militaire qu’il finit par quitter – déçu par le matérialisme et le carriérisme de ses camarades –, pour se consacrer entièrement à l’écriture. Il fréquente un temps un cercle fouriériste révolutionnaire, ce qui lui vaut d’être arrêté puis condamné à mort ; après un simulacre d’exécution, sa peine est commuée en quatre ans de bagne en Sibérie. C’est vers 1847 qu’il fait sa première crise d’épilepsie, mal dont il souffrira toute sa vie. À sa libération, il mène une vie d’errance à travers l’Europe et poursuit sa carrière d’écrivain. Des Souvenirs de la maison des morts (1857) aux Frères Karamazov (1879/80), en passant par Crime et Châtiment, L’Idiot, Les Démons, son œuvre monumentale fait de lui l’un des plus grands écrivains de la littérature russe et mondiale. Profondément russophile, influencé par le mysticisme slave, son œuvre – caractérisée par l’outrance de ses personnages et des situations qu’il décrit – interroge les limites du libre-arbitre humain, la question de l’existence de Dieu, et celle de la figure du Christ. Il meurt à Saint-Pétersbourg en 1881. Ses obsèques, nationales, sont suivies par 30 000 personnes.

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